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Destruction de prénotions

Axiome : un terrain de recherche permet généralement de détruire une ou deux opinions très répandues, bien qu’il existe des preuves scientifiques tangibles allant contre ces opinions, c’est-à-dire démontrant qu’elles sont soit fausses, soit non avérées, soit que l’inverse de ce qu’elles affirment est vrai.

Quels sont vos exemples ? J’en ai quelques-uns :

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Axiome : un terrain de recherche permet généralement de détruire une ou deux opinions très répandues, bien qu’il existe des preuves scientifiques tangibles allant contre ces opinions, c’est-à-dire démontrant qu’elles sont soit fausses, soit non avérées, soit que l’inverse de ce qu’elles affirment est vrai.

Quels sont vos exemples ? J’en ai quelques-uns :

  • “C’est bien ton sujet, c’est important parce qu’avec le vieillissement de la population, les dépenses de santé vont continuer à augmenter”.

    L’idée que le changement démographique vers la droite de la courbe (là où l’on met les vieux) est la cause de l’augmentation des dépenses de santé est fausse. La très faible augmentation des dépenses liées à l’évolution démographique est plus que compensé par l’évolution de la morbidité – en termes simples : en soignant mieux, on évite aux gens de développer plein de pathologies que l’on aurait dû soigner auparavant mais que l’on arrive désormais à prévenir complètement.

    La cause principale de l’augmentation des dépenses de santé est l’amélioration des technologies thérapeutiques. Environ 80% de l’augmentation provient des nouvelles options pharmaceutiques, chirurgicales, etc. dont disposent les personnels soignants, qui prescrivent plus d’actes médicaux eux-mêmes plus coûteux que par le passé.

    Cette contre-vérité n’est pas corrigée car, pour justifier de mesures visant à contrôler les dépenses de santé, il faut des dépenses qui filent et un déficit qui s’accroît. La première condition est créée par le discours sur le vieillissement démographique ; la seconde est créée par l’absence de recettes – en bref, on refuse d’augmenter les impôts (et tout particulièrement la contribution sociale généralisée) alors que l’on ne refuse pas aux soignants la possibilité de prescrire un plus grand nombre d’actes médicaux de meilleure qualité.

    Tous les correctifs nécessaires sont dans le superbe petit livre de Brigitte Dormont.

  • “C’est bien comme sujet, parce qu’il va bien falloir trouver une solution au piratage, vu que ça fait perdre de l’argent à la culture”. Cet argument revient souvent en ce moment à cause de la loi Hadopi, mais il montre que surtout l’on ne consomme pas assez d’économie des biens culturels et de la propriété intellectuelle.

    Ma lecture, même partielle, de la littérature sur le sujet m’a appris trois choses. D’une part, “la culture” n’est pas un groupe homogène. Les revenus des artistes, des majors et des labels indépendants n’évoluent pas conjointement. La production de l’industrie culturelle rapporte différemment à chacune de ses composantes. En ce moment, certains acteurs économiques culturels privés continuent à gagner autant d’argent qu’auparavant, alors que les marges de certains autres acteurs se sont amenuisées. C’est le deuxième enseignement : il faut entendre exactement ce que signifie “perdre de l’argent”. Pour un acteur qui cherche à maximiser sa rente, vendre un produit très cher occasionne une perte si, auparavant, la possibilité lui était donnée de le vendre, très, très cher. Enfin, et c’est l’argument-clé : la littérature économique ne permet pas de conclure que le téléchargement illégal occasionne les pertes observées dans le secteur culturel. L’hypothèse nulle n’a pas été invalidée, ou alors j’ai trop lu Stan Liebowitz.

  • Ta recherche est utile, parce que [insérer une justification, notée x par la suite].

    Non. À l’heure où je la mène, ma recherche n’est pas encore utile, et ne le sera probablement jamais. Si ma recherche est utile à J+0, le jour où je la débute, ce n’est pas une recherche, c’est un bricolage de solution, un bricolage qui sert à déboucher un évier, même s’il s’agit d’un évier très compliqué qui demande quelques années en école d’ingénieur pour comprendre les principes qui en guident le fonctionnement. Déduisez-en correctement qu’il est même essentiel que ma recherche ne soit pas utile lorsque je la mène pour qu’il s’agisse réellement d’une recherche (c’est tordu come milieu, hein).

    Si la recherche devient utile un jour, alors c’est une exception confirmant la règle. L’immense majorité des recherches, y compris dans des domaines spontanément perçus comme très “utiles”, ne servent strictement à rien, et c’est généralement involontaire : personne n’a le temps ou l’attention de les lire, parce qu’il s’en publie des centaines d’autres ; personne n’arrive à en appliquer ou en répliquer les résultats ; personne n’a décidé qu’il s’agissait d’un thème suffisamment intéressant et/ou porteur. C’est parfois volontaire : certaines recherches sont menées, écrites, publiées de manière à ne pas être utilisées.

    Si une recherche devient utile, c’est généralement dans une utilisation contigente qui ne correspond pas à la justification x initialement envisagée. Ce n’est pas très difficile de trouver l’histoire d’un médicament développé pour une pathologie précise et qui a finalement servi à en traiter une autre (je crois me souvenir que plusieurs anti-cancéreux sont issus de recherches sur la sclérose en plaques ou d’autres maladies chroniques, ou vice versa).

    On se réconcilie, un jour ou l’autre, avec l’idée de ne servir à rien, à court à probablement à long terme. Aucune profession n’empêchera définitivement la réduction de tout ce qui vous est cher à un petit tas de poussière (si vous vendez des aspirateurs, ne vous sentez pas concerné). La vente d’un canapé croûte de porc moche et trop cher à une petite veuve isolée, sans le sou et rendue un peu naïve par l’âge est généralement perçue comme une activité utile (“je suis commercial”). Tirez-en les conclusions que vous voulez, j’en ai tiré les miennes. Les seuls métiers utiles à court terme sont prix Nobel de la paix et marchand de glaces. À long terme, il y a guide spirituel et artiste (les deux se confondent parfois). Le reste est finalement très futile.

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