La première boucle

Sirtin a récemment fait remonter l’origine de l’informatique aux métiers à tisser Jacquard, “programmables” par cartes perforées au tout début du XIXème siècle déjà. Pour ma part je n’adhère pas à cette filiation car les métiers Jacquard ne connaissaient pas la notion de boucle conditionnelle. Une idée fondatrice de la programmation, c’est de pouvoir coder “répète 123 fois ceci:”, et que la machine ait un moyen de compter jusqu’à 123, ce qui implique l’existence d’une mémoire dont le contenu est modifié par les instructions du programme. Comme l’a très bien exprimé Alan Perlis : “Un programme sans boucle et sans structure de données ne vaut pas la peine d’être écrit.”
Alors qui a écrit le premier programme valant la peine d’être écrit, la première boucle ?
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Peiresc, le Prince des Curieux


Comme tous les ans depuis maintenant vingt et un ans, une trentaine de chercheurs parmi les plus influents dans le domaine de la physique fondamentale et de la cosmologie vont se réunir durant la dernière semaine du mois de juin à l’abri des regards dans le petit village de Peyresq (Alpes de Haute-Provence)…

C’est sous l’égide du physicien théoricien belge Edgar Gunzig, que ce bourg perché sur la montagne, loin de toute grande ville, a été choisi en 1996 pour accueillir durant une semaine une rencontre informelle entre chercheurs de très haut niveau afin de réfléchir aux grandes questions actuelles de la  physique et de la cosmologie. Au fil des années, cette réunion amicale s’est transformée en un lieu incontournable pour les meilleurs théoriciens qui étudient l’Univers. D’éminents chercheurs américains, européens ou d’Asie ne rateraient pour rien au monde la semaine de réflexion intense – mais aussi de détente – qu’offrent les rencontres de Peyresq. Ces rencontres ont il est vrai des qualités qui sont rarement rencontrées dans les congrès scientifiques de ce niveau. Le grand isolement du lieu confine les participants dans une intimité grâce à laquelle peuvent se nouer des contacts scientifiques et humains inédits qui débouchent fréquemment sur des fructueuses collaborations scientifiques. Peyresq est ainsi une rencontre scientifique rare dont l’aspect confidentiel attire de plus en plus les chercheurs parmi les plus célèbres de leurs spécialités (cosmologie, théorie quantique des champs, physique des particules, interactions fondamentales…).

Ce hameau montagnard a une histoire étonnante. Alors quasi tombé à l’abandon au début des années 1950, un groupe de passionnés belges s’est mis en tête de redonner vie au village en le reconstruisant entièrement afin d’en faire un havre de rencontres pour étudiants, artistes et scientifiques, dans le but avoué de créer un lieu humaniste d’enrichissement mutuel. Et c’est lors de la reconstruction des lieux que les pionniers ont redécouvert que Peyresq n’était autre que le fief qui était administré au début du XVIIème siècle par Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (l’orthographe ayant évoluée depuis), célèbre érudit provençal, savant multidisciplinaire et grand astronome. Le lieu n’a ainsi pas été choisi tout à fait au hasard par Edgar Gunzig.

Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, plus connu sous le simple nom Peiresc qu’il utilisait dans toutes ses correspondances, était ami avec Galilée, comme avec presque tous les savants européens du début du XVIIème siècle. Il avait pour disciple Gassendi, que ce dernier avait appelé le « Prince des Curieux ». Car curieux, Peiresc l’était au plus haut point. Il s’intéressait non seulement à l’astronomie, mais aussi à l’archéologie, la botanique, la géographie, la zoologie, la physiologie et jusqu’à l’égyptologie. Né en 1580 près de Toulon, Peiresc passa sa vie à Aix-en-Provence après avoir voyagé à travers l’Europe durant sa jeunesse. Il devint conseiller du Parlement de Provence en 1607. Peiresc entretenait une correspondance assidue avec les grands esprits européens de son temps : Galilée, Descartes, Rubens et de nombreux autres. Il formait un nœud incontournable dans ce vaste réseau de scientifiques et d’artistes qui communiquaient intensément par des manuscrits. 
L’astronome aixois avait vu quelques années auparavant la fameuse supernova de 1604 briller comme Jupiter, mais il était à ce moment-là en voyage est n’avait pas ces cartes du ciel avec lui, lui empêchant de savoir si il s’agissait bien d’une étoile nouvelle, il tomba ensuite malade ce qui ne lui permit pas de l’observer avant son extinction, ce que Kepler et Galilée ne manquèrent pas de faire. 
On attribue au grand épistolier Peiresc près de 10 000 lettres. Il permettait ainsi de transmettre et diffuser quantités d’observations et d’idées nouvelles à travers l’Europe de la fin de la Renaissance. 

C’est ainsi qu’en mai 1610, le grand érudit gênois Pinelli, quelques semaines à peine après la première observation du ciel par Galilée avec une lunette, apprend à Peiresc la grande nouvelle : des “planètes” tournent autour de Jupiter. Il chercha dès lors coûte que coûte à se procurer une lunette identique à celle de son ami Galilée. C’est finalement en novembre 1610 que Peiresc observe Jupiter avec une lunette de Hollande qu’il a fait fabriquer. Il y redécouvre les quatre satellites galiléens et mesure les instants d’immersion et d’émersion des satellites pour rédiger des tables qui seront plus précises que celles de Galilée. Il ne les publiera pas pour laisser l’honneur à Galilée. Mais Peiresc est le premier à avoir l’idée d’utiliser l’observation des orbites des satellites joviens pour déterminer les longitudes terrestres. Et Peiresc montre également le premier que les satellites de Jupiter satisfont pleinement la troisième loi que Johannes Kepler vient de publier.


Désormais muni d’un instrument fabuleux pour découvrir le ciel, Peiresc ne s’arrête pas à Jupiter et c’est lui qui, le 26 novembre 1610, découvre le premier objet qui n’est pas une étoile ou une planète : la nébuleuse d’Orion. Nous devons d’ailleurs à Peiresc le terme de « nébuleuse ». Le 15 janvier 1611, Peiresc tourne sa lunette vers la constellation du Cancer et découvre la richesse de l’amas de la Crèche. A partir de 1611, Galilée et Peiresc font un nouveau bon dans les profondeurs du ciel en dirigeant leur lunette vers la Voie lactée. Ils parviennent simultanément à la même conclusion que la traînée laiteuse est en fait constituée d’une multitude d’étoiles faibles, comme l’avaient imaginé les astronomes grecs de l’Antiquité. Un an plus tard, en 1612, l’astronome allemand Mayer découvrira la nébuleuse d’Andromède (qui deviendra une galaxie seulement au XXème siècle).

Au cours du procès de Galilée, Peiresc n’aura de cesse de le soutenir, ce qui l’amènera à user de son influence auprès du cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, pour tenter de faire annuler la sentence, mais en vain.
Bien plus tard, Peiresc reprit l’idée de la détermination des longitudes grâce aux astres, mais cette fois-ci en utilisant une éclipse de Lune, le 28 août 1635. Il parvient à coordonner une équipe d’observateurs pour aller mesurer l’entrée de la Lune dans l’ombre de Terre dans de nombreux lieux d’observation le long de la Méditerranée, d’Aix-en Provence à Carthage en passant par Venise, Rome, Malte, Alep et Le Caire. La campagne d’observations et de mesures est un succès et permet  à Peiresc de réévaluer la longueur du bassin méditerranéen et à le raccourcir de près de 1000 km… 
Cherchant à affiner encore cette mesure de l’entrée de la Lune dans l’ombre de la Terre, Peiresc pense qu’il lui faut repérer un détail de la surface de la Lune plutôt que simplement son limbe. Il entreprend alors de créer la première carte de la Lune avec l’appui de son ami Gassendi. Plus qu’une carte, Peiresc voulait produire une gravure de la Lune. Il fait alors appel au célèbre graveur Claude Mellan de retour de Rome. Peiresc utilise une lunette offerte par Galilée, et Gassendi une lunette offerte par Hevelius. Ils s’installent avec Claude Mellan au sommet de la Montagne Sainte-Victoire à l’automne 1636. Le graveur produit trois cartes, du premier quartier, du dernier quartier et de la pleine Lune qui parviennent à rendre parfaitement compte des moindres contrastes des différents reliefs lunaires avec une précision remarquable. Ces cartes sont aujourd’hui conservées à la Bibliothèque Nationale.


Durant cette campagne d’observation de l’automne 1636, Peiresc et Gassendi découvrent un phénomène qui n’avait encore jamais été entrevu : la Lune subit un phénomène d’oscillation (libration). Ils parviennent à cartographier les cratères qui apparaissent d’un côté et de l’autre lors des oscillations lunaires et mesurent l’amplitude et la période du mouvement.

Peiresc s’éteint le 21 juin 1637 avant de voir son projet entrepris par le graveur Claude Mellan arrivé à son terme.
Le grand savant n’a laissé aucun ouvrage, ce qui est sans doute une des raisons pour lesquelles il est resté relativement peu connu. La plupart de ses milliers de lettres, ainsi que sa vaste bibliothèque personnelle, de plus de 5000 ouvrages, considérable à l’époque, ont malheureusement été dispersées rapidement par ses héritiers après sa mort. Pierre Gassendi, grand astronome, ami et disciple de Peiresc, a écrit la biographie de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc en 1641, sous le titre Vita Peireskii, qui a été traduite en 1992 par Roger Lassale et Agnès Bresson sous le titre : Peiresc, le « Prince des Curieux » au temps du baroque (collection “Un savant, une époque”, Belin).

Aujourd’hui, un cratère de la Lune de 61 km s’appelle Peirescius, un buste en bronze de Peiresc orne la place de l’Université à Aix-en-Provence et un collège toulonnais ainsi que le planétarium d’Aix-en-Provence portent fièrement le nom de ce grand humaniste. Et l’esprit de Peiresc est toujours bien vivant, surtout dans un petit village des Alpes de Haute-Provence perdu dans la montagne. Un lieu et un Homme à découvrir ou redécouvrir…

Illustrations :

(1) Vue panoramique du hameau de Peyresq (https://www.pik-potsdam.de)

(2) Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637). Dessin à la pierre noire, en 1636, par Claude Mellan. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

(3) Signature manuscrite de Peiresc

(4) Les gravures de la Lune par Claude Mellan, Peiresc et Gassendi (1636)
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Einstein et la physique quantique

  Dossier publié dans l’épisode 259 de Podcast Science.   En fait l’idée de cet épisode m’est venue après avoir lu sur internet une énième fois : “Einstein ne croyait pas à la physique quantique”. La preuve ? Sa célèbre citation : “Dieu ne joue pas aux dés”. Et c’est vrai que moi aussi j’ai longtemps […]
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La sélection cérébrale de la semaine (numéro 94)

Voici ma sélection des articles publiés la semaine du 9 au 16 mai 2016 dans le domaine des neurosciences. Une étude australienne rapporte que sur les trente dernières années, l’usage croissant du téléphone portable n’a pas entraîné d’augmentation de cas de cancers du cerveau. Selon une étude scientifique récente, il serait possible de tromper le cerveau ne lui faisant croire que la main à un sixième doigt grâce à la réalité virtuelle. Cette découverte, bien que surprenante, pourrait être intéressante dans une perspective de réduction suite … Continuer la lecture de La sélection cérébrale de la semaine (numéro 94)
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Adieu 3.14.16 : le 26 juin, ce sera Tau Day

Oui je sais, certains fêtent la journée de pi aujourd’hui, puisque le 14 mars se note 3.14 aux USA. Et comme nous sommes en 2016, c’est même 3.1416 . Et en prime Gilles nous a fait déguster une délicieuse Nusstorte des Grisons bien ronde. Mais je ne suis pas parvenu à me réjouir pleinement car depuis quelques temps un doute me ronge : et si π était faux ?
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Les Néandertaliens ont-ils inventé l’allume-feu chimique ?

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mangaan.jpg Crédit photo : des morceaux de dioxyde de manganèse trouvés à Pech-de-l’Azé, dont certains comportent des marques indiquant leur “grattage” pour en faire de la poudre (photo Peter Heyes) L’Homme de Néandertal, ce cousin de l’humanité, n’était probablement pas moins intelligent que nos ancêtres. En de nombreux sites, la recherche archéologique a montré ses capacités de fabrication d’outils et même ses talents artistiques. Aujourd’hui, c’est un pas supplémentaire qui est franchi dans la connaissance des Néandertaliens : une étude menée par des chercheurs de deux universités néerlandaises laisse en effet entendre que ce prédécesseur d’Homo Sapiens en Europe aurait également eu des notions de chimie pratique. On pensait jusqu’ici que les Néandertaliens utilisaient certains pigments pour raisons esthétiques et artistiques, notamment pour colorer leurs vêtements et leur peau (les premiers maquillages ?). Les composés à base de manganèse sont d’ailleurs présents dans certaines grottes préhistoriques où les Homo Sapiens les ont utilisés pour dessiner, comme c’est le cas à Lascaux. Des chercheurs vont aujourd’hui beaucoup plus loin en suggérant que le dioxyde de manganèse présent sur certains sites occupés par l’Homme de Néandertal aurait pu lui servir… à faire du feu. Ces scientifiques se basent sur plusieurs éléments. Tout d’abord, l’efficacité de l’ajout de poudre de dioxyde de manganèse à du petit bois, ce qui permettrait de l’allumer beaucoup plus facilement avec l’étincelle produite par le frottement de deux silex. Ensuite, en étudiant les morceaux de dioxyde de manganèse trouvés notamment sur le site néandertalien de Pech-de-l’Azé (Dordogne), montrant qu’ils avaient bien été “grattés” pour en récupérer de la poudre. Elle aurait bien sûr pu être utilisée pour des raisons cosmétiques, mais selon les chercheurs, il aurait été beaucoup plus simple d’utiliser de la suie ou du charbon de bois, alors que, selon les auteurs, “les oxydes de manganèse auraient nécessité un investissement en temps et en énergie considérablement plus important pour les obtenir“. Alors, les Néandertaliens, ou du moins ceux d’entre eux qui vivaient en Dordogne voici 50 000 ans, ont-ils inventé une sorte “d’allume-feu chimique” ? L’étude n’apporte pas de preuves irréfutables, mais un faisceau d’indices intéressant. Vidéo : des expériences de combustion avec ou sans la poudre de dioxyde de manganèse obtenue à partir des blocs trouvés sur le site néandertalien de Dordogne. Continue reading

#psPlaisir – Laurent Flutsch : le plaisir chez les Romains

La chronique de Laurent démarre à 7:13 » écouter sur Soundcloud Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne   LE PLAISIR CHEZ LES ROMAINS Vaste sujet. A l’évidence, il est aussi foisonnant, aussi variable, aussi complexe et aussi vague que la notion de « plaisir chez les Occidentaux […]
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L’homme de l’âge de Bronze était un pirate du 16ème siècle…

1.Facial_reconstruction___CREDIT_Forensic_Artist_Hayley_Fisher_JADU.jpg
1.Facial_reconstruction___CREDIT_Forensic_Artist_Hayley_Fisher_JADU.jpgAgrandir une école est généralement un projet assez banal. Mais à l’école primaire Victoria, non loin du petit port de Newhaven, à Edimbourg, cela a donné lieu à quelques surprises. Comme lors de nombreux projets urbains, des fouilles archéologiques préventives ont en effet été effectuées dans ce qui est la plus ancienne école primaire encore en activité dans la capitale écossaise. En janvier 2014, elles ont permis de découvrir un squelette gisant à un mètre sous ce qui était la cour où jouaient habituellement les bambins. L’homme était en position foetale, entouré de morceaux de poteries. Les os permettaient de déterminer qu’il mesurait entre 1m50 et 1m67, et qu’il était âgé d’une cinquantaine d’années au moment de son trépas. Il faut dire qu’au moyen-âge, Newhaven était un petit village avec son propre port, et la trouvaille n’était pas particulièrement surprenante. Mais les premières constatations réalisées sur les ossements laissaient envisager une hypothèse intéressante : il pouvait s’agir d’un homme de l’âge du Bronze. La position dans laquelle on l’a trouvé ainsi que l’état des ossements allaient toutes deux dans ce sens. John Lawson, responsable archéologique du conseil municipal d’Edimbourg, avouait alors que la découverte était “totalement inattendue, puisque nous cherchions des traces du 15ème siècle, associées avec le port et le chantier naval. Ce que nous avons trouvé, ce sont des restes d’un adulte datant des environs de 2000 avant JC.” Il ne s’agissait cependant que d’une hypothèse, qui vient d’être démentie par les analyses effectuées sur les ossements. La datation au carbone 14 indique en effet que les ossements appartiennent à un homme des 16ème-17ème siècles, et qui de surcroît a été victime d’une mort violente. Selon les archéologues, il s’agit très probablement d’un pirate : un gibet se trouvait non loin de là voici 600 ans, et il y aurait rencontré son trépas avant d’être exposé à la vue de tous (une pratique commune pour “décourager” les vocations de pirate). Son corps aurait alors été simplement abandonné dans un terrain vague. Selon les spécialistes, une tombe peu profonde, sans pierre tombale, indiquerait qu’il n’avait ni parents ni amis dans les environs, et le fait qu’il n’ait pas été enterré dans l’un des trois cimetières proches iraient également dans le sens d’un criminel exécuté. C’est donc un cas d’école intéressant, qui montre qu’en archéologie, il faut parfois attendre quelques années avant d’avoir toutes les données nécessaires à l’identification de restes humains. L’erreur consistant à dater les ossements à l’âge du Bronze était cependant compréhensible : les os étaient en très mauvais état, et ils se trouvaient aux côtés de poteries qui, elles, dataient bien de cette époque reculée. Crédit photo : reconstitution du visage du “pirate” réalisée par l’artiste Hayley Fisher (via le site du conseil municipal d’Edimbourg) Continue reading