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125 – Hominescence

L’espèce humaine, pour Michel Serres, est en train de vivre un basculement majeur de son rapport au monde : par les manipulations génétiques, elle vit un temps nouveau, libéré du temps long de la sélection naturelle ; par le virtuel elle occupe u…

L’espèce humaine, pour Michel Serres, est en train de vivre un basculement majeur de son rapport au monde : par les manipulations génétiques, elle vit un temps nouveau, libéré du temps long de la sélection naturelle ; par le virtuel elle occupe un espace – ou plutôt une superposition d’espaces – neufs.

Les deux morts « classiques », celle des individus et celle des civilisations se retrouvent encadrées par deux morts nouvelles : l’une virtuellement globale, liée à la puissance des armes de destruction massive, aux pollutions en tous genres et à l’éradication des espèces, l’autre, intime et microscopique, aussi ancienne que la vie elle-même, mais dont la découverte est neuve : l’apoptose.

Autre temps, autre espace, autres morts. Nous ne vivons plus les mêmes morts que celles que nous subissons depuis notre origine, affirme Michel Serres. Existe-t-il évènement plus décisif que celui-là, dans le processus qui fit de nous les hommes que nous sommes ?

Ce processus, qui fit de nos ancêtres une espèce particulière de primates, c’est l’hominisation. Et les transformations que vit actuellement l’espèce humaine sont si importantes qu’elles représentent, pour Michel Serres, une nouvelle étape d’hominisation, étape pour laquelle il propose un mot nouveau : hominescence.

De même qu’en la luminescence ou l’incandescence, croît ou décroît, par éclats et occultations, une lumière dont l’intensité se cache et se montre en frémissant de commencer (…) ; de même que l’adolescence ou la sénescence s’avancent vers l’âge mûr ou la vieillesse franche en régressant toutes deux vers les involutions d’une enfance ou d’une vie qu’elles regrettent mais quitteront vite ; (…) de même un processus d’hominescence vient d’avoir lieu de notre propre fait, mais ne sait pas encore quel homme il va produire, magnifier ou assassiner.
Mais l’avons-nous jamais su ? (1)

L’homme nouveau, auto-engendré, qui naît de ces transformations, Michel Serres lui donne différents petits noms : Homo terminator, en ce qu’il a acquis le pouvoir d’éradiquer des espèces entières (y compris, peut-être, la sienne), ou bien Homo universalis, lorsqu’il s’extrait de la pression évolutive par les moyens de la technique et de la médecine et assume une responsabilité nouvelle envers tout le vivant.

Ce qui est formidablement rafraîchissant dans les textes de Michel Serres, en plus de son talent d’écrivain et de conteur, c’est l’amour et l’espoir que, à rebours de tous les Paul Virillio du monde, il attache au devenir de l’aventure humaine !

Les lamentations prophétiques selon lesquelles nous allons perdre notre âme dans les laboratoires de biochimie ou devant les ordinateurs s’accordent sur cette haute note : Que nous fûmes heureux dans notre petite cabane ! (…) Quel bonheur : nous ne pouvions guérir les maladies infectieuses, et, les années de grand vent, la famine tuait nos enfants ; nous ne parlions point aux étrangers de l’autre côté du ruiseau et n’apprenions pas de sciences difficiles. (…)
Jamais la croissance de nos moyens ne s’accompagna d’un tel concert de regrets de la part de ceux qui ne travaillèrent jamais sur ces moyens. L’extrême difficulté à se délivrer de ce petit œuf de finitude – que je sache, il nous en reste assez – explique et excuse le contresens.
Homo universalis commence de vivre au grand air de cette relative infinitude. (1)

(1) Michel Serres – Hominescence
Voir aussi : 090 – Exo-darwinisme

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