Billets Non classé

Regard sur quelques avatars du créationnisme français

Contribution proposée par Ethylorn, du blog “la science infuse“.
Au delà d’une lecture littérale d’un livre sacré, le créationnisme est avant tout une remise en question de la science (l’origine de la vie mais aussi celle de l’univers, les lois de la physique, etc.) et une tentative de déstabilisation de ses méthodes, [suite…]

Contribution proposée par Ethylorn, du blog “la science infuse“.

Au delà d’une lecture littérale d’un livre sacré, le créationnisme est avant tout une remise en question de la science (l’origine de la vie mais aussi celle de l’univers, les lois de la physique, etc.) et une tentative de déstabilisation de ses méthodes, au nom de la foi. Mais lorsqu’on évoque le créationnisme, on ne fait qu’effleurer la surface de ce qui semble être en réalité une nébuleuse de conceptions. Ainsi Guillaume Lecointre (MNHN) y discerne-t-il plusieurs nuances dans sa classification « des » créationnismes.

D’une part, il distingue le créationnisme « intrusif » et fixiste, pour lequel ses défenseurs exploitent, imitent, ou travestissent intelligemment la science à dessein pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. On a là les Harun Yahya, les Henry M. Morris ou les William Paley (et sa célèbre image de la montre dans un champ), qui refusent toute idée d’évolution biologique et qui affirment que la science confirme la « Vérité des Écritures ». En France, le Centre d’étude et de prospective sur la science (CEP) rassemble plusieurs scientifiques et philosophes autour de l’idée de l’existence d’une cause intelligente et d’un certain principe anthropique.

D’autre part, Guillaume Lecointre distingue le « spiritualisme englobant ». Contrairement à la première catégorie, celle-ci n’écarte pas l’évolution biologique de leur idée d’intervention divine. Bien au contraire, elle intègre pleinement cette notion dans la spiritualité sans pour autant accepter les moteurs même de cette évolution, « le modèle darwinien faisant intervenir hasard, variation, contingence, sélection naturelle ne les satisfait pas ». Même si cette branche providentialiste semble moins organisée que la première, leur influence n’est pas pour autant négligeable. En témoigne l’activisme de l’Université interdisciplinaire de Paris (UIP) ou la fondation philanthropique Templeton (toujours d’après Lecointre).

Si les mouvements cités se réclament d’une quelconque organisation structurée, d’un groupe de pensée, avec en arrière plan une problématique d’organisation, d’influence, de finance, le créationnisme, qui n’est qu’une démarche philosophique, peut également relever d’un entreprise personnelle comme nous allons le voir.

La faim de savoir

En France, c’est sous l’appellation de « programmisme » que le dessein intelligent connait actuellement un certain succès. Propulsé par le professeur Pierre Rabischong, ce terme est issu de son livre Le programme Homme (PUF, 2003). Mais derrière le contenu apparemment scientifique de cet ouvrage mais aussi dans les nombreuses conférences « entre darwinisme et créationnisme » parfois données dans les facultés de médecine, se cache un contenu créationniste ostensible.

Pour ce professeur d’anatomie de l’université de Montpellier, l’extraordinaire complexité de l’œil ou l’ingénierie déployée pour élaborer la mécanique « nanotechnologique » (selon ses propres termes) de l’oreille interne ne peut être que l’œuvre d’une intelligence supérieure, un programmateur. La preuve en est, les composants de cette machinerie sont tellement interdépendants qu’ils n’ont jamais pu apparaître successivement. Les mutations aléatoires sont tellement rares – d’autant qu’elles ne sont quasiment jamais positives, que l’information contenue dans ces organes, les plans d’organisation ne peuvent précéder l’organe ou l’espèce, et proviennent forcément d’un « être supérieur ».

Pourtant, on trouve ces considérations dans un autre essai, pas du tout scientifique, mais métaphysique : La faim du tigre. Dans ce livre signé René Barjavel (1966), cet auteur français de science-fiction s’interroge sur l’horreur aveugle de la lutte pour la survie, l’avenir de l’humanité, la violence, le sexe, la religion, le sens et la complexité de la vie. La complexité, il est en est justement question au cours d’un passage dans lequel il traite de sur l’improbable fonctionnement de l’oreille et doute du rôle de filtre la sélection naturelle :

« L’oreille ne s’est pas faite par l’invraisemblable hasard de millions de mutations favorables. L’oreille est un ensemble conçu, architecturé, organisé. Le hasard ne conçoit pas, n’ajuste pas, n’organise pas. Le hasard ne fait que de la bouillie. »

Le raisonnement de Barjavel dans ce livre fait irrésistiblement échos au discours créationniste. Mais l’était-il vraiment ? Non, car seul, isolé, il n’impose pas ses idées, il les pose. Ces pensées ne sont-elles pas celles que tout homme se pose à un moment ou à un autre, un peu étourdi devant le mystère de la vie ? En cela, le créationnisme relève plus d’une théorie philosophique que d’une logique pour la biologie comme l’est le darwinisme.

Savoir la fin

Depuis plus d’un siècle, le débat fait rage de part et d’autre de l’Atlantique, entre pro et anti-darwiniens, comme en témoigne le « procès du singe » (1925) qui reste le symbole fort de cette bataille idéologique. Encore aujourd’hui, la théorie de l’évolution n’est pas enseignée dans tous les états fédéraux aux États-unis, la faute justement au système fédéral. Un peu loin de cette bataille ouverte, le climat français est plus serein. D’une part, le pouvoir décisionnel éducatif est central et laïque, et seul la théorie darwinienne de l’évolution est enseignée dans les structures publiques. D’autre part, deux personnes influentes ont su réconcilier catholiques et scientifiques le siècle dernier. Le premier, le pape Jean-Paul II, a pris position en 1996 l’amenant à « reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse » dans une lettre adressée à l’Académie pontificale des sciences. Le second était homme d’église également, mais aussi paléoanthropologue philosophe et théologien. Il s’agit de Pierre Teilhard de Chardin.

Si Lecointre place l’évolution théiste de Teilhard dans la catégorie des spiritualismes, il ne semble néanmoins pas que la démarche du père jésuite soit d’en faire une croisade. Teilhard est surtout connu pour sa vision holiste d’une évolution compatible avec la foi chrétienne. Pour lui, dans ce monde créé par Dieu, la vie et la conscience sont issues de la matière inerte. L’homme est certes au sommet de la pyramide évolutive, mais il n’est finalement qu’une étape de l’évolution cosmique qui tend vers le point Oméga, ultimes lieu et temps de convergence de toutes les consciences du monde qui se réunissent dans la noosphère, couche d’idées et de pensées qui englobe la Terre. A présent, l’humanité a deux choix : soit elle prend conscience de sa nature et elle fait éclore ses esprits vers le Christ Cosmique (point Oméga), soit elle meurt étouffée dans l’œuf.

Teilhard, darwinien de profession, chrétien de confession a donc trouvé comment intégrer naturellement les théories évolutionnistes dans sa spiritualité. Pourrait-on alors pour autant le qualifier de créationniste ? Non, sa vision globale et cosmique de l’évolution, plutôt d’ordre philosophique, n’entend ni remettre la démarche scientifique en question ni discréditer les opposants au darwinisme. Comme un homme de foi, il s’est fait sa propre pensée, que d’aucuns auraient tendance à emprunter et souiller.

En résumé, créationnistes et scientifiques mènent la même quête : celle de la vérité. Pour les uns, elle est prédite, écrite, immuable. Pour les autres, cette quête est sans fin, baignée de doute. S’il est humain de s’interroger sur le sens de la vie, les créationnistes cherchent à imposer leurs visions, basées sur la remise en question de la science. Que ce soit pour Teilhard ou Barjavel, on aurait tendance à considérer que leurs considérations sont celles d’un penseur, d’un philosophe. En revanche, lorsque Rémy Chauvin ou Pierre-Paul Grassé se montrent clairement critiques envers l’évolution darwinienne, on les accuse de renforcer les thèses créationnistes, comme ce fût le cas aussi plus récemment avec Anne Dambricourt Malassé. Scientifiques de renom, leur faute est d’autant plus indéfendable qu’en bons cartésiens, ils oublient que la science ne doit recourir qu’à des causes naturelles dans l’explication de ses phénomènes.

La théorie de l’évolution serait-elle si belle qu’elle ne montre ses charmes qu’aux plus préparés ? En attendant, la bataille continue pour (faire) connaître la vérité. Quant à ce grand programmateur, les chercheurs attendent toujours de le rencontrer pour lui décerner le prix Nobel universel, même s’il n’a qu’une publication majeure à son actif.

Références

L’évolution. Quelle histoire ! Le Monde hors-série, avril-mai 2009

Guillaume Lecointre : Évolution et créationnismes

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap1/lecointre1.html

Un site très complet sur Barjavel : http://barjaweb.free.fr/

La page Wikipédia sur Teilhard

Mes notes d’une conférence du professeur Rabischong !

Les créationnismes présentent de nombreux visages. Sciences et avenir n° 744, février 2009. Consultable sur http://sciencesetavenirmensuel.nouvelobs.com/hebdo/sea/p744/articles/a392289-.html

À propos de l'auteur

Tom Roud

Blogger scientifique zombie