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Controverse : l’héritage de Néandertal, épisode 2

Auteurs : Tom Roud et Benjamin
Deux individus ne sont pas identiques entre eux : nous avons tous des génomes différents. Par exemple, il est bien connu que nous ne sommes pas égaux devant le lait de vache : les populations d’origine européennes ont des gènes spécifiques (ayant évolué il y a environ 10 000 [suite…]

Auteurs : Tom Roud et Benjamin

Deux individus ne sont pas identiques entre eux : nous avons tous des génomes différents. Par exemple, il est bien connu que nous ne sommes pas égaux devant le lait de vache : les populations d’origine européennes ont des gènes spécifiques (ayant évolué il y a environ 10 000 ans) permettant de digérer le lactose (un sucre du lait) à  l’âge adulte, ce qui leur a conféré un avantage sélectif en leur donnant accès à  d’autres sources d’alimentation. Comme le montre cet exemple, très récent à  l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’homme est encore en train d’évoluer, qui plus est par sélection naturelle.

Ceci peut paraître anodin tant que l’on s’intéresse à  l’évolution des enzymes digestives… mais quid d’un gène qui régule la taille du cerveau ? Considérons le gène “Microcephalin”, dont le nom se rapporte aux désordres causés par son inactivation, comme pour beaucoup de gènes : une mutation rendant ce gène inactif diminue considérablement la taille du cerveau et entraine un retard mental. On pourrait en conclure que dans sa version intacte, Microcephalin est impliqué dans le développement du cerveau… et de l’intelligence. Comme nous l’avons vu dans le billet précédent, Lahn et son équipe ont montré dans un papier de Science en 2005 qu’un allèle de ce gène est apparu dans la population humaine il y a environ 40 000 ans et s’est répandu rapidement dans la population, trop rapidement pour qu’il s’agisse de la seule dérive génétique; ils affirment donc que ce gène a été sélectionné.

Or, ce gène n’est présent à  haute fréquence que dans les populations d’origine européennes et serait en train de “diffuser” vers le reste du monde (Asie, Afrique). Le gros problème éthique est que ces travaux pourraient être utilisés pour justifier des tentatives un peu douteuses pour corréler intelligence et origine éthnique (l’exemple le plus célèbre étant le livre “The Bell Curve” paru en 1994 ). Une interprétation de ce type pourrait se formuler ainsi: “une nouvelle version du gène Microcephalin est apparue en Europe, et comme elle apportait un avantage évolutif, elle s’est rapidement répandue parmi les européens. En quoi consistait cet avantage évolutif? Si l’on considère qu’une inactivation de ce même gène entraine un retard mental, il est probable que l’avantage conféré par cette nouvelle version est une intelligence accrue… d’où il ressort que les Européens sont plus intelligents que les autres peuples. CQFD.” La publication des travaux de Lahn a donc suscité de nombreuses réactions dans la communauté scientifique, réactions éthiques tout à  fait légitimes.

Ainsi, certains généticiens réputés comme Francis Collins ont affirmé que les preuves statistiques de Lahn étaient trop faibles, et ont publiquement mis en cause la couverture médiatique importante de ses travaux. Les preuves dans ce domaine à  l’interface de la génétique et de l’évolution sont difficiles à  apporter, et il convient donc d’être extrêmement prudent sur de tels résultats, d’autant que comme nous le rappelait Pablo sur un autre sujet, les erreurs statistiques ne sont pas forcément rares en science.

D’autres comme Eric Lander ont critiqué une tendance plus générale en biologie, qui consiste à  affirmer qu’un gène répandu a nécessairement été sélectionné pour le processus dans lequel il semble le plus impliqué à  première vue. Une image que j’aime bien pour préciser cette idée : à  première vue, vous pouvez utiliser votre nez  pour poser vos lunettes, mais cela ne signifie nullement que votre nez a été sélectionné pour vous permettre de porter des lunettes ! Pourtant, il n’est pas rare qu’on lise des arguments de ce type dans certains papiers de biologie, et si le gène de Microcephalin étudié par Lahn semble avoir une influence sur la taille du cerveau, cela ne signifie pas que l’allèle d’intérêt a été spécifiquement sélectionné pour augmenter cette taille ou l’intelligence (on peut également se rapporter à  l’ouvrage de Michel Morange, “la part des gènes”, qui s’attache à  réfuter ce genre de raccourci).

A cela s’ajoute le fait que Lahn n’a visiblement aucune notion du “politiquement correct”. Il n’hésite pas à  affirmer qu’il croit personnellement qu’il est parfaitement possible que certains gènes rendent plus intelligents et soient encore aujourd’hui sélectionnés. Il pense que des comportements peuvent être encodés génétiquement, et peuvent avoir été sélectionnés. Par exemple, Lahn (d’origine chinoise) a envisagé de publier un jour dans Scientific American un article dans lequel il voulait démontrer que les Chinois étaient génétiquement ennuyeux…

Lahn a donc mis beaucoup de monde mal à  l’aise, y compris dans son université. Mais sa ligne de défense est simple et rigoureuse : il a des données, il veut les étudier et les discuter, et en tant que scientifique, il n’a aucune raison de ne pas le faire. Et de fait, l’université de Chicago, après avoir bien contrôlé ses travaux, l’a totalement soutenu et lui a accordé sa titularisation (tenure).

Que penser de tout ça ? L’une des nouvelles tendances actuelles est d’essayer de trouver des “gènes du comportement”. Ce sont évidemment des problèmes intéressants et il est fort probable que la génétique aussi ait une influence sur la façon dont fonctionne notre cerveau, comme elle en a sur le reste. Pour cette raison, je pense qu’il n’y a rien de choquant en soi dans les travaux de Lahn. Mais je dirais aussi qu’on a tendance à  trouver ce qu’on cherche. Nous sommes dans une époque où l’on cherche des influences génétiques dans tous les sens pour une raison simple : les gènes sont des objets biologiques et physiques concrets, relativement faciles à  chercher et à  catégoriser grâce aux progrès dans le séquençage. Tout le contraire par exemple de l’environnement social, beaucoup moins quantifiable, et donc beaucoup moins facile à  étudier. Le choix des méthodes peut donc biaiser notre perception de la réalité : on peut en arriver à  ne voir que les influences génétiques car ce sont les plus faciles à  voir aujourd’hui.

Il y a plus inquiétant avec toutes ces recherches sur les gènes de l’intelligence et consorts : on l’a vu, la plupart des critiques du travail de Lahn portent sur sa validité scientifique, certes avec des arguments tout-à -fait valables… qui laissent intact le problème éthique qui nous est posé. Imaginons un instant que Lahn ait raison sur le terrain strictement scientifique : un allèle de Microcephalin est apparu en Europe, s’est répandu parmi les européens, et imaginons que cet allèle améliore effectivement certaines capacités cérébrales, comme le calcul mental, dans des proportions qui ne peuvent être expliquées par l’environnement. Ce scénario n’est pas formellement impossible, et pourrait être vérifié scientifiquement. D’un point de vue strictement éthique, quelle attitude faudrait-il adopter vis-à -vis de ce type de résultat? Je n’en vois pas beaucoup : s’efforcer de ne pas en tenir compte, pour ne pas avoir à  juger l’intelligence autres d’après une vague probabilité qu’ils portent tel ou tel gène…

Deux anecdotes pour finir sur ce fameux allèle de Microcephalin

  • Lahn a fait quelques tests sur lui-même pour savoir s’il le portait. Ceux-ci furent négatifs semble-t-il …
  • Paabo et son équipe l’ont évidemment cherché dans le génome de Néandertal. Et ils n’ont rien trouvé… Le mystère de l’origine cet allèle reste entier.

Références (en anglais):

Un article du Wall Street Journal sur la controverse Lahn

Une interview de Lahn parue dans Seed magazine.

Post-Scriptum

Le débat gène/intelligence rebondit d’ailleurs ces jours-ci dans les pages débats de Nature, qui pose directement la question suivante : est-il légitime pour un scientifique de vouloir étudier la corrélation entre “race” et “quotient intellectuel” ? Non selon Steven Rose , neuroscientifique et professeur émérite à  l’Open University. Oui selon Stephen Ceci & Wendy M. Williams de l’université Cornell, qui reviennent notamment sur les affaires récentes (notamment la mise au ban de Watson, découvreur de l’ADN, pour ses propos sur les QI des Noirs). Ceci & Williams pointent notamment que ce qui compte au final, c’est la découverte de la vérité, et que de ces débats non politiquement corrects, peuvent émerger des avancées certaines dans le but de réfuter justement les arguments du camp opposé. Par exemple, si on s’était interdit de mesurer le QI des différents groupes ethniques, on ne se serait jamais aperçu que les Noirs américains d’aujourd’hui ont le même QI en moyenne que les Blancs américains d’il y a 60 ans, ou encore que les enfants d’aujourd’hui ont des QI plus élevés en moyenne de 15 points que les enfants d’il y a 60 ans, ce qui démontre au passage la très forte composante environnementale de cet indicateur…

À propos de l'auteur

Tom Roud

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