Billets Non classé

Dawkins vs. Gould

Auteur : Enro

Richard Dawkins et Stephen J. Gould sont probablement les biologistes de l’évolution les plus connus de ces 30 dernières années, si bien qu’il devient parfois difficile de savoir à qui attribuer telle ou telle idée (comme le concept d’exaptation, qui nous vient de Gould et non pas de Dawkins). Et pourtant, malgré leur [suite…]

Auteur : Enro

Richard Dawkins et Stephen J. Gould sont probablement les biologistes de l’évolution les plus connus de ces 30 dernières années, si bien qu’il devient parfois difficile de savoir à qui attribuer telle ou telle idée (comme le concept d’exaptation, qui nous vient de Gould et non pas de Dawkins). Et pourtant, malgré leur médiatisation, ils sont le jour et la nuit. Alors que généralement les controverses scientifiques se déroulent en coulisses (mais de moins en moins grâce aux blogs et à l”’open science’’), ces deux-là croisaient le fer en public (par livres et articles interposés), et leurs désaccords étaient profonds. Pour les survoler, j’ai mis à profit le livre Dawkins vs. Gould de Kim Sterelny, qui prenait la poussière dans ma bibliothèque depuis un séjour à San Francisco il y a quelques années.

 

 

Accords et (surtout) désaccords

 

Dawkins et Gould sont les représentants de deux traditions intellectuelles opposées en biologie de l’évolution. Le directeur de thèse de Dawkins était Niko Tinbergen, un des co-fondateurs de l’éthologie, la science du comportement animal — ce qui a naturellement tourné Dawkins vers l’étude de l’adaptation des comportements, de leur développement et de leur transmission. Gould, à l’inverse, a été formé en paléontologie par George Gaylord Simpson, et l’étude des fossiles dit très peu de choses sur l’adaptation à l’environnement — par contre elle conduisit Gould à s’intéresser aux extinctions et à l’extraordinaire conservation des plans d’organisation des animaux.

 

Pour Dawkins, l’histoire de l’évolution est avant tout une histoire de lignées et de transmissions de gènes, la “lutte pour la vie” revenant à une lutte des gènes pour la réplication plutôt qu’une lutte des individus pour la reproduction. Ce qui ne veut pas dire que les individus ne servent à rien, non, et Dawkins n’est pas le réductionniste forcené auquel on le réduit souvent. Simplement, il considère les individus en tant que véhicules inventés par les gènes pour se répliquer et se transmettre d’une génération à l’autre.

 

Pour Gould, les plans d’organisation du monde vivant ont été inventés à peu près en même temps et aucune invention fondamentale n’a vu le jour depuis, alors même que la nature semble plein de ressources quand il s’agit de s’adapter. Il voit dans cette bizarrerie la question la plus importante de la biologie de l’évolution, et ses hypothèses insistent sur le poids de la sélection et du hasard. Chez lui, les individus et les espèces sont plus que la somme de leurs gènes (il donne beaucoup d’importance à l’environnement par exemple) et c’est donc surtout à ces niveaux que la sélection opère.

 

Le plus souvent, ces divergences conduisent à interpréter différemment les mêmes faits : lorsque le cassican flûteur devient agressif à la saison des amours, Gould y voit un effort de la part des individus pour optimiser leur fitness et assurer leur descendance alors que Dawkins y voit une conséquence de la stratégie de réplication des gènes conduisant à un comportement agressif (l’allèle causant l’agressivité permet à l’individu qui le porte de fonder plus rapidement une famille et augmente ainsi sa fréquence dans la population au détriment des autres allèles). Certains faits semblent parfois n’être expliquables que par une seule des deux théories, comme l’existence de ces gènes qui modifient le sex-ratio à leur avantage auxquels seul Dawkins donne un sens — ce que Gould lui-même a bien voulu reconnaître.

 

D’autres fois, les faits eux-mêmes sont contestés. Y a-t-il eu, au Cambrien, une explosion des formes de vie ? Gould pense que oui (dans son livre La vie est belle) alors que Dawkins pense que non. Interrogeant nos façons d’appréhender la diversité (c’est-à-dire le nombre d’espèces vivants en même temps sur la planète, que Gould distingue de la disparité ou mesure des écarts morphologiques et physiologiques entre ces mêmes espèces) et de la mesurer, cette question reste irrésolue de nos jours — ce qui rend certaines hypothèses de Gould encore conjecturelles.

 

Leurs désaccords se sont parfois adoucis avec le temps. Ils ont fini par accepter tous deux l’existence de comportements de coopération entre animaux, même si Dawkins les interprète comme des conséquences de la sélection à l’échelle des gènes et Gould de la sélection à l’échelle des espèces (on remarque d’ailleurs qu’ils s’écartent de l’argument controversé de la sélection de groupe).

 

 

Quelques concepts clés

 

Dawkins a introduit la notion de phénotype étendu selon laquelle les gènes favorisent parfois leur propre réplication par des moyens qui n’appartiennent pas à l’organisme qui les porte — qu’on pense par exemple aux gènes de ces parasites qui modifient le comportement de leur hôte pour se propager. Ces stratégies optimisent la réplication de l’ensemble des gènes du génome, ce qui n’est pas le cas avec les gènes égoïstes (une autre notion introduite par Dawkins) qui favorisent leur propre réplication au détriment des autres.

 

Contrairement à l’idée défendue depuis Darwin que l’évolution des espèces est faite de micro-variations locales, qui s’ajoutent les unes aux autres, Gould a introduit la notion d’équilibres ponctués selon laquelle les espèces évoluent plutôt par bonds, sous l’effet de changements drastiques de l’environnement ou de l’extinction de sous-populations, à la suite desquels les adaptations possibles restent limitées (ce qui explique que tout l’espace des possibles n’est pas visité et que l’on n’a pas encore vu de centaures ni de sirènes). On lui doit également une critique des “just so stories” (”histoires comme ça”, d’après le livre de Kipling), ces histoires d’adaptations si parfaites qu’elles sont souvent fausses, et considèrent à tort que tous les caractères d’un individu s’expliquent par l’adaptation et la sélection, en niant le rôle du hasard et de l’histoire. À rebours, le concept d’exaptation lui permit de remettre au centre les organismes vivants en montrant comment ils adaptent parfois leurs modes de vie à leur particularité physique (et non l’inverse).

 

 

Deux visions de la science

 

Ces auteurs ont aussi en commun de s’être intéressé à la démarche et à la place de la science, et sur ces questions aussi leurs points de vue divergaient. Par exemple, nos lecteurs connaissent sans doute leur différend sur le créationnisme : alors que Gould prônait la séparation des domaines scientifique et religieux (qu’il qualifiait de “non-overlapping magisteria” ou NOMA), Dawkins a écrit il y a quelques années son essai God Delusion qui convoque largement la science à l’appui de ses thèses athéistes.

 

En fait, leurs divergences étaient encore plus profondes. Dawkins est un véritable enfant des Lumières, considérant que la vision scientifique du monde est la plus haute possible, dans sa vérité, sa beauté et sa complétude. Pour Gould au contraire, la science n’est pas complète et il n’hésitait pas à recourir à la philosophie, à l’éthique ou à l’histoire pour développer sa compréhension du monde. Pour replacer une de ses citations qui m’inspire le plus : “Aucune conclusion factuelle de la science (touchant à ce qu’”est” la nature) ne peut à elle seule déterminer une vérité éthique (touchant à ce que nous “devrions” faire)”.

 

 

Conclusion

 

Ce que montrent ces débats, c’est combien la théorie de l’évolution est riche d’interprétations et s’est étoffée depuis le livre de Darwin il y a 150 ans. Qu’on mette l’accent sur la sélection ou sur l’adaptation, sur les gènes ou sur les espèces, sur les changements graduels ou soudains, la réalité sous-jacente est si complexe qu’on commence seulement à la comprendre. Nos biologistes ont encore du travail, et c’est tant mieux !

À propos de l'auteur

Tom Roud

Blogger scientifique zombie