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Darwin et les économistes (2/2) : les applications modernes

Auteur : C.H, du blog rationalité limitée
Comme on l’a indiqué dans la première partie, les économistes ont pendant longtemps, pour la plupart, ignoré Darwin. Il faut dire quâ€™à  partir de la fin du 19ème siècle, les économistes ont voulu construire leur science sur le modèle des sciences physiques, ignorant l’appel de Thorstein Veblen mais aussi [suite…]

Auteur : C.H, du blog rationalité limitée

Comme on l’a indiqué dans la première partie, les économistes ont pendant longtemps, pour la plupart, ignoré Darwin. Il faut dire qu’à  partir de la fin du 19ème siècle, les économistes ont voulu construire leur science sur le modèle des sciences physiques, ignorant l’appel de Thorstein Veblen mais aussi l’avis autorisé de l’économiste néoclassique Alfred Marshall qui, au début du 20ème, voyait dans la biologie la Mecque des économistes.

Toutefois, les choses ont soudainement changé à  partir du début des années 1980. On peut ainsi repérer au moins trois brèches par lesquelles la biologie a pu investir la science économique. Et, à  chaque fois, le nom de Darwin n’est jamais très loin.

 

Biologie et entreprise : les théories évolutionnistes de la firme

 

En 1982, les économistes Richard Nelson et Sidney Winter publient un ouvrage qui marque la naissance d’une nouvelle manière de concevoir l’entreprise en tant qu’objet d’étude : An Evolutionary Theory of Economic Change. Les sources d’inspiration de Nelson et Winter sont multiples. Leur approche s’inscrit notamment dans le prolongement de la théorie de l’évolution économique de Joseph Schumpeter. Comme on l’a noté dans la partie précédente, Schumpeter a toujours récusé toute analogie avec la théorie évolutionniste darwinienne. Mais le travail de Nelson et Winter est aussi une réponse à  la mobilisation dans les années  50 par certains économistes néoclassiques de la métaphore de la sélection naturelle. En effet, en 1953, Milton Friedman estime que la concurrence entre les firmes sur le marché induit un processus de sélection naturelle par lequel ne survivent que les firmes cherchant à  maximiser leurs profits, en d’autres termes les firmes les plus « rationnelles ».

 

Dans un article de 1977, Sidney Winter conteste cette interprétation et souligne que le processus de sélection naturelle a pour effet de sélectionner sur le long terme des règles de décision routinières sur lesquelles s’appuient toutes les firmes et qu’elles ne modifient que de manière exceptionnelle. C’est le point de départ du projet évolutionniste : les firmes fondent l’essentiel de leurs décisions sur des routines comportementales et organisationnelles qui sont portées par les individus qui les composent. Ces routines sont de nature tacite, c’est-à -dire qu’elles ne sont en général pas codifiables. Elles se transmettent par un processus d’imitation et d’apprentissage, ce qui signifie qu’une firme n’a en général pas la possibilité de modifier rapidement le stock de routines sur lequel elle s’appuie. C’est sur la base de ces routines qu’opère le processus de sélection naturelle. Contrairement à  l’interprétation finaliste défendue par certains économistes, ce processus ne débouche pas nécessairement sur la survie des « meilleures » routines, mais uniquement sur les plus adaptées. La perspective évolutionniste permet alors de comprendre deux choses : d’une part, chaque firme se développe suivant un sentier technologique et organisationnel qui se caractérise par l’existence de routines spécifiques. Autrement dit, l’état présent d’une entreprise et ses perspectives futures dépendent de son histoire et des routines qu’elle a développées dans le passé. C’est le phénomène dit de « dépendance au sentier » (path dependency). D’autre part, la survie d’une firme dépend de sa capacité à  trouver une « niche » au sein de laquelle ses routines seront adaptées. Il existe en effet une pluralité d’environnements sélectifs et c’est cette pluralité qui permet d’expliquer la diversité des trajectoires suivies par les entreprises.

 

Depuis l’ouvrage de Nelson et Winter, l’approche évolutionniste de la firme a connu de très fructueux développements théoriques et empiriques. Elle dispose d’un caractère darwinien : outre les principes de sélection et d’hérédité (par lequel les routines sont transmises et reproduites), les mutations sont prises en compte par les concepts de search et d’innovation. Cette dernière s’interprète en effet comme une tentative de la part des firmes de modifier leurs routines pour ne pas subir passivement le processus de sélection. On note toutefois ici une prise de distance vis-à -vis du darwinisme : dans le monde économique, les variations ne semblent pas être aléatoires et il semble qu’il existe une hérédité des caractères acquis. Récemment, Richard Nelson a d’ailleurs indiqué que l’évolution sociale était selon lui de nature lamarckienne et non darwinienne.

 

L’économie et la théorie des jeux évolutionnaire

 

La même année que l’ouvrage de Nelson et Winter, parait Evolution and the Theory of Games du biologiste John Maynard Smith. Dans cet ouvrage, Smith utilise de manière systématique la théorie des jeux évolutionnaires pour décrire et expliquer les mécanismes de l’évolution biologique. Très rapidement, les économistes vont se réapproprier cet outil et l’utiliser pour l’appliquer à  une grande diversité de questions culturelles, sociales et économiques. Une liste non exhaustive des phénomènes étudiés via la théorie des jeux évolutionnaires comprend l’apparition des droits de propriété, l’émergence de la ségrégation raciale, le développement de la discrimination, la propagation de la corruption, etc. De manière générale, la théorie des jeux évolutionnaires permet de formaliser les processus par lesquels les institutions, c’est-à -dire l’ensemble des normes et règles sociales régulant les interactions entre les individus, sont sélectionnées et évoluent.

 

De manière générique, la théorie des jeux évolutionnaire conceptualise l’évolution des normes sociales à  partir de deux mécanismes typiquement darwiniens : un mécanisme de sélection et un mécanisme de mutation. Toute interaction sociale implique deux ou plusieurs individus mettant en oeuvre une ou plusieurs « stratégies ». Ces stratégies sont assimilées à  des traits phénotypiques et apportent aux individus qui les portent un « gain » qui est fonction des traits existant dans le reste de la population. Ces gains décrivent la propension d’un trait à  se reproduire, soit par imitation (un trait qui apporte un gain plus élevé sera copié par plus d’individus) soit par reproduction (un trait qui apporte un gain plus élevé permet à  l’individu qui le porte de se reproduire davantage). La propension d’un trait à  se diffuser dans une population suit une règle dite de « dynamique de réplication » : le taux de diffusion d’un trait ou d’une stratégie est une fonction linéaire de l’écart entre les gains conférés par ce trait aux individus qui le porte et le gain moyen de tous les traits existants dans la population. Plus cet écart est important, plus le trait en question se diffusera rapidement. C’est le mécanisme de sélection. Un trait qui est largement diffusé dans une population peut être assimilé à  une norme sociale. Par exemple, la règle « ne pas chercher à  s’emparer d’un bien sur lequel autrui détient un droit de propriété » est une institution (celle de la propriété privée) largement diffusée dans beaucoup de population humaine. La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure cette institution est stable ou, autrement dit, dans quelle mesure elle est susceptible de résister à  l’invasion d’une norme concurrente. C’est le problème que conceptualise le mécanisme de mutation et qui montre que, sous certaines conditions, une stratégie peut être évolutionnairement stable : lorsque c’est le cas, aucune norme « mutante » ne peut envahir la population dès lors qu’elle ne s’infiltre initialement que par le biais d’un nombre réduit d’individus.

 

La théorie des jeux évolutionnaire a permis aux économistes d’améliorer de manière très sensible leur compréhension de la dimension spontanée des phénomènes économiques et sociaux. De ce point de vue, elle formalise les idées développées par Veblen et Hayek. Aujourd’hui, elles est développée dans deux perspectives différentes et complémentaires. Dans certains cas, elle est associée à  l’économie comportementale et vise à  permettre une meilleure compréhension des phénomènes économiques en partant d’hypothèses plus réalistes sur le comportement humain. Une autre perspective qui se développe est celle des modèles dits « agent-based ». Utilisant de manière extensive l’outil informatique, ces modèles visent à  modéliser l’évolution d’une population hétérogène dont les individus suivent différentes règles de comportement, ceci afin de mieux comprendre la manière dont sont sélectionnées les normes et la de certains phénomènes économiques.

 

Darwin à  tous les niveaux : le darwinisme généralisé

 

Le darwinisme généralisé (ou darwinisme universel) est la tentative la plus récente et la plus ambitieuse d’appliquer les apports de la théorie de l’évolution darwinienne aux phénomènes économiques et sociaux. Initialement développé par des philosophes et des sociologues, le darwinisme généralisé est aujourd’hui défendu par un certain nombre (encore très faible) d’économistes. En une phrase, on peut résumer cette approche ainsi : tout système de population complexe est soumit aux trois principes darwiniens de la réplication, de la variation et de la sélection. Un système de population complexe est un système qui comprend un ensemble d’agents hétérogènes et dont la survie est subordonnée à  l’accès à  des ressources relativement rares. Les populations animales et humaines constituent de tels systèmes. Le darwinisme généralisé ne nie pas les différences qui peuvent exister entre divers systèmes de population mais argue que tous ces systèmes peuvent, en première approximation, être étudiés par le biais de ces trois principes.

 

Il ne s’agit pas par ailleurs de pratiquer, à  la manière de la sociobiologie, un réductionnisme biologique. Les partisans du darwinisme généralisé insistent sur le fait que les processus d’évolution darwiniens opèrent à  de multiples niveaux irréductibles : au niveau biologique bien sûr, mais aussi au niveau culturel, scientifique, social et économique. C’est ainsi que plusieurs philosophes des sciences, prolongeant de ce point de vue les idées de Karl Popper, ont développé une analyse de l’évolution des idées scientifiques soumise à  un processus de sélection naturelle (voir notamment Science as a Process [1989] de David Hull). Au niveau de la culture, le champ de la mémétique s’est développé à  la suite des travaux de Richard Dawkins. Les mèmes sont les équivalents au niveau culturel des gènes au niveau biologique. Il s’agit d’idées qui sont transmises et reproduites d’individus à  individus et dont la prolifération est soumise à  un processus de sélection où ne survivent que les mèmes les plus « utiles » en fonction de l’environnement.

 

Les applications dans le champ de l’économie sont encore assez rares, si l’on met de côté le cas particulier des théories évolutionnistes de la firme. Toutefois, l’idée même du darwinisme généralisé semble très proche de la perspective développée par la théorie des jeux évolutionnaires et, de ce point de vue, des croisements potentiellement fertiles sont à  anticiper. Il faut toutefois noter que le cadre darwinien ne peut se suffire à  lui-même : les partisans du darwinisme généralisé indiquent eux-mêmes qu’il est nécessaire de compléter l’analyse darwinienne par des théories spécifiques et adaptées au phénomène étudié. Dans le cadre de l’économie, cela indique qu’il faut associer à  la perspective darwinienne des outils et des théories permettant de comprendre notamment les phénomènes d’innovation, de créativité et les processus par lesquels les individus forment des anticipations.

 

Conclusion

 

Darwin et la biologie ne sont donc plus aujourd’hui ignorés par les économistes. Outre les développements contemporains qui viennent d’être indiqués, on peut aussi mentionner l’émergence de revues académiques spécialisées dans les questions d’évolution et de rapport entre économie et biologie. On peut notamment citer le Journal of Evolutionary Economics et le Journal of Economic Behavior and Organizations. Depuis quelques années, les revues les mieux classées ont également commencé à  publier des travaux s’inscrivant dans une perspective évolutionniste. Plus de 110 ans après que Veblen eu posé sa fameuse question, « why is economics not an evolutionary science ? », il semble enfin que les économistes puissent se targuer d’avoir incorporés les enseignements de ce qui restera probablement l’une des plus importantes révolutions scientifiques, la théorie darwinienne de l’évolution.

À propos de l'auteur

Tom Roud

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