La sélection scientifique de la semaine (numéro 131)

Avant toute chose, permettez-moi de vous annoncer que “Passeur de sciences” vient de passer la barre des 25 millions de pages lues depuis son lancement fin 2011. Merci à vous pour votre fidélité et merci à toute l’équipe du Monde.fr … Continuer la lecture

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La dé-extinction, mais pour quoi faire?

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Après le Comment, voici… le Pourquoi du Comment!


*Warning* Le contenu de ce billet est légèrement teinté d’opinions personnelles.

Faire réapparaître les mammouths laineux et les pigeons migrateurs, c’est bien joli, mais c’est comme aller sur la lune. On s’envoie dans l’espace, on y plante un drapeau (américain bien sûr), on dit wouahou devant la télé, des milliards ont été dépensés pendant que d’autres (beaucoup d’autres) crèvent la dalle, puis on va chez mamie comme tous les dimanches manger le bœuf bourguignon et parler des derniers frittages politiques au PS et du dopage au tour de France. Alors, pourquoi ramènerait-on un pachyderme encombrant dans les steppes de Russie et d’Amérique du Nord au lieu de le laisser figé dans son glaçon, pourquoi ne peindrait-on pas des chiens en zèbres au lieu de s’embêter à re-créer un loup de Tasmanie, pourquoi n’irait-on pas nourrir les pigeons des jardins du Luxembourg plutôt que d’aller repeupler l’Amérique de  trucs similaires mais disparus
Telle est la question à laquelle on va essayer de répondre aujourd’hui ! En tant que généticienne qui m’englue déjà à l’étape de l’extraction d’ADN d’un satané sapin bien en forme et facile à chopper, je peux vous dire que techniquement et économiquement, ramener à la vie une espèce éteinte ce n’est vraiment pas du gâteau. Ca mérite donc justification. 
(Si vous ne me croyez pas c’est que vous n’avez pas lu mon précédent post, auquel je vous envoie illico pronto.)




Voici donc les pensées qu’on est susceptibles d’avoir en pensant à la dé-extinction:

C’est dingue l’Internet, tu tapes “mammoth with sunglasses”
dans google images, et tu tombes réellement sur un 
mammouth avec des lunettes de soleil… 



1. « C’est cool. »













Voilà l’argument facile, mais néanmoins discutable dans notre cas. Mine de rien c’est un argument qui compte pour beaucoup parce que primo c’est celui qui justifie les investissements privés permettant une telle entreprise. Par exemple, The Long Now Foundation, c’est Stewart Brand, qui aime bien les idées un peu fofolles (comme une montre qui dure 10 000 ans et des mammouths dans ton jardin), accompagné de sa femme et tous les gens riches qui ouvrent leur porte-monnaie pour ces idées fofolles. Reste à trouver un labo et des scientifiques. Rien de plus facile, il y en a partout (tellement que certains n’ont rien d’autre à faire que d’écrire des blogposts).
Secondo (oui, il y avait un primo tout en haut) la plupart des actions et créations technologiquement innovantes ou artistiques, on les fait parce que ça nous inspire, ça nous fascine, ça satisfait notre curiosité d’humain. Aller sur la lune est mon exemple favori… La dé-extinction, c’est nouveau, et c’est sexy surtout si on commence par les mammouths…
Mais attend… ce qu’on appelle dé-extinction… c’est quoi au juste? Comment on “sait” que ce qu’on a créé est bien un pigeon messager? Ou un thylacine? Ou un mammouth? La définition la plus pratique (mais pas parfaite) du terme “espèce” c’est “un groupe d’individus qui peuvent se reproduire entre eux”. On ne pourra donc pas tester s’il est juste de regrouper des animaux d’il y a 10 000 ans et des animaux recréés aujourd’hui sous la même bannière. Dans le cas du mammouth par exemple, on va “juste” (je ne minimise pas l’entreprise, hein) effectuer un changement de l’ADN d’éléphant en remplaçant quelques gènes par ceux supposés être présents chez certains des derniers mammouths. Un éléphant OGM. Plus poilu, plus dentu, moins frilu. De même, le pigeon messager de va pas, tel le phénix, renaître de ses cendres (ou de son museum d’histoire naturelle). Ca sera un pigeon à queue barrée dans lequel on aura modifié quelques gènes pour qu’il ressemble au pigeon messager….

Mais attend… les OGM ça fait longtemps qu’on les produit, et ça n’a pas tellement la côte… 
Donc…une bonne partie de la coolitude du projet, ce serait son nom: “dé-extinction”. L’autre nom plus légitime (et plus général), “OGM”, est un peu moins glamour pour pas mal d’entre nous.



2.  « C’est notre devoir »











Thylacyne, Dodo, Loup de Tasmanie, Pigeon messager… Nous les avons impitoyablement exterminé, c’est notre devoir de les faire revenir à la vie. Cet état d’esprit implique une totale acceptation de la toute-puissance humaine sur le reste du monde vivant. Cet argument est cependant un argument à double tranchant, car l’éthique peut aussi être invoquée contre la dé-extinction : quiconque réalisant les bafouillages qu’une telle innovation implique ne voudrait pas être à la place des nombreuses premières générations d’individus dé-éteints, pleins de tares génétiques, orphelins et probablement maintenus captifs en bêtes de foire toute leur courte vie. Par exemple, le projet bucardo (voyez mon post précédent sur le sujet) a quand même tué 56 chèvres et un bébé bucardo. Les défenseurs du concept de la dé-extinction admettent que chaque projet mènera a beaucoup de souffrances animales, et se défendent en rétorquant qu’à la fin, si le projet aboutit, beaucoup plus d’individus (qui n’étaient pas supposés vivre) vivront. Tiens donc, donner de la valeur à de potentielles vies futures au dépends de vies présentes, ça me rappelle de vieux débats… ces gens-là doivent être fortement opposés à l’avortement et au végétarisme…c’est vrai quoi, tous ces humains et tous ces cochons qui n’auront pas la chance de vivre si on contrôle les naissances et mange de la salade! Bref tout sarcasme mis à part, objection rejetée. Il faut être culturellement arriéré ou très peu lucide pour tenir de pareils arguments. Non? 




Source: http://phenomenologyftw.wordpress.com/. 
Remarquez le magnifique égocentrisme américain, là encore.


3. « Promouvons la biodiversité! »
(Enfin si vous venez de vous faire décoiffer par le blast énervé de Léo et que vous êtes facilement emportés par l’ambiance du moment vous aurez probablement envie de me cracher au visage maintenant, juste pour avoir prononcé le mot)

Voilà l’argument le plus vaste, et le plus intéressant de mon point de vue. La question étant : a-t-on vraiment besoin des espèces disparues pour mieux faire fonctionner les écosystèmes? J’ai tendence à placer cet aspect de conservation sur un gradient d’actions qui dénote différentes philosophies. 


Un petit schéma simplifié des différentes approches humaines pour conserver au long terme la vie sur Terre


Utiliser des techniques innovantes de génétique pour des efforts de conservation, c’est ce qu’on fait de par chez nous: dans mon labo, on essaye de comprendre comment les forêts vont réagir au changement climatique pour, par la suite, replanter les “bons” arbres (qui sont nés avec adaptations adéquates) aux “bons” endroits (ou l’espèce est déjà présente et nécessaire dans l’écosystème). On est dans la philosophie numéro 2: garder les écosystèmes actuels dans la meilleure santé possible malgré les changements rapides qui s’y opèrent.  

Plus en lien avec notre sujet, un projet russe de restauration des steppes de la fin du Pléistocène s’est établi en Sibérie sous la direction du chercheur russe Sergey Zimov. Clairement de la philosophie numéro 1, son idée est que rétablir la steppe subarctique et y réintroduire les grands mammifères (boeufs musqués, rennes, bisons, chevaux…. et… bien oui vous l’avez deviné, mammouths!) rétablirait un écosystème productif et efficace en stockage de carbone et sauverait les grands mammifères en danger. Réintroduire chevaux sauvages et lions en Amérique du Nord est aussi une option parmi les écologues américains les plus (nostalgiques) optimistes!
La dé-extinction n est donc pas totalement une hérésie déconnectée de la réalité mais prend bien la place de l’un des extrêmes d’un gradient de pensées philosophiques sur le futur de l’humain et son environnement.
Il y a cependant des petites incohérences dans le discours… De son temps, le mammouth “entretenait” les prairies boréales, il y avait donc une meilleure fixation du carbone dans l’écosystème que maintenant… Mais qu’y a-t-il maintenant? De la toundra (pauvre en carbone, ok) et…. la forêt boréale! Il faudra juste m’expliquer comment une steppe herbeuse est plus efficace qu’un concentré de sapins en termes de fixation de carbone.
De même pour l’auroch, l’argument écologique étant que les troupeaux européens et asiatiques maintenaient la diversité biologique par un équilibre forêt/plaine herbeuse… euh… en fait… c’est ce que font nos troupeaux de moutons, chèvres et vaches qu’on ne sait déjà plus où mettre! S’il n’y a plus de place pour le pastoralisme, y a-t-il de la place pour les aurochs?
Plus indirectement, et plus honnêtement aussi, réintroduire des espèces qui ont la côte auprès du public peut permettre le maintien de la biodiversité, non pas par les interactions de l’espèce-superstar avec d’autres espèces, mais par les efforts qu’on mettra dans la conservation de l’habitat de l’espèce-superstar. Si on réintroduit celle-ci dans un parc, tout bénèf pour la petite plante annuelle de couleur et forme désespérément banales, en danger aussi mais dont tout le monde se fiche, et qui se trouve par hasard au même endroit que l’espèce-superstar!

4. « C’est bon pour la santé! »
Cet argument-là, on y a droit à chaque débat donc il n’y a pas de raisons de ne pas l’entendre de la bouche des dé-extincteurs. J’ai cherché ce qu’ils voulaient dire par là, mais les interviews et reportages ne s’éternisent pas là-dessus. J’ai donc interprété: Imaginons une plante médicinale très importante pour soigner le rhume. Elle disparaît. Paf, un petit coup de dé-extinction et on sauve l’humanité des maux de gorges. On l’aura échappée belle. Mais alors pourquoi commence-t-on avec des pigeons (eux c’est l’inverse, ils les amènent, les pathogènes) ou des mammouths? Pourquoi pas bosser sur la dé-extinction des plantes? J’ai quand même l’impression que ce cas ne se présentera pas souvent…. si une plante médicinale connue est en danger, je parie qu’on n’attendra pas l’extinction pour la protéger.
Pour conclure, je dirai que seul l’argument de la curiosité est défendable dans les projets de dé-extinction.
The Far Side, Gary Larson
Les scientifiques à l’oeuvre le savent, mais s’enferment dans un rôle hypocrite de sauveurs de la nature au lieu d’avouer être juste passionnés d’ingénieurie biologique et d’inventions scientifiques.
Tous les arguments pro-dé-extinction à visée éthique ou écologique peuvent facilement être démontés, et beaucoup de points supplémentaires amènent à la prudence. Par exemple, d’imprévisibles nouvelles interactions pourraient favoriser la prolifération de pathogènes. Aussi, des brevets technologiques seront déposés sur les espèces restaurées… qui sait où ça peut mener? Clairement la loi ne prévoit pas encore de cadre à la dé-extinction…
Je finirai ce post (qui tourne clairement au billet d’humeur) par la phrase de Stewart Brand: “These species that we killed, we could consider bringing them back to a world that misses them”…. Well Mister Brand, that world you are mentioning might be a very, very small world only including a handful of fantasists…
1 C’est marrant, ce premier paragraphe me donne le doucereux sentiment de n’avoir jamais quitté la France.
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