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Ou est la science, dans les débats “scientifiques”?

Cela fait déjà  un petit moment que j’ai l’impression que la science est en train de perdre du terrain dans les débats ou elle est sensée jouer un rôle central: OGM, réchauffement climatique, bioéthique, et tant d’autres. J’avais hésité à  faire part de mes réflexions sur le sujet, mais une (re)lecture récente m’a fait changer d’avis. Avec des vrais morceaux d’opinion personnelle dedans, cela va sans dire.

La science n’est en aucun cas un ensemble de réponses; elle est un système pour obtenir des réponses.

Si vous avez lu ce que je considère être un des 5 essais que tout biologiste doit lire dans sa vie, vous aurez reconnu la plume de Robert Shapiro, dans L’origine de la Vie.

Que devient la réponse apportée par la science, dans le cadre de cette définition, dans ce paradigme? La réponse semble prendre le chemin d’une production de la science, celle après laquelle nous courons tous: le résultat. Alors que ce résultat est statique, la science est un processus dynamique qui vise à  le produire. Sur quoi ce processus est-il basé?

Un subtil mélange entre les intrants du système: la nature des informations sur laquelle l’analyse se base, qu’elles soient récupérées ou produites, et le “doute” qui est maintenu lors de cette analyse. Le terme de doute doit à  mon avis être interprété, non pas comme un “refus”, mais comme une distance prise vis-à -vis du “résultat”, qui permet d’éviter de s’enfoncer dans le dogmatisme, en se construisant des certitudes sur des résultats qui ne le permettent pas. Personne n’est à  l’abri d’un artefact, mais certains continuent à  le défendre tout au long de leur carrière, le livre de Shapiro fourmille d’exemples. Personne n’est à  l’abri de la surestimation (ou plutôt de la mal-mesure) de l’importance d’un résultat non plus.

Le résultat scientifique est donc principalement figé, au contraire du processus, la méthode scientifique, qui a servi à  le produire, et avec lequel on le confond. Regrouper sous le nom de “science” toute information obtenue suite à  l’application de la méthode scientifique (cette méthode étant la “science” telle que décrite par Shapiro) conduit à  faire un amalgame entre une méthode et sa production.

Si le “résultat” est figé (sauf rétractation), il me semble nécessaire de souligner que les consensus qui se font et se défont autour de lui ne le sont pas, et dépendent de l’opinion dominante du moment.

Loin d’être telle qu’elle est présentée d’habitude, un corpus de résultats, la science telle que Robert Shapiro nous la présente (et je me retrouve dans cette définition) est un processus “discret” (et pas au sens mathématique du terme), utilisé pour obtenir des informations. Loin d’être un ensemble de réponses, la science prend donc la forme avant tout d’un ensemble de questions.

C’est donc tout naturellement qu’on en vient à  la réflexion suivante: si la science ne se borne pas à  l’énonciation de faits, et que cette énonciation de faits n’est pas de la science, qu’advient-il des “débats scientifiques”?

D’après mes observations, au cours de la plupart de ces débats, on assiste à  une bataille de faits, que les différents intervenants considèrent comme étant gravés dans le marbre. La disparition du doute dans ces débats est une chose regrettable, bien entendu, mais la disparition de la science l’est encore plus. Alors que la science repose sur le doute, plus encore que sur l’expérimentation ou l’hypercaféinémie, nous avons tendance à  considérer tout résultat produit, notamment s’il va dans le sens de nos convictions, comme une vérité indéboulonnable.

Pour aller plus loin encore, on pourrait faire la remarque suivante: peu importe que ces résultats sur lesquels nous formons nos arguments soient des produits d’une méthode scientifique; à  partir du moment ou nous cessons de leur appliquer le doute, ils deviennent une croyance, un dogme. La biologie en est remplie, d’Anfisen à  Watson & Crick.

Qui blâmer, qui rendre responsable de ce fait? Ceux qui ont (inconsciemment, par abus de langage) ancré dans notre inconscient collectif l’idée que deux concepts distincts, la méthode scientifique et sa production, étaient confondus. Oui, mais qui est-ce? Les torts me semblent partagés.

D’une part, les scientifiques eux mêmes ont leur part de responsabilité, en oubliant trop souvent, dans leur communication vers le public, de mettre en avant la notion de doute, sa place centrale dans l’activité d’un scientifique.

D’autre part, les médias, vecteurs majoritaires de l’information scientifique, en créant un être supérieur, porteur d’une blouse blanche, soit infaillible détenteur d’une vérité universelle, soit tenant d’une religion obscure, ésotérique, impénétrable, et potentiellement dangereuse, en tout cas détenteur d’une formidable puissance. Je n’ai pas encore décidé ce que je considérais comme le pire.

Cette instauration d’une figure de scientifique omniscient a, à  mon avis, eu des effets pervers sur les scientifiques eux-mêmes, en créant deux types de dérives, que je vais tenter d’illustrer ici.

La première dérive importante, c’est ce qu’on pourrait appeler la confusion entre la partie et le tout. Je m’explique. Introduisons notre premier personnage. Un grand scientifique, très renommé dans son domaine. Il semble évident que vous écouteriez avec attention (et confiance) ses propos sur son sujet de prédilection. Probablement à  raison. Imaginons alors que ce chercheur aie des idées très arrêtées sur un domaine éloigné de son champ de compétence. Un domaine dans lequel il ne pourrait justifier ni d’une quelconque expérience, ni d’une publication, et dans lequel il n’aurait que peu de poids. L’écouteriez vous? Non, ou du moins pas sans un doute important, à  la limite du scepticisme. Qui sait si ce n’est pas un charlatan? Ce n’est pas parce qu’il fait figure d’autorité dans un domaine qu’il peut s’exprimer avec autant d’autorité sur tous les autres.

Et pourtant, nous avons été nombreux à  écouter Claude Allègre parler de réchauffement climatique.

J’introduis ma deuxième personnage, en même temps que ma deuxième dérive: l’utilisation de la blouse blanche comme un moyen de faire passer en force des idées, comme un “forceps maà¯eutique”. Imaginez un chercheur, qui soit avant tout un brillant orateur. Qualité qu’on ne peut absolument pas lui ôter, il est habile à  une tribune, et pas plus mauvais avec une plume. Imaginez le biologiste, par exemple, membre d’un institut renommé et respecté. Imaginez le proche des médias, cajoleur avec les journalistes, et toujours beaucoup d’idées à  exposer avec conviction. Vous avez devant vous “le” chercheur, docte, mandarin sur les bords, incarnation moderne du vieux sage, que les médias invoquent autant souvent qu’il est possible de le faire, presque ad nauseam. Ce qui lui offre une tribune à  chaque fois qu’il aurait une idée, nouvelle ou non, à  exposer.

Imaginez alors qu’il s’exprime de préférence sur des sujets très sound-science, qui bien que méritant une place de choix dans le débat, s’accomodent mal de l’hyper-médiatisation. Puisqu’il est biologiste, imaginons que ce sujet soit la bioéthique, pour moi sujet délicat entre tous. Vous objecterez bien sûr que pour en arriver la, il faut bien quâ€™à  un moment ou un autre, il aie apporté à  son domaine des avancées majeures.

Ce à  quoi je vous répondrais: citez moi un travail majeur d’Axel Khan!

Je n’ai rien contre Allègre ou Khan, bien évidemment. Il me semble par contre qu’ils sont l’incarnation même de dérives qui mènent progressivement à  une oblitération de la science dans des débats à  caractère scientifique. Et que cette disparition nuit à  la qualité du débat, le transformant peu à  peu en guerre de position, puis en combat de dogmes.

Je n’ai pas de remède miracle à  proposer pour inverser la tendance. Si ce n’est une remise en avant de ce qui, au sens de Shapiro, “fait” la science: un refus absolu du dogmatisme, un comportement de doute, non pas de doute stérile mais de doute “prudent”. Une remise en avant aux yeux du public, bien entendu, plutôt qu’une focalisation sur quelques figures érigées en icônes, et dont le statut très particulier nuit grandement à  la qualité des débats sur la science.

Cela fait déjà  un petit moment que j’ai l’impression que la science est en train de perdre du terrain dans les débats ou elle est sensée jouer un rôle central: OGM, réchauffement climatique, bioéthique, et tant d’autres. J’avais hésité à  faire part de mes réflexions sur le sujet, mais une (re)lecture récente m’a fait changer d’avis. Avec des vrais morceaux d’opinion personnelle dedans, cela va sans dire.

La science n’est en aucun cas un ensemble de réponses; elle est un système pour obtenir des réponses.

Si vous avez lu ce que je considère être un des 5 essais que tout biologiste doit lire dans sa vie, vous aurez reconnu la plume de Robert Shapiro, dans L’origine de la Vie.

Que devient la réponse apportée par la science, dans le cadre de cette définition, dans ce paradigme? La réponse semble prendre le chemin d’une production de la science, celle après laquelle nous courons tous: le résultat. Alors que ce résultat est statique, la science est un processus dynamique qui vise à  le produire. Sur quoi ce processus est-il basé?

Un subtil mélange entre les intrants du système: la nature des informations sur laquelle l’analyse se base, qu’elles soient récupérées ou produites, et le œdoute qui est maintenu lors de cette analyse. Le terme de doute doit à  mon avis être interprété, non pas comme un œrefus, mais comme une distance prise vis-à -vis du œrésultat, qui permet d’éviter de s’enfoncer dans le dogmatisme, en se construisant des certitudes sur des résultats qui ne le permettent pas. Personne n’est à  l’abri d’un artefact, mais certains continuent à  le défendre tout au long de leur carrière, le livre de Shapiro fourmille d’exemples. Personne n’est à  l’abri de la surestimation (ou plutôt de la mal-mesure) de l’importance d’un résultat non plus.

Le résultat scientifique est donc principalement figé, au contraire du processus, la méthode scientifique, qui a servi à  le produire, et avec lequel on le confond. Regrouper sous le nom de œscience toute information obtenue suite à  l’application de la méthode scientifique (cette méthode étant la œscience telle que décrite par Shapiro) conduit à  faire un amalgame entre une méthode et sa production.

Si le œrésultat est figé (sauf rétractation), il me semble nécessaire de souligner que les consensus qui se font et se défont autour de lui ne le sont pas, et dépendent de l’opinion dominante du moment.

Loin d’être telle qu’elle est présentée d’habitude, un corpus de résultats, la science telle que Robert Shapiro nous la présente (et je me retrouve dans cette définition) est un processus œdiscret (et pas au sens mathématique du terme), utilisé pour obtenir des informations. Loin d’être un ensemble de réponses, la science prend donc la forme avant tout d’un ensemble de questions.

C’est donc tout naturellement qu’on en vient à  la réflexion suivante: si la science ne se borne pas à  l’énonciation de faits, et que cette énonciation de faits n’est pas de la science, qu’advient-il des œdébats scientifiques?

D’après mes observations, au cours de la plupart de ces débats, on assiste à  une bataille de faits, que les différents intervenants considèrent comme étant gravés dans le marbre. La disparition du doute dans ces débats est une chose regrettable, bien entendu, mais la disparition de la science l’est encore plus. Alors que la science repose sur le doute, plus encore que sur l’expérimentation ou l’hypercaféinémie, nous avons tendance à  considérer tout résultat produit, notamment s’il va dans le sens de nos convictions, comme une vérité indéboulonnable.

Pour aller plus loin encore, on pourrait faire la remarque suivante: peu importe que ces résultats sur lesquels nous formons nos arguments soient des produits d’une méthode scientifique; à  partir du moment ou nous cessons de leur appliquer le doute, ils deviennent une croyance, un dogme. La biologie en est remplie, d’Anfisen à  Watson & Crick.

Qui blâmer, qui rendre responsable de ce fait? Ceux qui ont (inconsciemment, par abus de langage) ancré dans notre inconscient collectif l’idée que deux concepts distincts, la méthode scientifique et sa production, étaient confondus. Oui, mais qui est-ce? Les torts me semblent partagés.

D’une part, les scientifiques eux mêmes ont leur part de responsabilité, en oubliant trop souvent, dans leur communication vers le public, de mettre en avant la notion de doute, sa place centrale dans l’activité d’un scientifique.

D’autre part, les médias, vecteurs majoritaires de l’information scientifique, en créant un être supérieur, porteur d’une blouse blanche, soit infaillible détenteur d’une vérité universelle, soit tenant d’une religion obscure, ésotérique, impénétrable, et potentiellement dangereuse, en tout cas détenteur d’une formidable puissance. Je n’ai pas encore décidé ce que je considérais comme le pire.

Cette instauration d’une figure de scientifique omniscient a, à  mon avis, eu des effets pervers sur les scientifiques eux-mêmes, en créant deux types de dérives, que je vais tenter d’illustrer ici.

La première dérive importante, c’est ce qu’on pourrait appeler la confusion entre la partie et le tout. Je m’explique. Introduisons notre premier personnage. Un grand scientifique, très renommé dans son domaine. Il semble évident que vous écouteriez avec attention (et confiance) ses propos sur son sujet de prédilection. Probablement à  raison. Imaginons alors que ce chercheur aie des idées très arrêtées sur un domaine éloigné de son champ de compétence. Un domaine dans lequel il ne pourrait justifier ni d’une quelconque expérience, ni d’une publication, et dans lequel il n’aurait que peu de poids. L’écouteriez vous? Non, ou du moins pas sans un doute important, à  la limite du scepticisme. Qui sait si ce n’est pas un charlatan? Ce n’est pas parce qu’il fait figure d’autorité dans un domaine qu’il peut s’exprimer avec autant d’autorité sur tous les autres.

Et pourtant, nous avons été nombreux à  écouter Claude Allègre parler de réchauffement climatique.

J’introduis ma deuxième personnage, en même temps que ma deuxième dérive: l’utilisation de la blouse blanche comme un moyen de faire passer en force des idées, comme un œforceps maà¯eutique. Imaginez un chercheur, qui soit avant tout un brillant orateur. Qualité qu’on ne peut absolument pas lui ôter, il est habile à  une tribune, et pas plus mauvais avec une plume. Imaginez le biologiste, par exemple, membre d’un institut renommé et respecté. Imaginez le proche des médias, cajoleur avec les journalistes, et toujours beaucoup d’idées à  exposer avec conviction. Vous avez devant vous œle chercheur, docte, mandarin sur les bords, incarnation moderne du vieux sage, que les médias invoquent autant souvent qu’il est possible de le faire, presque ad nauseam. Ce qui lui offre une tribune à  chaque fois qu’il aurait une idée, nouvelle ou non, à  exposer.

Imaginez alors qu’il s’exprime de préférence sur des sujets très sound-science, qui bien que méritant une place de choix dans le débat, s’accomodent mal de l’hyper-médiatisation. Puisqu’il est biologiste, imaginons que ce sujet soit la bioéthique, pour moi sujet délicat entre tous. Vous objecterez bien sûr que pour en arriver la, il faut bien qu’à  un moment ou un autre, il aie apporté à  son domaine des avancées majeures.

Ce à  quoi je vous répondrais: citez moi un travail majeur d’Axel Khan!

Je n’ai rien contre Allègre ou Khan, bien évidemment. Il me semble par contre qu’ils sont l’incarnation même de dérives qui mènent progressivement à  une oblitération de la science dans des débats à  caractère scientifique. Et que cette disparition nuit à  la qualité du débat, le transformant peu à  peu en guerre de position, puis en combat de dogmes.

Je n’ai pas de remède miracle à  proposer pour inverser la tendance. Si ce n’est une remise en avant de ce qui, au sens de Shapiro, œfait la science: un refus absolu du dogmatisme, un comportement de doute, non pas de doute stérile mais de doute œprudent. Une remise en avant aux yeux du public, bien entendu, plutôt qu’une focalisation sur quelques figures érigées en icônes, et dont le statut très particulier nuit grandement à  la qualité des débats sur la science.

À propos de l'auteur

Timothée