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Conflits d’intérêts

En lisant ce compte-rendu sur le volume de paperasse qu’il faut remplir lorsque l’on signe des comptes-rendus de recherche (publications, rapports, etc.) dans les sciences biomédicales, je me demandais si les sciences sociales pouvaient vraiment se faire l’économie d’une déclaration systématique de conflits d’intérêts, ce qui est le cas dans la plupart des revues de […]

En lisant ce compte-rendu sur le volume de paperasse qu’il faut remplir lorsque l’on signe des comptes-rendus de recherche (publications, rapports, etc.) dans les sciences biomédicales, je me demandais si les sciences sociales pouvaient vraiment se faire l’économie d’une déclaration systématique de conflits d’intérêts, ce qui est le cas dans la plupart des revues de SHS que je consulte aujourd’hui.

Dans le cas des sciences biomédicales, le raisonnement qui aboutit à la signature de ces déclarations est facilement recomposable :

  1. Une partie de la recherche biomédicale aboutit à des externalités (positives ou pas) pour l’industrie, et en particulier pour l’industrie pharmaceutique ; et
  2. Il existe des liens financiers et humains entre le monde de la recherche universitaire et le monde de la recherche industrielle dans ce domaine.

La deuxième observation est une condition suffisante, mais je pense que la première observation est une condition nécessaire à la seconde, c’est pourquoi je mentionne les deux.

Qu’en est-il des SHS ?

  1. Dans certains cas, la première observation se vérifie : par exemple, analyser un mouvement social sous un certain angle peut générer des bénéfices ou des pertes, matérielles et/ou symboliques, pour ce mouvement. Il y a des situations plus intriquées : utiliser certaines données (comme les données de sondages) influence leur notoriété, et l’on peut avoir intérêt à le faire.
  2. Dans certains cas très circonscrits (pour l’instant), la deuxième observation est également valable : l’étude des télécommunications, par exemple (tous les secteurs à forte innovation avec des gros départements et R&D auraient intérêt à faire travailler des anthropologues et des sociologues, ça ne leur coûterait même pas la moitié de leur gaspillage en marketing).
  3. Je rajoute une troisième observation : les chercheurs en sciences sociales ont systématiquement une position personnelle (a personal stake : pas juste une opinion, mais aussi un intérêt, aussi mince soit-il) dans leurs objets de recherche. Cela vaut pour l’étude d’un parti écologiste, que l’on peut souhaiter voir gagner ou perdre des voix dans le processus électoral. Cela vaut pour l’étude d’un mouvement révolutionnaire violent, que l’on peut souhaiter voir interdit ou pas. Une règle essentielle des SHS est de neutraliser ces positions a priori lors de la recherche, mais ces positions refont naturellement surface a posteriori. À moins de prétendre suspendre son jugement indéfiniment… D’où mon interrogation.

Dans mon cas, j’ai déjà écrit sur des théories que je juge personnellement correctes, des mouvements sociaux que je juge personnellement justifiés, et ainsi de suite. J’ai aussi travaillé sur des objets qui me laissent soit indifférent (“que x ou -x advienne, je m’en fiche”), soit cynique (“x adviendra quoique j’en pense”). Et j’ai déjà rajouté des déclarations de conflits d’intérêts dans certains textes ! Même si c’était pour déclarer des conflits ultra-mineurs, ou tout simplement inexistants.

La question est posée. Je pense que oui, il faudrait systématiquement avoir une page blanche format A4 avec chaque publication pour résumer ses conflits d’intérêt, ce qui n’est pas totalement étranger à l’exigence réflexive des sciences sociales de toute manière. Objection : à quoi bon ? Cela ne peut servir à rien d’autre qu’à discréditer une recherche, même rigoureuse. Réponse : effectivement, comme dans le cas des sciences biomédicales d’ailleurs. Cela peut aussi servir à faire des méta-analyses (si la littérature est cumulative).

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