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L’homme devenu singe

Vie et mort d’une hypothèse scientifique sur l’évolution humaine cette semaine dans la revue Nature.
Tout commence  il y a 14 ans. Russell Ciochon et ses collaborateurs publient un article, déjà dans Nature, dans lequel ils décrivent une mâchoire fossilisée d’une espèce inconnue,  découverte en  Chine et datant de 1.9 millions d’années. Ayant trouvé également d’autres [suite…]

singemysterieux.1245513064.jpgVie et mort d’une hypothèse scientifique sur l’évolution humaine cette semaine dans la revue Nature.

Tout commence  il y a 14 ans. Russell Ciochon et ses collaborateurs publient un article, déjà dans Nature, dans lequel ils décrivent une mâchoire fossilisée d’une espèce inconnue,  découverte en  Chine et datant de 1.9 millions d’années. Ayant trouvé également d’autres indices, comme des outils en pierre taillée, ils attribuent ces restes à une espèce proche d’ homo habilis. Cela suggère alors une théorie révolutionnaire: celle de plusieurs évolutions humaines parallèles. En effet, si habilis était déjà en Asie il y a deux millions d’années, il était possible que les homo erectus, apparus il y a un million d’années en Asie, aient en fait évolué sur place à partir des habilis asiatiques, en parallèle de ce qui se passait à l’époque en Afrique. Cette théorie était en particulier compatible avec d’autres éléments, tels que la découverte d’autres espèces d’hominidés asiatiques avec des traits assez primitifs, par exemple  l’homme de Florès dont nous avons déjà parlé ici.

Cette semaine dans Nature, dans un mouvement assez rare dans la communauté scientifique, Ciochon publie un nouvel essai dans lequel il reconnaît que le temps a passé, que de nouveaux éléments sont apparus et qu’il pense aujourd’hui s’être trompé à l’époque. Ciochon reconnaît d’abord que la théorie attribuant ces fossiles à homo habilis était controversée : de nombreux paléontologues pensaient déjà à l’époque qu’il s’agissait de fossiles de singes, et que les éléments hominidés découverts (outils, etc..) relevaient d’une contamination postérieure. De plus,  Ciochon explique qu’en 2005, il a consulté une collection de 33 fossiles de primates asiatiques découverts très récemment, ce qui lui a permis de mettre le fossile découvert il y a 15 ans en contexte. Sur la base de cet examen, il se convainc que la mâchoire qu’il a trouvée appartient en réalité à un singe. Une conclusion renforcée par les découvertes de plus en plus nombreuses de fossiles d’homo erectus en Asie, montrant que celui-ci vivait dans un environnement très différent de celui suggéré par sa trouvaille. En particulier, homo erectus semblait vivre préférentiellement dans de vastes plaines herbeuses où il chassait peut-être les grands mammifères :  on n’a ainsi jamais découvert de fossiles d’homo erectus dans des forêts subtropicales, que cela soit en Afrique ou en Asie.

Le plus amusant dans cette histoire est qu’en 1957, Ralph von Koenigswald, un célèbre collectionneur de fossile,  avait proposé la création d’un nouveau taxon hominidé, Hemanthropus, suite à la découverte de dents mystérieuses dans les boutiques d’apothicaires d’Asie du Sud-Est (!). L’hypothèse avait été abandonnée très vite par les scientifiques. En 2005, Ciochon a réexaminé la collection de von Koenigswald, et s’aperçoit que les dents de la collection von Koenigswald sont elles-mêmes très proches de celles que lui même a découvertes et a attribuées à des homo. Ainsi, à 40 ans d’écart, la même “erreur” scientifique avait elle été commise…

Cependant, ces erreurs ouvrent d’autres perspectives scientifiques. Car, s’ils n’étaient pas des hominidés, qui étaient donc ces mystérieux singes, vivant en Asie il y a 2 millions d’années ? Quel chemin évolutif ont-ils parcouru ?

Au-delà de l’aspect purement scientifique, cette histoire montre bien comment la science n’est pas monolithique. La science se construit aussi sur des erreurs; les hypothèses naissent, vivent, parfois  se transforment en théorie (i.e. en fait scientifique) ou meurent à la lumière de découvertes plus récentes, comme ici les fossiles de plus en plus nombreux. De la science chaude, celle que le grand public ne voit pas nécessairement …

Références :

Early man becomes early ape, Rex Dalton, Published online 17 June 2009 | Nature 459, 899 (2009) | doi:10.1038/459899a

The mystery ape of Pleistocene Asia, Russell L. Ciochon, Nature 459, 910-911 (18 June 2009) | doi:10.1038/459910a; Published online 17 June 2009

À propos de l'auteur

Tom Roud

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