Agriculture : faut-il revenir aux espèces sauvages ?

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800px-Aker_i_Skane_Sverige_(2).jpg Depuis des milliers d’années que l’Homme pratique l’agriculture, il a domestiqué les plantes qu’il cultive, les modifiant peu à peu pour les adapter à ses besoins. Ainsi, les céréales qui sont récoltées aujourd’hui ne sont plus identiques à leurs ancêtres sauvages… et c’est peut-être là où le bât blesse. Une étude réalisée par des chercheurs de l’université de Copenhague (Danemark) et qui vient d’être publiée dans la revue “Trends in Plant Science” pointe du doigt le fait que ces modifications ont au fil du temps créé par accident quelques faiblesses qui les rendent aujourd’hui plus vulnérables aux différents pathogènes (maladies, parasites) et aux animaux qui s’attaquent aux récoltes. La solution serait donc de récupérer les propriétés perdues en réintroduisant les bons gènes dans les plantes actuelles, soit en les isolant dans des plantes apparentées, soit en utilisant “des méthodes de précision pour réparer les gènes défectueux”. “Une fois que les gènes qui ont été mutés involontairement auront été identifiés, l’étape suivante sera de rétablir les propriétés des espèces sauvages,”explique Michael G. Palmgren, auteur principal de l’article. “Cela permettrait aux plantes cultivées non seulement de mieux utiliser les ressources disponibles dans leur environnement et d’avoir une plus haute valeur nutritive, mais aussi de leur amener une meilleure résistance aux maladies, aux nuisibles et aux mauvaises herbes”.

Un enjeu pour nourrir la planète

A l’heure où l’on se pose des questions de plus en plus pressantes sur notre capacité à nourrir la planète sans pour autant étendre les surfaces cultivables (afin de préserver l’environnement et la diversité biologique), trouver des solutions pour que les récoltes produisent davantage est une priorité. C’est d’autant plus important si l’on utilise de plus en plus de terres cultivables pour produire des biocarburants. Produire plus avec moins de terres, tout en obtenant le meilleur rendement possible des exploitations existantes, c’est ce que certains appellent “l’intensification durable“, qui, au contraire d’une industrialisation de plus en plus importante de l’agriculture, voudrait utiliser de nouvelles méthodes qui demanderaient un minimum de ressources. Le fait de revenir à des espèces anciennes pourrait donc répondre à ce besoin, sans pour autant augmenter les quantités de pesticides, les surfaces arables ou les quantités d’eau en période de sécheresse.

Les ancêtres sont-ils des OGM ?

Il y a cependant un hic. Certaines technologies qui pourraient être employées pour parvenir à ce résultat peuvent poser problème : elles seraient en effet cataloguées “OGM”, puisqu’elles consisteraient à modifier les gènes de plantes existantes… et cela serait probablement très mal perçu par le public. Mour Michael Palmgren, “il serait utile de faire une distinction entre le produit (la plante) et le processus (la technologie utilisée pour les produire). Si une récolte récupère les propriétés bénéfiques d’un parent sauvage, comme la résistance aux maladies, il n’est pas très sensé de considérer une plante comme naturelle et l’autre comme totalement étrangère en se basant seulement sur la méthode utilisée pour obtenir le même résultat”. Pour lui “les plantes que nous mangeons et dont nous dépendons ne sont plus les mêmes que celles que l’on trouvait originellement dans la nature, qu’elles aient ou non été génétiquement modifiées. Le fait de réintroduire certaines des propriétés perdues ne produirait pas des récoltes qui ne soient pas naturelles”, défend-il. Il y a cependant des techniques qui n’impliqueraient pas de produire des plantes transgéniques, et qui sont aussi envisagées dans l’étude même si elles prendraient davantage de temps à mettre en oeuvre.   Crédit photo : les céréales cultivées aujourd’hui sont le fruit de nombreux croisements au fil des millénaires (Johannes Jansson via Wikimedia Commons) Continue reading

Remplacer l’essence : oui, mais pas avec n’importe quoi

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Une étude américaine montre que toutes les alternatives à l’essence ne se valent pas en matière de santé publique 800px-Park_Hyatt,_Shanghai_(3198569878).jpg

Entre l’épuisement prévisibles des combustibles fossiles et le réchauffement climatique, il va bien falloir un jour trouver des alternatives à l’essence, et le plus tôt sera le mieux, bien sûr. Mais quelles alternatives, là est la question… que s’est posée une équipe de chercheurs de l’université du Minnesota (USA), qui publie ses résultats dans la revue PNAS.

Ces scientifiques ont examiné les effets de dix alternatives à l’essence : le diesel (!), le GNV (gaz naturel compressé), les bioéthanols, ainsi que l’électricité (charbon, gaz naturel, combustion de déchets de maïs, énergie éolienne, énergie hydraulique, solaire). Naturellement, ces diverses énergies n’ont pas toutes les mêmes avantages… ou inconvénients. D’autant que l’équipe ne s’est pas limitée aux pollutions directes, mais a pris en compte celles liées à leur production. Par exemple, pour les bioéthanols, de la pollution est générée par les tracteurs dans les fermes, par les sols une fois que les engrais sont répandus, et par l’énergie nécessaire pour fermenter et distiller l’éthanol. Evidemment, pour l’électricité, c’est le même problème : tout dépend du type d’énergie utilisé pour la produire.

“Nos travaux montrent l’importance de regarder le cycle de vie complet de la production et l’utilisation d’énergie, pas seulement ce qui sort des tuyaux”, explique Jason Hill, co-auteur de l’étude. “On sous-estime beaucoup les impacts du transport sur la qualité de l’air si on ignore les émissions en amont, provenant de la production des carburants ou de l’électricité”.

Ce sont surtout les impacts sur la santé publique qui ont retenu l’attention des chercheurs américains, qui ont effectué une analyse du cycle d’émission de divers polluants (notamment l’ozone et les particules fines). Cela leur a permis d’estimer quels seraient les changements en 2020 si 10% des véhicules qui roulent aujourd’hui à l’essence étaient remplacés par l’une de ces alternatives.

Les conclusions sont sans appel : utiliser les bioéthanols ou l’électricité basée sur le charbon ou même l’électricité “moyenne” du réseau aux Etats-Unis augmenterait les conséquences (et les coûts) pour la santé de 80% ou plus par rapport à l’essence. A l’opposé, utiliser de l’électricité produite grâce au gaz naturel, l’éolien, l’hydraulique ou le solaire peut réduire ces impacts de 50% ou plus.

“Ces découvertes démontrent l’importance de l’électricité propre, comme celle venant du gaz naturel ou des énergies renouvelables, pour réduire substantiellement les impacts des transports sur la santé”, affirme Chris Tessum, co-auteur de l’étude.

“La pollution de l’air a des impacts énormes sur la santé, y compris des taux de mortalité accrus aux USA”, ajoute Julian Marshall, qui a également participé aux travaux. “Cette étude amène de nouvelles informations précieuses sur la manière dont certaines options pour les transports pourraient améliorer ou empirer ces effets sur la santé”.

 Crédit photo : smog sur Shanghai (BriYYZ via Wikimedia Commons) Continue reading

L’empire romain est-il tombé à l’eau ?

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796px-Pont_Du_Gard.JPGQuand on pense à la chute de l’empire romain, on pense bien entendu aux invasions barbares, imaginant des ruées de féroces Wisigoths, des villes saccagées par les Vandales et autres joyeusetés antiques. Les barbares ne sont pas les seuls à être montrés du doigt dans l’affaire. Certains chercheurs ont blâmé le plomb, utilisé dans certaines canalisations et vaisselles, et qui aurait provoqué du saturnisme, principalement chez les élites impériales. On va même aujourd’hui jusqu’à accuser le changement climatique d’être responsable, au moins en partie, de la fin d’une civilisation qui a marqué notre histoire occidentale de manière indélébile. Aujourd’hui, c’est un nouveau responsable qui est montré du doigt : l’eau. Ou plus précisément, l’eau nécessaire aux récoltes assurant la sécurité alimentaire de l’empire, et qu’une étude publiée aujourd’hui dans la revue Hydrology and Earth System Sciences (journal de l’union européenne de géosciences) met en cause dans la fin de cette grande civilisation. Les Romains devaient nourrir une population de plusieurs dizaines de millions d’habitants (jusqu’à plus de 80 millions, à une époque où la population mondiale avoisinait les 300 millions). Ils devaient aussi apporter la nourriture et l’eau à leurs cités. On voit encore aujourd’hui la trace de leur réseau de transport d’eau en de nombreux endroits du bassin méditerranéen, avec par exemple le célèbre aqueduc du pont du Gard. Leurs techniques d’irrigation permettaient également l’établissement d’une agriculture suffisante pour nourrir l’ensemble de son territoire. Une équipe d’universitaires, spécialistes de l’environnement, hydrologistes et historiens, vient donc d’émettre une hypothèse assez intéressante sur le rôle de l’eau dans la chute de l’empire. En favorisant une forme de sécurité alimentaire dans leurs grandes cités, les Romains ont aussi amené une urbanisation croissante de leur société, amenant des populations de plus en plus importante dans les centres urbains… et poussant ainsi l’empire à la limite de ses ressources alimentaires, surtout lorsque les conditions climatiques n’étaient pas favorables aux récoltes. “Les Romains, étaient confrontés à la gestion de leurs ressources en eau face à la croissance de leur population et son urbanisation,” explique Brian Dermody, de l’université d’Utrecht (Pays-Bas) et co-auteur de l’étude. “Pour assurer une stabilité et une croissance continue de leur civilisation, ils devaient garantir un approvisionnement en nourriture stable à leurs cités, pour la plupart localisées dans des régions pauvres en eau”. L’équipe de scientifiques a tenté d’évaluer les ressources en eau nécessaires pour faire pousser les céréales qui constituaient la base de l’alimentation dans la Rome antique. Ils ont également mis en place une modélisation hydrologique, afin de calculer la productivité des récoltes. Selon leurs calculs, il fallait entre 1000 et 2000 litres d’eau pour faire pousser un kilo de grain. “Lorsque les Romains faisaient commerce de leurs récoltes, ils échangeaient également l’eau nécessaire pour la produire : ils échangeaient donc de l’eau virtuelle”, ont réalisé les chercheurs, qui ont donc modélisé ce réseau d’eau virtuelle dans le monde romain. “Nous avons simulé les échanges virtuels d’eau en se basant sur des régions virtuellement pauvres en eau (les centres urbains, comme Rome), demandant du grain en provenance des régions plus riches en eau virtuelle (les régions agricoles, comme le bassin du Nil) dans le réseau”, explique Brian Dermody. La réalisation est complexe : ils ont pris en compte les paysages antiques, les populations, mais aussi le coût du transport basé sur les moyens disponibles à l’époque. Au final, ils ont obtenu une simulation du commerce des céréales au travers d’une reconstitution interactive du réseau de transport romain… Ce réseau d’échanges virtuels a donc permis à l’équipe de mieux comprendre le rôle de l’eau dans l’Empire : comment les Romains reliaient les différentes parties du bassin méditerranéens par le commerce, comment ils géraient les mauvaises récoltes dans une région en important de la nourriture en provenance d’autres régions où il y avait un surplus. “Cela les rendait très résistants à des variations climatiques sur le court terme,” précise Brian Dermody. Mais sur le long terme, les Romains ont été victimes de leur succès. Leur manière de gérer les ressources en eau et la sécurité alimentaire pour les populations urbaines, de plus en plus de gens ont migré vers les villes, l’urbanisation s’est intensifiée, ce qui signifiait également davantage de bouches à nourrir… “Les Romains sont devenus encore plus dépendants du commerce, alors qu’en même temps l’empire atteignait des limites en matière de ressources alimentaires aisément accessibles”, précisent les chercheurs, pour qui “sur le long terme, ces facteurs ont érodé sa résistance aux mauvaises récoltes générées par la variabilité du climat”. Pour les chercheurs, c’est aussi une leçon à tirer aujourd’hui : “Nous sommes confrontés à un scénario très similaire,” pense Brian Dermody. “Les échanges en eau virtuelle ont permis une croissance rapide de la population et de l’urbanisation depuis le début de la révolution industrielle. Cependant, alors qu’on se rapproche des limites des ressources de la planète, notre vulnérabilité aux mauvaises récoltes dues au changement climatique s’accroît”.   Crédit photo : Le pont du Gard, l’un des aqueducs que les romains utilisaient pour transporter l’eau dans l’Empire (Guenter Wieschendahl via Wikimedia Commons)   Continue reading

Agriculture : le bio est-il compétitif ?

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La différence de productivité entre agriculture biologique et agriculture traditionnelle ne serait pas si grande qu’on le croyait, selon une étude américaine 800px-Organic-vegetable-cultivation.jpegL’image communément répandue de l’agriculture biologique est davantage liée à la qualité qu’à la productivité. Mais si l’on en croit une étude qui vient d’être réalisée par l’université de Berkeley (Californie), le fossé entre les deux ne serait pas très important, et pourrait même être comblé en utilisant certaines méthodes de culture. Les chercheurs ont épluché 115 études comparatives entre l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle, et viennent de publier leurs résultats dans le journal Proceedings of the Royal Society B. Ils montrent que la différence entre les récoltes biologiques et les récoltes conventionnelles serait d’environ 19,2%, un chiffre plus faible que les précédentes estimations, selon les auteurs. Par exemple, une étude précédente dans la revue Nature avait évoqué des différences de rendement allant jusqu’à 34%. Si la rentabilité diffère selon le type de culture, les auteurs n’ont pas trouvé de différence notable dans certains cas, comme celui des légumineuses (haricots, pois, lentilles…). “En termes de comparaison de productivité entre les deux techniques, cet article remet les pendules à l’heure sur la comparaison entre l’agriculture biologique et la conventionnelle”, explique Claire Kremen, co-directrice du Berkeley Food Institute. “Alors qu’il est prévu que les besoins globaux en nourriture vont grandement augmenter dans les 50 prochaines années, il est critique de regarder l’agriculture biologique de plus près, car mis à part les impacts environnementaux de l’agriculture industrielle, la capacité des engrais synthétiques d’augmenter le rendement des récoltes est en déclin.” Mieux encore, l’étude propose des pistes de recherche pour réduire encore l’écart : les cultures associées (faire pousser différentes plantes dans le même champ) et la rotation des cultures. Utiliser ces techniques “réduirait substentiellement l’écart entre le bio et le conventionnel, respectivement à 9% et à 8%,” affirment les scientifiques. Ils suggèrent également des “investissements appropriés dans la recherche agro-écologique” pour notamment améliorer la gestion des exploitations et produire des cultivars adaptés à l’agriculture biologique. Cela pourrait réduire, voire même éliminer la différence de rentabilité des cultures pour certaines récoltes ou régions. “C’est notamment vrai si nous imitons la nature en créant des fermes diversifiées écologiquement, qui exploiteraient des interactions écologiques importantes, comme les bénéfices des cultures associées ou de la culture intermédiaire pour la fixation de l’azote“, explique Lauren Ponisio, auteur principal de l’article. Selon ces chercheurs, l’agriculture biologique pourrait donc être une alternative compétitive à l’agriculture industrielle dans la production de nourriture. “Il est important de se souvenir que notre système agricole actuel prouduit beaucoup plus de nourriture qu’il est nécessaire pour nourrir tout le monde sur la planète”, affirme Claire Kremen. “Eradiquer la faim dans le monde nécessite l’accès à la nourriture, pas simplement sa production. De plus, augmenter la proportion de l’agriculture utilisant des méthodes de culture durables et biologiques n’est pas une option, c’est une nécessité. Nous ne pouvons pas continuer à produire de la nourriture dans l’avenir sans prendre soin des sols, de l’eau et de la biodiversité.” Alors, peut-on nourrir le monde au bio? Cette nouvelle étude ne va pas forcément calmer les débats enflammés sur le sujet, mais a le mérite d’apporter une synthèse étendue sur la question…   Crédit photo : cultures associées dans un champ bio en Californie (Hajhouse via Wikimedia Commons) Continue reading

L’ADN des parchemins en dit long sur l’histoire des moutons

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83674_web.jpgFaire parler les parchemins, cela ne semble pas particulièrement original. Après tout, pendant un bon millénaire, c’est sur cette peau animale spécialement préparée qu’ont été conservé les écrits qui sont parvenus jusqu’à nous. Mais la méthode utilisée par des généticiens du Trinity College de Dublin n’a rien à voir avec la plume et l’encre : ils se sont intéressé à l’ADN des moutons (et des chèvres) sur la peau desquels les écrits ont été réalisés. Le mouton est associé de très près au développement de l’agriculture. Il ne servait pas qu’à la production de parchemin ou à donner de la viande, il était aussi producteur de laine, et en tant que tel, essentiel à l’économie des îles britanniques pendant de nombreux siècles. Comprendre son histoire, c’est aussi éclairer celle de la vie des habitants de Grande-Bretagne du Moyen-âge jusqu’à l’arrivée de l’imprimerie. Les chercheurs du Trinity College ont donc extrait de l’ADN et des protéines de petits échantillons de parchemins des 17ème et 18ème siècles, obtenus auprès de l’institut Borthwick (université de York), et ont comparé les résultats avec les équivalents modernes de ces animaux. L’un des échantillons a montré des liens forts avec le nord de la Grande-Bretagne, plus particulièrement les régions comprenant des moutons à tête noire comme les Swaledale, Rough Fell et Scottish Blackface. Un autre échantillon, lui, avait une plus grande ressemblance avec les espèces des Midlands et du sud de l’Angleterre, régions où la fin du 18ème siècle a vu l’émergence de techniques d’amélioration des races ovines. L’étude, publiée dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society B, n’est qu’un début. Daniel Bradley, professeur de génétique des populations au Trinity College explique avec enthousiasme que ”ce projet pilote suggère que les parchemins sont une étonnante ressource pour les études génétiques du développement de l’agriculture à travers les siècles. Il doit y en avoir des millions, conservés dans des bibliothèques, archives, études et même dans nos greniers. Après tout, le parchemin était le matériau de choix pour l’écriture pendant des milliers d’années, remontant jusqu’aux manuscrits de la Mer Morte”. “La laine était en fait le pétrole des temps révolus, aussi, savoir comment les changements effectués par les humains ont affecté la génétique des moutons au travers des ages peut nous révéler énormément de choses sur l’évolution des pratiques agricoles,” conclut-il.   Credit photo :  (By permission of The Borthwick Institute for Archives) Continue reading

Les singes ne se laissent pas avoir par les prix

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397px-Cebus_apella_01.jpgSi les humains pensent souvent, parfois inconsciemment, qu’un produit est de meilleure qualité parce qu’il est plus cher, cela ne correspond pas forcément à une réalité. En 2008, une étude américaine avait montré que des consommateurs qui avaient acheté le même vin dans deux bouteilles apparemment différentes et avec des prix tout aussi différents éprouvaient davantage de plaisir à boire le vin le plus cher… sans savoir qu’ils buvaient la même chose. Dans un article qui vient d’être publié dans la revue Frontiers of Psychology, des chercheurs de l’université de Yale se sont demandés si ces “effets irrationnels” du prix sur les préférences des humains se retrouvaient aussi chez les singes. Ils ont donc effectué des expériences avec des capucins. Ces singes ont été préalablement entraînés à acheter des objets, et ont appris à distinguer les “prix” des produits présents. L’entraînement des singes consiste à les munir de jetons, qui leur permettent “d’acheter” ce que différents scientifiques leur proposent à différents prix. Cela a permis à ces singes de se familiariser avec le monde de l’économie domestique… et aux chercheurs d’étudier les stratégies économiques qu’ils développaient. “Nous savons que les capucins partagent certains de nos travers économiques,” explique Laurie Santos, psychologue à l’université de Yale et co-auteur de l’article. “Nos travaux précédents ont montré que les singes font preuve d’une aversion à la perte, qu’ils sont irrationnels lorsqu’il s’agit de faire face au risque, et qu’ils ont même tendance à rationaliser leurs décisions, juste comme les humains”. Mais dans cette nouvelle étude, des singes familiarisés avec le concept d’achat ont eu la possibilité d’acheter des produits au travers de quatre expériences différentes, dans lesquelles ils n’ont montré aucune préférence pour les produits les plus “chers”, alors qu’ils avaient parfaitement compris l’échelle des prix. Dans l’une des expériences, les singes vont acheter de préférence une marque moins chère, et vont aussi choisir un produit immédiatement accessible par rapport à un produit pour lequel il y aurait un délai dans la livraison. “Une expérience uniquement humaine qui pourrait donner naissance à un effet de prix spécifique à l’Homme serait la participation de notre espèce à des marchés dans lesquels il y a souvent une association entre le prix et la valeur. Dans un marché ouvert, les entreprises ne peuvent faire payer que ce que les gens sont prêts à donner pour leurs produits. Ainsi, dans la plupart des marchés humains, il y a souvent une association entre le prix d’un bien et sa qualité. Les humains pourraient donc généraliser cette expérience jusqu’à croire à tort que le prix d’un produit est toujours une indication de sa qualité. Les singes ne pourraient pas ressentir cet effet, du fait que les marchés dans lesquels ils sont entraînés n’ont pas d’association entre le prix et la qualité”, précisent les conclusions de l’étude. Le bon côté des choses, pour les capucins, c’est qu’ils ne se laissent pas berner par une étiquette….   Crédit photo : Un singe capucin (cebus apella) comme ceux utilisés dans l’étude (Matthias Kabel via Wikimedia Commons) Continue reading

L’Homme et l’alcool : une histoire vieille de 10 millions d’années

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461px-Bundesarchiv_Bild_105-DOA0116,_Deutsch-Ostafrika,_Schimpanse_Hamiss.jpgIls ne s’accordaient pas une petite bière bien fraîche en regardant la télé, mais consommaient tout de même de l’alcool. L’Homme moderne n’existait pas encore. En revanche, l’ancêtre commun des hommes, des chimpanzés et des gorilles, lui, se permettait quelques repas arrosés. Bien sûr, à cette époque-là, il n’y avait pas de distilleries, ni de brasseries. Ces primates ne trinquaient pas, et se contentaient de consommer des fruits trop mûrs, dans lesquels la fermentation avait produit de l’alcool. C’était il y a dix millions d’années, lorsque nos très lointains ancêtres se sont adaptés à la consommation d’alcool. C’est en tout cas la conclusion tirée par une équipe de chercheurs américains, qui publient leurs résultats dans la revue PNAS. En recherchant les origines de l’alcoolisme, ils se sont concentrés sur la capacité de l’homme et des autres primates à métaboliser l’alcool. Pour cela, ils ont étudié l’enzyme ADH4, le premier composé de l’appareil digestif qui permette à un organisme de transformer l’éthanol (la molécule d’alcool). Ils ont donc modélisé l’évolution de cet enzyme, et ont constaté que voici 10 millions d’années, une mutation s’est produite, avec une capacité marquée de métaboliser l’alcool. Un changement qui s’est produit lorsque nos ancêtres ont changé de style de vie, passant des arbres au sol, là où il était beaucoup plus courant de trouver des fruits tombés des arbres et qui avaient déjà commencé à fermenter, donc produire de l’alcool. Pour cette modélisation, ils ont séquencé les protéines d’ADH4 pour 19 primates modernes, et ont ensuite remonté le temps pour voir son évolution dans l’histoire de ces primates. Ils ont ensuite créé des copies des différentes versions (pré) historiques, et testé leur efficacité dans la métabolisation de l’alcool. Selon eux, les formes les plus anciennes de l’ADH4, trouvées dans des primates d’il y a 50 millions d’années, ne pouvaient qu’absorber de petites quantités d’éthanol, et très lentement. Mais voici 10 millions d’années, l’ADH4 évolua dans une version 40 fois plus efficace. “A peu près au même moment, la Terre s’est refroidie, les sources de nourriture ont changé, et cet ancêtre primate a commencé à explorer la vie sur le sol”, explique Matthew Carrigan, co-auteur de l’article. Jusque là, les primates qui pouvaient consommer de l’alcool auraient été ivres très rapidement, voire malades, ce qui les aurait exposés à des prédateurs ou à des concurrents moins saouls. Avec l’ADH4 nouvelle version, ils pouvaient consommer les fruits fermentés avec certes la possibilité d’avoir la gueule de bois, mais moins de risques de se trouver à la merci d’une nature pas vraiment hospitalière. Cette découverte peut également expliquer pourquoi les cerveaux humains ont évolué pour lier la consommation d’alcool au plaisir : ce dernier était associé à une source de nourriture essentielle. “Ce n’est pas très différent des dépendances que certaines personnes ont par rapport à la nourriture”, précise Matthew Carrigan. “Il était rare de trouver beaucoup de cette nourriture, aussi, lorsqu’on en trouvait, on voulait être programmé pour en consommer en grande quantité”. En gros, il fallait tenir un peu l’alcool pour pouvoir manger des fruits pourris… Crédit photo : l’ancêtre commun de l’Homme et du chimpanzé a commencé à absorber de l’alcool voici 10 millions d’années (Bundesarchiv, Bild 105-DOA0116 / Walther Dobbertin / CC-BY-SA via Wikimedia Commons). Continue reading

“Wanderers”, visions d’un futur radieux dans l’espace

L’artiste digital suédois Erik Wernquist vient de réaliser un (très) court métrage qui redonne confiance dans l’avenir de l’humanité. Dans tout le système solaire.
Ce n’est pas tous les jours qu’un film de moins de quatre minutes provoque des émotions intenses tout en ouvrant une petite fenêtre sur un futur peut-être à notre portée. C’est pourtant ce que vient de faire l’artiste suédois Erik Wernquist, au travers de son mini-film, “Wanderers”. Un film qui a commencé à circuler ce week-end dans le monde anglo-saxon, et qui met la science-fiction à portée de science, nous faisant rêver à des dirigeables martiens, à des cités sur Titan ou à des chutes libres sur Triton. Le titre lui-même, “Wanderers”, est un clin d’oeil. Il signifie voyageur, vagabond, qui est aussi l’origine du mot “planète” en Grec… “Ce film est une vision de l’expansion future de l’humanité dans le système solaire”, explique l’artiste. “Même spéculatifs, les visuels sont basés sur des idées scientifiques et des concepts sur ce à quoi pourrait ressembler notre futur dans l’espace”. Il a soigneusement recréé numériquement les différents endroits du système solaire, en se basant sur des images réelles. Il explique d’ailleurs tout le processus de création dans une galerie photo qu’il a également mise en ligne. Même le texte et la voix off sont des symboles. Il s’agit en effet d’un extrait d’un texte de Carl Sagan, lu par l’astrophysicien en personne. Un enregistrement utilisé par Erik Wernquist sur une musique du compositeur Christian Sandquist. Un texte dont voici une rapide traduction en français : “Malgré tous ses avantages matériels, la vie sédentaire nous a laissés anxieux, insatisfaits. Même après 400 générations dans des villages et des villes, nous n’avons pas oublié. La route ouverte nous appelle toujours doucement, comme une chanson presque oublée de notre enfance. Nous investissons les lieux lointains avec un certain romantisme. Cet intérêt, je suppose, a été méticuleusement construit par la sélection naturelle comme un élément essentiel de notre survie. Longs étés, hivers doux, riches moissons, gibier abondant – rien de cela ne dure éternellement. Il est au-delà de notre pouvoir de prédire le futur. Votre vie, ou celle de votre groupe, ou même de votre espèce, pourrait être due à un petit groupe d’impatients – attirés par un besoin qu’ils ne peuvent presque pas verbaliser ou comprendre, de terres inconnues et de nouveaux mondes. Herman Melville, dans Moby Dick, parla pour les voyageurs de toutes les époques et méridiens : “je suis tourmenté par une éternelle démangeaison des choses lointaines. J’aime naviguer sur les mers interdites…”  C’est peut-être un peu tôt. Ce n’est peut-être pas encore l’heure. Mas ces autres mondes – promesses d’occasions indicibles – nous font signe.” Le film est, selon son auteur, “complètement sans but lucratif, fait pour éclairer et inspirer”. Il laisse aussi sans voix. Continue reading

Opinions : pourquoi il faut se méfier des enquêtes basées sur les réseaux sociaux

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L’utilisation de Twitter, Facebook et autres pour réaliser des études de comportement et autres sondages est biaisée, expliquent des chercheurs.   smileys.pngRéaliser des enquêtes, études et autres sondages en se servant des données énormes disponibles via les réseaux sociaux, c’est à la fois facile, pas cher et pratique. Cela permet en effet de savoir avec des détails inégalés quel est le comportement des personnes qui les utilisent. Mais justement, ce dernier élément est là où le bât blesse, comme viennent de le démontrer deux informaticiens des universités Carnegie Mellon (Pennsylvanie, USA) et McGill (Montréal, Canada) dans une étude publiée dans la revue Science. “Les gens veulent dire quelque chose sur ce qui se passe dans le monde, et les réseaux sociaux sont un bon moyen de se brancher là-dessus”, explique Juergen Pfeffer, co-auteur de l’étude. Il donne l’exemple de l’attentat du marathon de Boston, qui lui a permis de récolter 25 millions de Tweets en deux semaines : “vous avez le comportement de millions de personnes… gratuitement”. Une facilité (et un coût) défiant toute concurrence. En se branchant sur cette manne, des milliers d’études se sont basées sur les comportements via les réseaux sociaux, pour en déduire des éléments généraux sur la population dans son ensemble. Certaines de celles-ci servent même aux décideurs pour éclairer leurs politiques. Mais il y a un hic, bien sûr. “Tout ce qui est étiqueté “Big Data” n’est pas forcément bon, et le vieil adage de la recherche comportementale doit s’appliquer : connais tes données !” Alors, quels sont les problèmes ? Pour Juergen Pfeffer et Derek Ruths, plusieurs points sont à considérer :
  • Les différents réseaux sociaux attirent des publics différents. Pinterest, par exemple, serait dominé par des femmes de 25-34 ans avec de forts revenus, alors qu’Instagram attire davantage les adultes entre 18 et 29 ans, les Afro-américains, les Latinos et les publics urbains (en Amérique du Nord).
  • Les flux utilisés dans les recherches ne sont pas forcément une représentation fiable de l’ensemble des données de la plateforme, et les chercheurs ne sont généralement pas informés des filtres mis en place par les médias sociaux. Les plateformes utilisent des algorithmes changeants, et sur lesquelles elles ne communiquent pas.
  • La forme même prise par les médias sociaux peut influencer le comportement des utilisateurs, et donc quel type de comportement peut être mesuré. Par exemple, l’absence de bouton “j’aime pas” sur Facebook rend les réponses négatives plus difficiles à détecter que les “j’aime” positifs.
  • Le nombre important de spammeurs et de robots qui se camouflent en utilisateurs normaux est incorporé par erreur à de nombreuses mesures et prédictions du comportement humain. Quand on voit le nombre de propositions pour “acheter des followers” sur Twitter, par exemple, on se demande à combien de “vrais gens” on a réellement affaire.
  • Les études touchent souvent des groupes d’utilisateurs, de sujets et d’événements qui sont faciles à classifier, faisant paraître les résultats plus justes qu’ils ne le sont en réalité. Par exemple, les tentatives de déduire les orientations politiques des utilisateurs de Twitter ne seraient exactes qu’à 65% pour les utilisateurs de base, même si les études, qui se focalisent sur les utilisateurs politiquement actifs, revendiquent 90% de précision.
  Le problème de l’utilisation d’un medium technologique pour refléter l’opinion est fort bien décrit par les deux auteurs de l’étude, qui rappellent un flop historique du Chicago Tribune en 1948 : le lendemain de l’élection présidentielle gagnée par Harry Truman, le journal annonçait la victoire de son opposant, Thomas Dewey. Pour cette prévision, le journal s’était basé sur une enquête téléphonique, à une époque où tout le monde n’avait pas le téléphone… et l’échantillon sur-représentait les partisans de Dewey. On pourrait ajouter qu’aujourd’hui, tout le monde n’est pas sur les réseaux sociaux. Que ce soit par choix ou par difficultés d’accès, toute une frange de la population n’est pas prise en compte dans les études basées sur ces plateformes. “De plus en plus de personnes qui étudient les sciences sociales sont conscientes de ces problèmes”, ajoute Juergen Pfeffer, qui pense que les solutions existent. En connaissant les failles des enquêtes basées sur les réseaux sociaux, les chercheurs seraient à-même d’appliquer des correctifs, en se servant de techniques de pondération existantes… et en développer d’autres adaptées aux nouveaux médias.    Crédit image : JPF avec les icones du Tango Desktop Project (via Wikimedia Commons) Continue reading

La fraîcheur venue de l’espace : une alternative à la climatisation ?

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Rafraîchir des bâtiments en envoyant la chaleur directement dans l’espace, telle est la solution proposée par des ingénieurs de l’université de Stanford.
83070_web.jpgL’air conditionné, c’est dépassé ? Une équipe d’ingénieurs de l’université de Stanford vient de proposer une solution de remplacement économique, qui consiste à envoyer la chaleur de l’intérieur des bâtiments dans l’espace, tout en réfléchissant la lumière du soleil pour éviter qu’elle les réchauffe. Cela peut sembler simple, mais cela réclame cependant une bonne dose d’ingéniosité… et de nouveaux matériaux. Les chercheurs ont mis au point un revêtement ultra-fin, composé de plusieurs couches, qui vont s’occuper de la chaleur venue de l’intérieur comme celle qui provient de l’extérieur. L’infrarouge, tout d’abord : c’est sous cette forme que le bâtiment va essayer de se débarrasser de la chaleur qui s’est accumulée à l’intérieur. Le revêtement fabriqué par ces scientifiques va faire en sorte que ces rayonnements aillent bien vers l’extérieur, comme le ferait un radiateur, mais aussi qu’ils soient transmis à une fréquence qui leur permettrait de passer au travers de l’atmosphère sans la réchauffer. “Un peu comme une fenêtre dans l’espace”, explique Shanhui Fan, l’un des inventeurs du système. Envoyer la chaleur dans le froid spatial n’est pas suffisant, il faut également empêcher le Soleil de réchauffer le bâtiment. Le matériau, qui est un vrai miroir, va le réfléchir, empêchant ainsi 97% des rayons solaires d’atteindre l’immeuble, donc de le réchauffer. “Nous avons créé un radiateur qui est aussi un excellent miroir”, se félicite Aashwath Raman, co-auteur de la découverte. Ce matériau plus fin qu’une feuille de papier aluminium est composé de sept couches de dioxyde de silicium et d’oxyde d’hafnium au-dessus d’une fine couche d’argent. Ces couches ne sont pas d’épaisseur égale, mais sont au contraire fabriquées pour créer un nouveau composé dont la structure interne est accordée pour émettre les infrarouges à la bonne fréquence, pour qu’ils atteignent l’espace sans réchauffer l’atmosphère. Le résultat est que la température à l’intérieur de l’immeuble est de cinq degrés inférieure à celle de l’air extérieur pendant la journée. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec les glacières que sont aujourd’hui les bureaux utilisant l’air conditionné, mais l’écart pourrait être suffisant pour rendre les intérieurs confortables sans provoquer pour autant de différences de température trop importantes avec l’extérieur. Il reste quelques points à résoudre, notamment la manière de transporter efficacement la chaleur de l’intérieur de l’immeuble jusqu’au revêtement situé sur le toit. Il faudra également trouver un moyen de produire le matériau à l’échelle industrielle, probablement en l’appliquant sur une matière plus solide qui le rendraient capable de résister aux éléments. Pour les inventeurs, il existe des usines capables de produire ces panneaux et répondre à la demande. Selon les chercheurs, ce matériau serait rentable à déployer sur à grande échelle sur les toits de nos cités, en réduisant notamment la consommation d’électricité : aux Etats-Unis, jusqu’à 15% de l’énergie électrique utilisée dans les immeubles est destinée à l’air conditionné… Pour l’équipe, ce projet est également une première étape vers l’utilisation du froid spatial comme dissipateur thermique. Les résultats de cette recherche viennent d’être publiés dans la revue Nature. Crédit image : illustration du procédé mis au point par les ingénieurs de Stanford. En rouge, les rayons infrarouges dirigés vers l’espace. Le bleu montre l’effet rafraîchissant sur le bâtiment (Nicolle R. Fuller, Sayo-Art LLC) Continue reading