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L’évolution en marche

Auteur : Benjamin
La rapidité de l’évolution en marche continue de me surprendre. Dans cet article1, des scientifiques ont étudié une population de criquets Teleogryllus oceanicus récemment introduits et victimes d’Ormia ochracea, un insecte parasitoà¯de (c’est-à -dire dont les larves seules se développent au dépens de l’hôte).
C’est un fait connu que les criquets stridulent, et ce [suite…]

Auteur : Benjamin

La rapidité de l’évolution en marche continue de me surprendre. Dans cet article1, des scientifiques ont étudié une population de criquets Teleogryllus oceanicus récemment introduits et victimes d’Ormia ochracea, un insecte parasitoà¯de (c’est-à -dire dont les larves seules se développent au dépens de l’hôte).

C’est un fait connu que les criquets stridulent, et ce dans le but d’attirer les femelles. Or, le parasitoà¯de de ce criquet, Ormia, repère sa proie précisément grâce à  ce chant d’appel (on parle de phonotactisme, ce qui est désopilant) produit par le frottement des pattes postérieures sur une nervure des élytres (ales-étuis) du criquet. Ainsi, sur l’île hawaà¯enne de Kauai, environ un mâle chanteur sur trois est infecté par des larves d’Ormia qui le dévoreront de l’intérieur. Tragique, certes, mais naturel, donc amoral (surtout que je n’ai pas la moindre sympathie pour les orthoptères).

Ici commence l’histoire évolutive, typiquement darwinienne : en moins de 20 générations de criquets, des mutants sont apparus et se sont répandus dans la population (à  hauteur de 90%) ; ces mutants “flatwings” ont des ailes plates semblables à  celles des femelles, ce qui les rend incapables de chanter, mais les protège de leur prédateur Ormia. Aucune forme intermédiaire n’a été recensée à  ce jour ; il s’agirait donc d’une mutation ayant eu un impact plus qualitatif que quantitatif sur le développement des ailes, et qui, dans un tel contexte de contre sélection des ailes normales, a été grandement favorisée.

Le problème pour ces mutants est évidemment la recherche d’une partenaire à  des fins de reproduction ; il semblerait que ces petits futés se tiennent autour des mâles chanteurs qui subsistent afin de profiter des femelles qu’ils attirent (mais pas des parasitoà¯des qu’ils attirent). La mutation flatwing ne se traduit donc pas seulement par un changement morphologique, mais aussi par des changements de comportement. L’ampleur apparente de cette mutation repose probablement sur la hiérarche des gènes du développement ou le recyclage de gènes typiquement femelles.

Comme le soulignent les auteurs, un tel système n’est probablement pas à  l’équilibre, car les mâles “muets” dépendent des mâles chanteurs, et il est possible d’imaginer nombre d’issues :
-les parasitoà¯des apprennent à  repérer les mâles muets ; l’avantage à  être muet disparaîtra alors, car perdu pour perdu, autant chanter, attirer efficacement une femelle et se reproduire. Les mâles chanteurs deviendront alors prédominants dans la population. Eventuellement, on reviendra à  la situation de départ pour voir à  nouveau une mutation flatwing émerger.
-les mâles muets “apprennent” à  attirer activement des femelles et pas les parasitoà¯des (ou les femelles “apprennent” que les mâles chanteurs sont de mauvais investissements, car leurs enfant finiront dépecés). Les mâles chanteurs disparaissent alors, peut-être suivis par Ormia, faute de proies.
Et ainsi de suite…

Ce cas d’une mutation bénéfique à  cause du contexte n’est pas sans rappeler la drépanocytose, maladie génétique a priori néfaste car elle affecte la morphologie et le fonctionnement des globules rouges, mais protège du paludisme. En revanche, ce qui m’étonne le plus dans cette histoire, c’est la vitesse à  laquelle une mutation est apparue et a envahi la population de criquets, bref, le pouvoir de l’évolution.

1. Zuk M., Rotenberry J. T. and Tinghitella R. M. Silent night: adaptive disappearance of a sexual signal in a parasitized population of field crickets. Biology Letters 2, 10.1098/rsbl.2006.0539 (2006).

(Billet original publié sur le bacterioblog et reproduit avec l’autorisation de son auteur.)

À propos de l'auteur

Tom Roud

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