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Un drôle d’appareil hyé-nital…

Écrit par Tom Roud

Auteur : Xochipilli
L’apparence sexuelle des hyènes est probablement leur trait le plus étonnant. Impossible de distinguer à  l’œil nu le sexe d’une jeune hyène: le clitoris de madame est exactement de la même taille et au même endroit que le pénis de monsieur. Il entre fréquemment en érection et pour parachever le tout, les [suite…]

Auteur : Xochipilli
L’apparence sexuelle des hyènes est probablement leur trait le plus étonnant. Impossible de distinguer à  l’oeil nu le sexe d’une jeune hyène: le clitoris de madame est exactement de la même taille et au même endroit que le pénis de monsieur. Il entre fréquemment en érection et pour parachever le tout, les lèvres vaginales sont soudées à  la base et forment un renflement qui ressemble étrangement à  des testicules. La confusion est totale, d’autant que l’orifice génital se réduit à  une toute petite ouverture au sommet du clitoris. A mesure que la femelle se développe, cette fente s’allonge progressivement -il faut bien qu’elle puisse s’accoupler et mettre bas. Lorsqu’elle allaite, ses tétines poussent et la voilà  un peu plus féminine : on comprend que les premiers observateurs aient pu croire qu’un même animal changeait de sexe au cours de sa vie.

La raison d’une telle ressemblance reste une énigme pour les biologistes : l’évolution a-t-elle favorisé ce type de ressemblance entre mâles et femelles ? Pour quel avantage évolutif, sachant que cette drôle de morphologie pose un vrai problème: au moment de sortir de l’utérus, les nouveaux-nés déchirent au passage le clitoris et beaucoup meurent étouffés dans ce pseudo-pénis trop étroit.

Les tenants du “tout-adaptatif” ont proposé de nombreuses hypothèses pour justifier l’intérêt direct de cette ressemblance. L’éthologue Kruuk pensait dans les années 70 que ces similitudes servaient de signal de reconnaissance lors du rituel de rencontre entre animaux de clans différents. Une autre hypothèse serait que les voies génitales internes de la femelle, particulièrement tortueuses forment un véritable labyrinthe dans lequel seul le sperme le plus vaillant est capable de se frayer un chemin jusqu’à  l’ovule. Une espèce de sélection naturelle spermatique en somme.
D’autres biologistes supputent que les femelles seraient moins susceptibles d’être agressées par d’autres rivales, leurrées par ces attributs masculins. Bref ça élucubre beaucoup du côté des chercheurs, sans qu’on ait le moyen de vérifier quoique ce soit.

Face à  ces orthodoxes de la sélection naturelle, façon Dawkins, le vénéré Stephan Jay Gould a résumé et défendu une autre thèse: la ressemblance ne serait qu’un produit dérivé d’une particularite hormonale qui, elle, est adaptative. Petit détour par l’embryogenèse: lors du développement foetal des mammifères, les mêmes ébauches d’organes génitaux externes se développent différemment chez le mâle et chez la femelle sous l’action des hormones. Les deux lèvres qui chez la femelle terminent le vagin, se replient et se soudent sur elles-mêmes chez le mâle pour former le scrotum. Le même organe se développe tantôt en clitoris, tantôt en pénis. Or chez les hyènes, il y a autant d’hormones masculines chez les femelles que chez les mâles et ces hormones passent la barrière placentaire: pas étonnant du coup que les appareils génitaux des deux sexes se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Pour Gould la cause est entendue:

“On peut envisager un autre scénario, beaucoup plus vraisemblable à  mon sens. Je ne doute pas que la particularité fondamentale de l’organisation sociale chez les hyènes “grande taille et dominance des femelles- soit une adaptation à  quelque chose. Le moyen le plus aisé de parvenir à  une telle adaptation serait une augmentation marquée de la production d’hormones androgènes par les femelles [avec] des conséquences automatiques “parmi celles-ci, un clitoris péniforme et un faux scrotum. Une fois que ces effets sont là , ils peuvent acquérir, par évolution, une utilité comme pour le rituel de rencontre. Mais leur utilité actuelle ne doit pas sous-entendre qu’ils ont été directement mis en place par la sélection naturelle dans
le but qu’ils remplissent à  présent.”

Organismes hyén-étiquement modifiés

C’est une illustration de sa théorie de l’exaptation, où les organismes vivants exploitent leurs particularités physiques en y adaptant leur modes de vie (le fameux pseudo-pouce du Panda par exemple, utilisé pour manger commodément les pousses d’eucalyptus):

“Nous n’habitons pas un monde perfectionniste où la sélection naturelle examinerait impitoyablement toutes les structures organiques et les modèleraient en vue de leur utilité optimale (…) Dans de nombreux cas les voies de l’évolution traduisent des modes héritées plus que des exigences du milieu. Ces héritages imposent des limites, mais ils peuvent également offrir des occasions nouvelles. Un changement génétique potentiellement mineur “ l’élévation du taux d’androgènes dans le cas présent “ s’accompagne d’une foule de conséquences complexes et non adaptatives. La flexibilité essentielle de l’évolution pourrait bien découler de sous-produits non adaptatatifs permettant occasionnellement aux organismes de se développer dans des directions nouvelles et imprévisibles (…) On pourrait dire que l’évolution est ‘l’art de transformer le possible.’ “

Je dois avouer ma préférence pour cette vision, remettant le rôle actif des organismes vivants au coeur des mécanismes de l’évolution. Malheureusement pour ce qui concerne les hyènes, il faut bien admettre que l’hypothèse de l’héritage non adaptatif est mis à  mal par les récentes expérimentations:

˜Even when pregnant female spotted hyenas are treated throughout pregnancy with drugs that block the action of androgenic hormones on the fetus, each female offspring of these treated females nevertheless develops a full-size pseudopenis (Drea et al 1998).’

Autrement dit, lorsqu’on diminue artificiellement le taux d’hormones masculines dans le placenta, les nouveaux-nés femelles continuent de présenter des pseudo-penis, ce qui contredit l’hypothèse de Gould: les théories hyé-niales ne s’appliquent pas partout…

Allez, pour vous consoler, je vous recommande la superbe galerie photo de Mark Holdefehr, sur la Tanzanie.

Quelques références sur les hyènes:
Le Hyaena Specialist Group website, véritable mine d’informations
Cet article du NY Times (mars 2008) sur la vie sociale des hyènes
Sexual Mimicry in hyenas, Muller & Wrangham (2002) sur l’origine adaptative ou non de la ressemblance entre mâles et femelles
Quand les poules auront des dents, Stephan Jay Gould

(Extrait d’un billet paru sur le webinet des curiosités, reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur)

À propos de l'auteur

Tom Roud

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