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Darwin et les économistes (1/2) : les précurseurs

Auteur : C.H, du blog rationalité limitée
Charles Darwin est-il l’inventeur du concept de sélection naturelle ? En fait, pas exactement. Outre le fait que le naturaliste Alfred Wallace a proposé, à  peu près en même temps que Darwin, une théorie de l’évolution fondée sur l’idée de sélection naturelle, il s’avère que Darwin [suite…]

Auteur : C.H, du blog rationalité limitée

Charles Darwin est-il l’inventeur du concept de sélection naturelle ? En fait, pas exactement. Outre le fait que le naturaliste Alfred Wallace a proposé, à  peu près en même temps que Darwin, une théorie de l’évolution fondée sur l’idée de sélection naturelle, il s’avère que Darwin a été puiser son inspiration chez les économistes. Selon toute vraisemblance, c’est en lisant les écrits de certains « économistes » britanniques, à  commencer par Adam Smith et Thomas Robert Malthus, que Darwin a fait germer dans son esprit sa théorie évolutionniste. De Malthus, Darwin reprendra l’idée de l’impossibilité pour tous les membres d’une génération de survivre. De Smith, Darwin tirera une conception de l’évolution comme le résultat d’un « ordre spontané » non intentionnellement recherché1. Si la théorie darwinienne de l’évolution trouve ses origines dans les écrits d’économistes, comment ces derniers ont-ils mis à  profit ses enseignements ? Deux économistes en particulier font figure de précurseurs dans l’utilisation des idées darwiniennes à  leur champ d’étude : l’américain Thorstein Veblen et l’autrichien Friedrich Hayek.

Veblen et la sélection naturelle des institutions

A compter de la publication de L’origine des espèces en 1859, et jusqu’à  la fin du 19ème siècle, les sciences sociales vont faire un usage largement détourné des thèses darwiniennes. A l’exception notable de Karl Marx qui mentionnera à  plusieurs reprises dans ses écrits les travaux de Darwin, sans toutefois en faire un usage systématique, les économistes vont de manière générale ignorer les enseignements darwiniens. C’est ce que déplore en 1898 l’économiste américain Thorstein Veblen (1857-1929) dans son article « Why is Economics not an Evolutionary Science ? »2. Selon Veblen, l’économie est encore à  cette époque une science « pré-darwinienne », car fondée sur l’idée qu’il existerait une finalité guidant l’évolution économique, une harmonie naturelle. A l’inverse, selon Veblen, les enseignements du darwinisme nous apprennent que l’évolution, sociale comme naturelle, est contingente, indéterminée, incrémentale et qu’elle s’opère selon un processus de « causalité cumulative ». Veblen appelle ainsi les économistes à  abandonner l’idée d’une harmonie naturelle et à  étudier le processus d’évolution des normes sociales et des règles guidant la vie économique, c’est-à -dire les institutions.

Dans son célèbre ouvrage Théorie de la classe de loisir, publié en 1899, Veblen émet ainsi l’hypothèse qu’il existerait un processus de sélection naturelle des institutions économiques et sociales :

    « La vie de l’homme en société, tout comme celle des autres espèces, est une lutte pour l’existence, et donc un processus d’adaptation sélective. L’évolution de la structure sociale a été un processus de sélection naturelle des institutions. Les institutions humaines ont fait et font encore des progrès qui se réduisent en gros à  une sélection naturelle des habitudes mentales les plus recevables, et à  un processus d’adaptation forcée des individus à  leur milieu, un milieu qui a changé au fur et à  mesure que la société se développait, et que changeaient aussi les institutions sous lesquelles les hommes ont vécu. Les institutions elles-mêmes ne sont pas seulement les résultats d’un processus sélectif et adaptatif, qui façonne les types prédominants d’attitude et d’aptitude spirituelle ; elles sont en même temps des méthodes particulières de vie et de relations humaines, et à  ce titre elles sont à  leur tour de puissants facteurs de sélection. En sorte que les institutions, quand elles changent, favorisent une nouvelle sélection des individus doués du tempérament le plus approprié ; elles aident le tempérament et les habitudes à  se plier au milieu transformé, grâce à  la formation d’institutions nouvelles »3.

Selon Veblen, les institutions sont ainsi à  la fois un facteur et une unité de sélection. Elles sont un facteur car elles favorisent la reproduction des comportements qui les renforcent. Dans la Théorie de la classe de loisir, Veblen étudie ainsi son exemple fameux de la consommation ostentatoire qui, en tant qu’institution, induit le développement de comportements de consommation fondée sur la distinction sociale. Mais les institutions sont aussi une unité de sélection : seules les institutions relativement les mieux adaptées à  leur environnement (naturel, technologique, économique) peuvent perdurer et proliférer. Dans plusieurs écrits entre 1904 et 1923, Veblen développe ainsi l’idée que le développement de la technologie favoriserait à  terme la disparition des « institutions imbéciles », fondées sur les comportements parasitaires et prédateurs du monde des affaires, au profit de comportements plus rationnels, orientés vers l’efficience industrielle et l’enrichissement de la communauté.

Hayek et la théorie de l’ordre spontané

L’économiste autrichien Friedrich Hayek (1899-1992) est aux antipodes de Veblen, tant sur le plan idéologique que sur le plan théorique. Hayek a pourtant en commun avec Veblen d’avoir développé, notamment à  partir des années 1960, une théorie de l’évolution culturelle largement assise sur les idées darwiniennes. Le concept central de l’oeuvre de Hayek est celui d’ordre spontané, qui est une version modernisée de la « main invisible » d’Adam Smith. Pour bâtir ce concept, Hayek va puiser des ressources dans les disciplines, naissantes à  l’époque, de la cybernétique et de la théorie des systèmes. Hayek fait également remonter l’idée d’ordre spontané aux « Lumières écossaises » et aux écrits de David Hume, Adam Smith et Adam Ferguson. Même si Hayek cite relativement rarement les travaux de Darwin, et bien que les rares fois où il le fasse, il mentionne que ces derniers trouvent leurs origines dans les écrits des philosophes écossais, le lien entre ordre spontané et sélection naturelle est évident.

L’ordre spontané désigne un ensemble cohérent de règles, normes et institutions sociales  qui « sont le résultat de l’action d’hommes nombreux, mais ne sont pas le résultat d’un dessein humain »4. Ainsi, selon Hayek, l’évolution culturelle est le résultat d’un processus d’évolution spontané où sont progressivement sélectionnées les institutions et les règles les plus adaptées, sans qu’un ou plusieurs individus aient volontairement et consciemment sélectionné ces dernières. Les pratiques humaines et les règles les encadrant sont ainsi issues d’un processus d’essais-erreurs ou chaque individu, de manière décentralisée et avec les éléments de connaissance qu’il a en sa possession, va tenter de résoudre les problèmes auxquels il se trouve confronté. Au niveau systémique, ce processus décentralisé va alors faire émerger un ordre stable matérialisant la convergence des comportements individuels autour de quelques institutions ayant fait leurs preuves. L’évolution des institutions décrite par Hayek est de nature largement darwinienne car les règles et les normes sélectionnées ne le sont jamais de manière volontaire et consciente. L’ordre spontané comme la sélection naturelle sont le produit non intentionnel d’un ensemble de comportements plus ou moins intentionnels.

La théorie hayékienne de l’évolution prend une tournure plus normative quand Hayek avertit des dangers du « constructivisme ». Le constructivisme consiste de la part des hommes à  vouloir construire de toute pièce des institutions sociales sensées être plus « efficaces » ou plus « justes » que celles résultant de l’ordre spontané. Pour Hayek, il s’agit d’une impossibilité à  la fois cognitive et épistémologique et cette ambition démesurée menace à  tout instant de nourrir le totalitarisme. L’économiste autrichien recommande ainsi de faire confiance à  l’institution qui est à  la fois le produit de l’ordre spontané et qui elle-même reproduit les conditions de l’évolution spontanée : le marché.

Conclusion

La reprise des thèses darwiniennes tant par Veblen que par Hayek est insatisfaisante. Il manque notamment à  Hayek une véritable explication à  la variété, laquelle est indispensable pour que fonctionne le processus de sélection naturelle. De plus, contrairement à  ce qu’indique la critique hayekienne, le constructivisme n’est pas nécessairement une négation de la sélection naturelle : in fine, même les tentatives intentionnelles d’élaboration de nouvelles règles subissent le même processus de sélection ; elles ne sont pas extérieures à  l’ordre spontané, mais en font partie. L’approche proposée par Veblen semble plus fidèle aux idées originelles de Darwin, mais les écrits de l’économiste américain souffrent d’un manque d’exposition systématique.

Toutefois, hormis les exceptions que sont Veblen et Hayek, l’économie va relativement ignorer Darwin pendant près d’un siècle. Un auteur comme Joseph Schumpeter développera bien une théorie de l’évolution économique, mais rejettera explicitement tout parallèle avec la théorie darwinienne. Des économistes néoclassiques comme Armen Alchian et Milton Friedman invoqueront Darwin pour défendre l’idée que le marché favorise les entreprises les plus efficaces. Mais on ne trouve aucune tentative d’utilisation systématique des thèses darwiniennes. Ce n’est qu’à  partir des années 1980 que les choses vont changer, comme on le verra dans la seconde partie. 

À propos de l'auteur

Tom Roud

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