Billets Non classé

Quelques dimensions symboliques du bicentenaire de Darwin

“Blog for Darwin”, “Darwin Day”, “Darwin 2009” sur Internet (ici-même, et aussi là ), exposition “Darwin’s Big Idea” au National History Museum à  Londres… à€ l’occasion de son bicentenaire, Charles Darwin aide aussi à  démontrer que la science n’échappe pas à  une forme de mise en scène, et qu’elle se nourrit de rituels célébratoires, tout comme [suite…]

œBlog for Darwin, œDarwin Day, œDarwin 2009 sur Internet (ici-même, et aussi là ), exposition œDarwin’s Big Idea au National History Museum à  Londres A l’occasion de son bicentenaire, Charles Darwin aide aussi à  démontrer que la science n’échappe pas à  une forme de mise en scène, et qu’elle se nourrit de rituels célébratoires, tout comme la République Française ou les fans de Frank Zappa (1940-1993).

La portée des événements organisés en l’honneur de Charles Darwin est, en effet, entièrement symbolique ” ce qui les rend comparables à  d’autres célébrations imaginaires, comme le bicentenaire de la Révolution ou les anniversaires post-mortem de certains artistes. Charles Darwin, né en 1809, est mort (à  Downe, dans le Kent) et enterré  depuis 1882, mais l’expression œ200e anniversaire vise à  lui conférer une forme de contemporanéité, à  faire survivre sa pensée au-delà  du terme de son existence biologique.

darwin_hirst.1236460622.jpg

Cette entreprise de survie devient tout à  fait intéressante lorsque des artistes comme Damien Hirst (ci-dessus) offrent un support graphique contemporain à  œl’idée de Darwin, ce qui permet une transposition presque matérielle du passé dans le monde présent. La représentation qui m’a le plus amusé est la rencontre inopinée de l’élection présidentielle américaine avec l’axiome gradualiste qui sous-tend la théorie de l’évolution darwinienne (ci-dessous).

darwin_obama.1236460650.jpg

 

L’organisation d’un événement symbolique ne se produit pas sans motifs. Pourquoi œafficher Darwin ? A quoi sert-il de placarder son portrait dans toutes les stations du Tube londonien ? Quelle utilité cela peut-il avoir, au final, de consacrer des kilomètres de papier à  sa théorie de l’évolution ? Les livres de Richard Dawkins (The Selfish Gene, God Delusion) et Daniel Dennett (Darwin’s Dangerous Idea) illustrent, de manière assez extrême, un objectif sous-jacent de ces manifestations : rompre avec l’obscurantisme religieux, en signifiant à  l’opinion que l’idée de Darwin était juste à  son époque et qu’elle l’est toujours aujourd’hui.

Comme toute croyance visant à  devenir doxique (à  faire partie de la doxa), celle de Darwin (scientifiquement avérée, mais susceptible d’être transmise comme une croyance) ne va pas sans un dispositif de propagande, au sens littéral du terme (visant à  la propager). En fouillant dans les courriers du statisticien Ronald Fisher (1890-1962) pour une autre recherche (exemple typique de serendipity), j’ai trouvé quelque chose qui illustre bien ce mécanisme.

darwin_fisher.1236460694.gif

Ronald Fisher était un scientifique de renommée internationale, et il n’est pas surprenant que Richard Dawkins le considère d’ailleurs “ dans River out of Eden “ comme un successeur authentique de Darwin à  la tête de l’édifice symbolique de la Science. Sa participation au mouvement eugéniste permettent de l’associer à  d’autres esprits brillants de l’époque, comme John Maynard Keynes ou Francis Galton (qui partageait aussi des liens familiaux avec Charles Darwin). Enfin, sa correspondance permet de le connecter à  Charles Darwin lui-même, mais aussi à  Alan Turing.

Le 3 février 1958, Ronald Fisher fut sollicité par la British Association for the Advancement of Science (aujourd’hui British Science Association) pour intervenir dans une conférence célébrant le œCentenaire du Darwinisme. Le courrier que Fisher reçut à  son adresse professionnelle (le Department of Genetics de l’Université de Cambridge) l’invitaient à  venir exposer à  l’auditoire l’impact des théories darwiniennes sur œl’étude de l’Homme et du Singe :

darwin_baas.1236460720.jpg

Les courriers suivants montrent que Fisher refusa l’offre, peut-être par manque de temps, ou peut-être pour la raison qu’il avance : un autre scientifique, le généticien Fraser Roberts (1900-1907), lui semblait plus approprié. Les organisateurs insistèrent, mais Fisher, qui était aussi connu pour être plutôt borné au jour le jour, resta sur sa position initiale (de refus).

Qui valait-il mieux avoir sur scène pour œafficher Darwin en 1958 ? Ronald Fisher était de loin le scientifique le plus à  même de remplir une salle de conférence. Peut-être Fraser Roberts était-il un choix plus pertinent, mais si le critère retenu par les organisateurs était celui de la popularité, alors leur insistance auprès de Ronald Fisher pour le faire figurer dans leur dispositif célébratoire se comprend mieux (outre les coûts d’adaptation à  la recherche d’un autre invité, coûts qu’on peut estimer comme négligeables dans les cas présent).

Pour le Café des Sciences,
François (8 mars 2009)

À propos de l'auteur

Tom Roud

Blogger scientifique zombie