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Darwin, l’abolitionniste ?

Ce texte est la traduction autorisée d’un billet paru sur le blog de John Hawks (professeur d’anthropologie à  l’Université du Wisconsin-Madison), que nous  remercions. Traduction par Enro.

Le New York Times vient de publier le compte-rendu de lecture du nouveau livre d’Adrian Desmond et James Moore, intitulé Darwin’s Sacred Cause: How a Hatred of Slavery Shaped [suite…]

Ce texte est la traduction autorisée d’un billet paru sur le blog de John Hawks (professeur d’anthropologie à  l’Université du Wisconsin-Madison), que nous  remercions. Traduction par Enro.

Le New York Times vient de publier le compte-rendu de lecture du nouveau livre d’Adrian Desmond et James Moore, intitulé Darwin’s Sacred Cause: How a Hatred of Slavery Shaped Darwin’s Views on Human Evolution (La Cause sacrée de Darwin : comment la haine de l’esclavage a façonné sa vision de l’évolution de l’Homme).

La force de Darwin, selon Desmond et Moore, tient dans la convocation d’un argument en faveur de l’origine commune de tous les êtres humains et par là  de leur “fraternité”, qui est précisément, expliquent-ils, ce que Darwin réussit à  faire dans L’Origine des espèces et plus tard dans La Filiation de l’homme. Leur argumentation est riche et touffue, abordant la rencontre de Darwin avec la phrénologie raciste à  Edimbourg et son opposition religieuse à  l’esclavage à  Cambridge. Même la cour que Darwin fait à  Emma, qu’il appella le “plus intéressant spécimen de toute la série des animaux vertébrés”, se trouve intelligemment mêlée à  sa réflexion en germe sur la “sélection sexuelle” et la préférence esthétique pour certains caractères comme la couleur de peau chez l’humain ou le plumage chez le paon, qui finissent avec le temps par donner ces variations superficielles que l’on prend à  tort pour des différences “raciales”.

Mais si les preuves de Darwin l’avaient conduit à  des conclusions contradisant sa croyance en une origine unique de l’humanité ? Aurait-il manipulé les données ? Desmond et Moore ne répondent pas vraiment à  cette question. Le lecteur garde l’impression que Darwin était suffisamment chanceux pour que ses préconceptions bienveillantes cadrent avec les faits.

Certes, peut-être, sauf qu’une lecture du Voyage du Beagle (1839) ne laisse pas l’impression d’une chaude considération pour la fraternité de l’humanité. Voici un extrait du chapitre XIX :

Partout où l’Européen porte ses pas, la mort semble poursuivre les indigènes. Considérons, par exemple, les deux Amériques, la Polynésie, le cap de Bonne-Espérance et l’Australie, partout nous observons le même résultat. Ce n’est pas l’homme blanc seul, d’ailleurs, qui joue ce rôle de destructeur ; les Polynésiens d’extraction malaisienne ont aussi chassé devant eux, dans certaines parties de l’archipel des Indes orientales, les indigènes à  peau plus noire. Les variétés humaines semblent réagir les unes sur les autres de la même façon que les différentes espèces d’animaux, le plus fort détruit toujours le plus faible. Ce n’était pas sans tristesse que j’entendais, à  la Nouvelle-Zélande, les magnifiques indigènes me dire qu’ils savaient bien que leurs enfants disparaîtraient bientôt de la surface du sol. Tout le monde a entendu parler de la diminution inexplicable, depuis l’époque du voyage du capitaine Cook, de la population indigène, si belle et si saine, de l’île de Tahiti ; là , au contraire, on aurait pu s’attendre à  une augmentation de population, car l’infanticide, qui régnait autrefois avec une intensité si extraordinaire, a presque entièrement cessé : les moeurs ne sont plus aussi mauvaises, et les guerres sont devenues beaucoup moins fréquentes.

Certains passages de l’oeuvre de Darwin sont difficiles à  expliquer quand on est convaincu que le “darwinisme social” fut une perversion diabolique due à  Herbert Spencer. Darwin n’était pas un saint ; il était un produit de son temps. Il dépendait des conceptions courantes de ses lecteurs pour faire passer ses observations et hypothèses.

Pour être juste envers Darwin, sa manière d’expliquer la situation des peuples indigènes dans le Voyage du Beagle débouchait généralement sur une accusation des blancs comme la cause de nombreux problèmes. Au chapitre XIX, il décrit le destin des Tasmaniens :

On a transporté tous les indigènes sur une île dans le détroit de Bass, de telle sorte que la terre de Van-Diémen offre cet immense avantage qu’elle est débarrassée de toute population indigène. Cette cruelle mesure est devenue inévitable comme le seul moyen de mettre fin à  une terrible succession de vols, d’incendies et de meurtres, commis par les noirs et qui tôt ou tard aurait amené leur extermination complète. J’avoue que tous ces maux et toutes leurs conséquences ont été probablement causés par l’infâme conduite de quelques-uns de nos compatriotes. Trente années est une période bien courte pour bannir jusqu’au dernier indigène d’une île presque aussi grande que l’Irlande. [Je ne connais pas de meilleur exemple d’accroissement d’un peuple civilisé au détriment d’un peuple sauvage.]

Une impartialité pure et simple ferait de Darwin un progressiste en comparaison de beaucoup de ses contemporains ; il fait bien mieux que cela en sympathisant généralement avec les autres peuples. Mais on est encore loin de l’idée selon laquelle sa défense du monogénisme était inhabituelle ou courageuse. Bien que les partisans du polygénisme (pour qui les races humaines avaient des origines diverses, expliquant leur âge et leur diversité) étaient nombreux et pour certains fameux, le monogénisme était la croyance par défaut au dix-neuvième siècle à  la fois pour les autorités religieuses et pour les naturalistes.

À propos de l'auteur

Tom Roud

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