La drôle d’histoire de notre (in)tolérance au lactose

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Le lait, un bienfait pour la santé ? Cela peut paraître une évidence pour certains ! Malheureusement pour d’autres, boire du lait sera plutôt synonyme de troubles digestifs franchement inconfortables. La faute en revient au lactose, ce sucre présent dans le lait, et que certains d’entre nous sont incapables d’assimiler. Au premier abord, on pourrait […]

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Qui a peur des espèces invasives ?

Un entretien avec Jacques Tassin Chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), Jacques Tassin vient de publier La grande invasion aux éditions Odile Jacob. Dans cet ouvrage limpide et profond, il remet en cause la … Continuer la lecture

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Le sexe et l’évolution

Ce billet est publié simultanément sur le blog de son auteure : http://scienceabilly.com/2014/02/12/le-sexe-et-levolution/ Dans 2 jours c’est la Saint-Valentin.  Cette fête sirupeuse qui engraisse l’industrie capitaliste à grands renforts de chocolats écœurants contenus dans des boîtes immondes en forme de cœur couleur «  rouge menstrues » entourées de rubans abscons symbole ultime de cette mièvrerie dégoulinante. […]
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Le twist du poisson des basses eaux

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« Les animaux à pattes marchent et les animaux à nageoires nagent ! » Voilà un poncif qui mérite d’être déconstruit. Occupons-nous ici des animaux à nageoires, les poissons. Certes, la majorité d’entre eux nage en se propulsant par des ondulations de leur corps ou de leur queue, ou par des mouvements synchronisés de leurs nageoires. Mais on [...]
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Darwin day : de l’importance de la biologie évolutive pour comprendre les génomes et leurs implications médicales

Aujourd’hui c’est Darwin Day ! Bon je n’ai pas le temps de faire un long billet bien documenté (comme ceux-ci sur l’importance des mécanismes autres que la sélection naturelle : Du côté de chez Elysia chlorotica, Webinet des curiosités), mais je vais parler rapidement de l’importance de la biologie évolutive pour comprendre les génomes. Comme […]
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Petite liste non exhaustive des adaptations biologiques de l’homme.

Car oui, l’homme évolue, même sans rayons gamma.
Une adaptation, en très simple et très court, c’est la réponse d’une population à un épisode de sélection au cours de son histoire évolutive. Les individus qui s’en sortent le mieux dans ce contexte de sélection vont faire plus de bébés que les autres, et quelques générations plus tard, cette population sera peuplée en grande partie par leur descendance. Les populations humaines ont fait face à tout un tas de pression de sélection depuis leur émergence, il y a de cela environ 200 000 ans, ce qui a conduit à de nombreuses adaptations (un scénario pour exemple en fin d’article).

Voici une brève liste de différentes adaptations biologiques dans certaines populations humaines. Dernière mise à jour : 2 févr.. 2014

- Adaptation à l’altitude. 

Nicholas Roerich
Vivre haut, c’est avoir moins d’oxygène pour respirer, et donc une sélection forte pour les systèmes respiratoires et circulatoires les plus efficaces. En d’autres termes, ceux qui avaient de plus fortes concentrations d’oxygène dans le sang à ces hautes altitudes pouvaient travailler plus, s’offrir de plus grosses Rolex et avoir des jantes plus massives sur leurs Ferraris, et du coup pouvaient avoir plus de copines et, in fine, de bébés.
Ou tout simplement, ils pouvaient être en meilleur santé et vivre plus longtemps, leur laissant le temps de faire de nombreux enfants, qui eux même porterons ces adaptations évolutives. De telles adaptations ont eu lieu indépendamment sur les hauts plateaux du Tibet , des Andes, d’Éthiopie et du Caucase, prouvant que sous une pression de sélection donné, différentes réponses évolutives peut émerger indépendamment les unes des autres. C’est ce que l’ont nomme la convergence évolutive.

- Adaptation à la consommation de lait (en étant adulte). 

Chez la plupart des espèces, le lait est plutôt une nourriture pour enfants, et on perd en grandissant les capacités pour le digérer parce que de toute façon notre maman n’a plus rien à nous donner à téter. Seulement, plusieurs populations indépendantes ont domestiqué des herbivores qui produisent du lait, et c’est un aliment très chouette, riche en graisses et en sucres. Ceux qui pouvaient en boire même en étant adultes pouvaient profiter de cette ressource, et ont pu faire plus de bébés que les autres. Dans les populations d’éleveurs d’Europe du Nord, d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Nord, des éleveurs se sont adaptés à boire du lait en étant adulte, il y a plus de 5000 ans de cela et de façon indépendante les uns des autres… même si il y a toujours des trolls pour prétendre le contraire.

- Adaptation à la PATATE. 

Manger de l’amidon (blé, tubercules, riz… les féculents de façon générale), c’est bien, mais le digérer, c’est mieux. L’amidon est un très long polymère, une répétition d’une molécule unique : le glucose. Pour profiter de cet aliment (glucoseglucoseglucose), il faut le découper en morceaux (glucose – glucose – glucose) ce que plusieurs enzymes savent faire, dont l’amylase. Les populations qui se nourrissent beaucoup de tubercules (chasseurs-cueilleurs dans les environnements arides, comme les Khoisans) et de graminées (agriculteurs) ont vu leur nombre de copies de gènes d’amylases salivaires se multiplier dans leur génome par rapport aux populations qui en consomment peu (chasseurs-cueilleurs en bord de mer, par exemple). Plus d’amylases salivaires = une salive plus agressive, qui commence à découper l’amidon dès son entrée dans la bouche, pour digérer encore mieux… et faire plus de bébés.

- Adaptation au paludisme.

La drépanocytose, mieux nommée anémie falciforme -une maladie qui transforme les globules rouges en sculptures contemporaines dignes du MoMA- est une maladie dont la distribution mondiale se superpose très bien avec la distribution historique du paludisme. Et pour cause : cette maladie est en fait une adaptation contre le parasite responsable de cette maladie, Plasmodium falciparum, qui attaque justement les globules rouges en les faisant éclater. Quelle meilleure défense que de transformer les globules rouges en franken-cellules, permettant à l’organisme de résister contre ce parasite taquin ?
 Distribution de la drépanocytose (gauche) et du paludisme dans les temps historiques (droite).

- Adaptation au rayonnement solaire : la couleur de la peau. 

LE cas le plus connu d’adaptation de l’homme, la couleur de la peau est une adaptation aux rayonnements ultraviolets (UVs). Enfin, oui et non, c’est un peu plus subtil. Si la peau noire est effectivement utile pour diminuer les risques de cancers liés au UVs (sans toutefois empêcher les coups de soleil), elle est surtout utile pour réussir à conserver un peu de vitamine B9 (=acide folique), qui se fait si facilement dégrader par ces rayons très énergétiques.
D’un autre côté, avoir une peau claire permet de faciliter la synthèse de vitamine D, une synthèse qui se produit dans la peau et qui a besoin d’un peu d’UV pour être déclenchée. C’est pour cela qu’on observe une corrélation entre teinte claire et latitude nordique. En d’autres termes : au fur et à mesure que nos ancêtres ont migré vers le nord, ils se sont éclaircis.
HOPHOPHOP attendez 5 secondes. Si on n’a plus de vitamine D, que fait-on de nos jours ? On va à la pharmacie, et on prend des compléments vitaminés, farpaitement !
Cette logique vaut aussi pour nos ancêtres chasseurs-cueilleurs : les vitamines D se trouvent en abondances dans les rivières et sur les rivages : dans les poissous. Posons-nous la question donc sous cette forme : nos ancêtres manquaient-ils de cette vitamine D au point de subir une pression de sélection sur leur couleur de peau, alors que leur alimentation était très variée et que leurs campements se trouvaient souvent en bord de points d’eau ?
Reconstruction de
l’homme de La Brana
Une récente découverte vient de jeter un micro-pavé dans la mare, en rebondissant plus de 40 ans après à une proposition de Luis Cavalli-Sforza. Cet illustre biologiste proposait que nos ancêtres chasseurs cueilleurs européens, les artistes de Lascaux et Chauvet, étaient noirs de peau. Ils se seraient éclaircis lorsque leur régime alimentaire a commencé à manquer de vitamine D, et qu’une peau couleur de néon/aspirine devenait une question de vie ou de mort (et de nombre de bébés). Cet épisode d’éclaircissement intense se serait déroulé au moment où l’agriculture s’est répandue en Europe -et avec elle une alimentation beaucoup plus pauvre en vitamine D- il y a 6000 ans environ.
Confortant ce scénario, des chercheurs ont récemment séquencé des bouts d’un génome d’Européen qui vivait en Espagne, à La Brana, il y a de cela 7000 ans : sa peau était noire.
Pour résumer : s’il y a trop d’UV, il faut se protéger, et s’il n’y a plus assez de vitamine D dans l’alimentation, il faut arriver à les capter un maximum.
Le changement de teinte de la peau s’est fait plusieurs fois au cours de l’évolution, de façon indépendante : les gènes qui donnent leur couleur claire aux populations asiatiques sont différents de ceux des européens.

- Adaptation aux longs voyages du Pacifique.

Un homme des îles Samoa.
Et encore, c’est le plus petit de la famille…
Les austronésiens (probablement issus de l’île de Taïwan) qui fabriquèrent un jour des bateaux pour coloniser les îles du Pacifique firent face à une sélection très importante, qui consistait à rester vivant lors des longs voyages en mer, avec peu de nourriture et une température parfois très fraîche. Les survivants qui débarquaient étaient nécessairement ceux qui avaient conservés le plus d’énergie, sous forme de sucres dans le foie, de graisses ou de muscles. Version raccourcie : être gros et gras était pour eux un avantage sélectif.
Aujourd’hui, cette adaptation pose des problèmes de santé publique : les polynésiens sont si bien optimisés pour conserver les ressources qu’avec l’alimentation occidentale très riche qui s’est imposé dans leurs îles, ils ont développé de nombreuses maladies telles que l’obésité, les problèmes vasculaires ou le diabète, et ce dans des proportions hallucinantes. Par exemple, les 5 nations ayant le plus haut taux d’obèses au monde sont 5 états de polynésie : l’île de Nauru, constituée de 94% d’obèses, est suivit de près par la Micronésie (91%), les îles Cook (90.9%), les îles Tonga (90.8%) et Niue (81.7 %).
À titre de comparaison, les USA n’ont “que” 74% de leur population qui est obèse.

- Adaptation à la radioactivité naturelle ?

Certaines régions de la terre sont plus fortement radioactives que d’autres, pour des raisons d’ordre purement géologique. En habitant dans un endroit naturellement riche en radium, comme la ville de Ramsar en Iran, une population humaine sera soumise à une pression de sélection pour la résistance à la radioactivité ou pour des mécanismes plus efficaces de réparation génétique. Les individus qui savent faire comme Conan la bactérie et peuvent réparer les dommages causés par la radioactivité à leur ADN pourront vivre plus longtemps, et avoir plus de temps pour faire plus de bébés. Des travaux sont en cours pour rechercher une adaptation chez les populations natives des milieux riches en radioactivité.

- Adaptations actuelles ?

Une forte sélection pour se reproduire plus jeune a eu lieu entre le 19e et le 20e siècle sur L’Île-aux-Coudres (Québec). En un siècle, l’âge des femmes à leur premier bébé a diminué de 4 ans en moyenne, c’est-à-dire que si elles faisaient un bébé à 20 ans en 1800, elles le faisaient à 16 ans en 1930. Ce qui est intéressant, c’est que ce changement est très probablement d’ordre génétique : le trait “faire des enfants plus jeunes” était héritable, et fortement corrélé aux nombres de bébés. En clair, plus les femmes faisaient des enfants jeunes, plus elles en avaient, et plus leurs propres enfants en avaient aussi. Il faut toutefois rester prudent : cette tendance peut être en partie expliquée par une transmission culturelle familiale, et il est difficile de contrôler pour de tels effets “de mode” dans les modèles. Une autre étude a observé une évolution vers l’agrandissement de la durée de fertilité des femmes aux États-Unis, c’est-à-dire le temps entre les premières règles et la ménopause. Les femmes peuvent se reproduire de plus en plus jeunes, et ont leur ménopause de plus en plus tard, ce qui agrandit la période reproductive par les deux bouts. Encore plus récemment, entre 1955 et 2010 en Gambie, l’environnement et la démographie ont joué un jeu complexe avec la direction de la sélection sur la forme du corps des femmes : au début, des femmes plus petites et rondes (avec un indice de masse corporelle plus élevé) avaient plus d’enfants, mais cette tendance s’est renversé progressivement en faveur de femmes plus grandes et maigres. Là aussi cependant il s’agit peut-être d’un effet de changement de préférence de partenaire, lié à un changement de rythme de vie, donc prudence… Ces études tendent à montrer que l’homme est toujours sous la contrainte de pressions de sélection, et même si il est difficile de prédire le futur de notre espèce, il est très probable que notre patrimoine génétique continuera d’évoluer en réponse aux aléas de notre alimentation, de notre environnement, naturel ou non. Cette liste sera actualisée au fur et à mesure ;-) ————————————— Scénario d’une adaptation :
Nigel a une salive super acide, et aucune femme ne veut de lui, car des relents sévèrement chargés percolent d’entre ses chicots fondus. Tout semble désespéré pour lui : il n’aura pas de descendance. Mais voilà que le climat change à la suite d’un hiver nucléaire, et que la nourriture vient à manquer. Chance ! Nigel peut encore se nourrir des planches de sapin du plancher de sa maison, grâce à sa salive super acide. Il peut aussi alimenter ses femelles préférées, et en échange elles acceptent ses attentions câlines. Les autres mâles, par contre, vont pitoyablement mourir de faim, et leurs enfants aussi. À la génération suivante, toute la population est constituée d’enfants de Nigel et ils possèdent tous les gènes de papa, adaptés pour manger des planchers de maison. La plupart du temps, ces adaptations sont génétiques, ce qui veut dire qu’elles impliquent un gène ou un groupe de gènes qui augmentent brutalement en fréquence dans la population. 
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2001, l’Odyssée du singe tueur

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2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick met en scène les débuts de notre espèce sous les traits d’un singe tueur, au son du poème symphonique de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra. Mais une enquête préhistorique aux origines de cette anthropologie sanglante nous apprend qu’il ne faut pas confondre les singes et les léopards !
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Le syndrome Christophe Colomb

ou aussi, “Notre incapacité chronique à reconnaître la part des autres espèces dans nos propres succès.”

Mais c’est plus long comme titre. Et puis Christophe Colomb c’est un bon truc pour le référencement web. Article “rediffusion” de celui ci.
- “lol u peopl of ‘murica, look at mah iphone5s suckerz”
- “oh no he haz such powerz, I must kneel n’ shit lol”
Christophe Colomb, victorieux, touche le sol des Amériques après un voyage héroïque. Il va apporter la civilisation aux tribus incultes restées à l’âge de pierre. Cette gravure dont l’auteur est inconnu est représentative de la vision traditionnelle de la colonisation de l’Amérique : l’image de l’Européen instruit qui apporte la civilisation aux tribus sauvages est un classique de nos livres d’histoires.

Elle véhicule une classification hiérarchique des humains par le niveau de développement technologique : homme urbain > homme agriculteur >> primitifs chasseurs-cueilleurs. L’histoire de la colonisation se résume à la victoire logique de l’étape suivante de l’évolution -l’homme ingénieux “évolué” (notez bien les guillemets partout)- sur les états primitifs (les chasseurs-cueilleurs bouseux).
Pourtant, l’histoire de la conquête des Amériques par le niveau de “civilisation” est avant tout un gros fantasme.
Même si Colomb et ses marins ont profité d’un niveau avancé de technologie pour atteindre le nouveau continent (maîtrise de l’ingénierie navale, de techniques avancées de navigation), celui-ci n’est ni nécessaire ni suffisant pour atteindre des continents éloignés : des Vikings avaient installés une colonie à Terre-Neuve 500 ans avant Colomb bien qu’ayant une technologie limitée (technologie pas nécessaire), et la flotte de l’amiral Zheng He – 60 vaisseaux de 120m de long (la flotte du trésor), 240 autres bateaux d’accompagnement, le top de l’époque – n’a jamais atteint la côte Pacifique des Amériques, probablement pour des raisons politiques (technologie pas suffisante).
Zheng He
“Ce n’est pas la taille du bateau qui compte, c’est comment on navigue sur l’océan.”
“Bon certes, mais une fois que les Espagnols sont arrivés en Amérique, ils ont quand même mis la misère aux Amérindiens par la puissance de leurs armes à feu, genre PEW PEW TAKATAKATA PEWPEW BOOM HEADSHOT”.
BoomHeadShot
 Cette idée n’a plus cours non plus: on sait maintenant que la colonisation des Amérindiens a surtout été une victoire d’ordre microbiologique. En effet, les colons européens avaient apporté avec eux de nombreuses maladies inconnues du nouveau continent, et l’épidémie a ravagé les populations amérindiennes. Les estimations du nombre de morts varient énormément, entre 50% et 90% de la population du continent aurait disparu à la suite des épidémies de variole, typhus et autres cadeaux biologiques européens. Si on s’accorde, comme une bonne majorité de chercheurs aujourd’hui, à une population précolombienne de 50 millions de personnes, on peut estimer un bilan entre 25 et 45 millions de cadavres, sans qu’aucun coup de feu n’eût besoin d’être tiré (pas de pewpew-takatakata donc). On peut se douter que sans cette épidémie, les 15 millions d’Aztecs badass ne se seraient pas tranquillement laissé envahir par quelques Européens miteux, fatigués par le voyage et rongés par la dysenterie, tout armés de fusils qu’ils aient pu être. Il semble que dame Nature ait offert un coup de pouce conséquent aux Européens dans leur projet de colonisation de ce continent, sous la forme d’une flopée de micro-organismes moyennement sympathiques.
Aztecs avant et après l’épidémie de variole. Le dessin est issu du fol.54 du Livre XII du Codex Florentin, le compendium du 16e siècle, qui rassemble des informations sur l’histoire des Aztecs et Nahuas, collectées par Fray Bernardino de Sahagún, mais je crois que franchement, on s’en fout un peu là.
Clique pour lire la BD
Aujourd’hui, le mythe du colon héroïque est enterré, l’image de Christophe Colomb a bien changé, au point d’en devenir un  même internet, et on reconnait une richesse culturelle aux peuples chasseurs-cueilleurs. Nous avons appris cette leçon, et pourtant nous continuons toujours à fabriquer des histoires sur notre passé, en insistant constamment sur les capacités phénoménales de notre intelligence pour “progresser”. En particulier, il nous semble difficile de reconnaître honnêtement l’effet des nombreux coups de pouce qui ont été offerts par certaines espèces tout le long de notre histoire évolutive, et c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome “Christophe Colomb”.
Résumons : [-500 ans] La conquête des continents par les Européens est moins une histoire de technologie que de microbiologie.
On vient de le voir, la colonisation des continents par les Européens au 15e et 16e siècles a été facilitée par le fait que les Européens possédaient plus de microbes que les populations qu’ils envahissaient. La thèse de Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés est que ces microbes sont principalement issus
  1. des échanges commerciaux historiques avec l’Asie (la peste noire, qui a tué entre 30% et 50% de la population européenne au 14e siècle nous est venu du Hubei, sympa merci les mecs)
  2. de l’élevage intensif en Europe qui favorise les échanges microbiologiques entre bétail et humains.
Diamond explique très bien que les échanges de maladies en Eurasie (axe est-ouest) étaient plus faciles qu’en Amérique (axe nord-sud), limitant les échanges de saloperies contaminantes et donc, l’immunisation progressive des populations au fur et à mesure des épidémies. Mais surtout, les Amérindiens n’avaient pas d’élevage intensif parce que la faune ne s’y prêtait pas vraiment : sur les 5400 mammifères du monde, seulement 14 ont été domestiqués, car eux seuls possédaient les caractéristiques de départ permettant ensuite cette sélection progressive des caractères morphologiques (plus de laine / plus de viande / plus de lait) ou comportementaux (docilité). Diamond liste très bien tous ces attributs de départ qui ont rendu possible la domestication, donc : lisez le bouquin. Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt de démonter la vision classique selon laquelle la domestication des espèces -puis l’agriculture et donc en fait toute la civilisation technologique qui s’appuie dessus- est un coup de génie, un truc rendu possible par les extraordinaires compétences du cerveau humain.
[-10 000 ans] La naissance de l’agriculture grâce à la domestication est moins une histoire de planification intelligente que la chance d’être tombé sur les bonnes espèces.
Teosinte vs mais
Téosinte (ancêtre sauvage) VS Maïs (après un processus de sélection intensif). Clique sur l’image pour en savoir plus mieux bien.
Comme le dit clairement le titre d’un ouvrage de V. Gordon Childe, grand archéologue du début 20e, Man makes himself (l’homme se crée lui même) ! Dans ses thèses, les humains ont pu domestiquer les espèces végétales (blé) et animales (vaches) du croissant fertile parce qu’ils possédaient des compétences d’éleveur et d’horticulteurs. On n’est pas en train de parler de n’importe quel primate là, on parle d’un primate qui est assez malin pour prendre une plante / un animal, et anticiper la tronche qu’icelui ou icelle aura dans 3000 ans, après un processus de sélection intensif. Oui farpaitement. Quand on voit la tête qu’ont parfois les plantes avant le processus de sélection, on a du mal à y croire quand même.

On peut commencer par réfuter cette idée en expliquant que la domestication est “juste” un phénomène de sélection d’un caractère précis d’un organisme donné par un autre organisme. Les fourmis font ça depuis 25 millions d’années dans leur termitière, où elles élèvent un champignon symbiote hautement spécialisé qu’elles cultivent. Cet exemple montre que l’on peut obtenir une espèce domestiquée sans avoir un système nerveux très complexe.
On peut continuer en expliquant que le temps qu’a duré le processus de domestication ne colle pas avec un processus planifié. En effet, de nombreuses expériences ont été faites pour mesurer à quelle vitesse l’on pouvait domestiquer une espèce sauvage, c’est-à-dire changer ses traits morphologiques et physiologiques pour qu’elle réponde à des besoins humains : l’expérience de la ferme aux renards, en URSS, a montré qu’il suffisait de 50 ans pour transformer génétiquement des renards gris de Sibérie en petites peluches trop mimimimignones. Autant dire que les centaines/milliers d’années qu’on prit nos ancêtres pour domestiquer les espèces dont nous nous nourrissons aujourd’hui ne sont pas vraiment révélateurs d’une planification intensive.
Ceci dit, j’enfonce des portes ouvertes, on sait depuis longtemps que la domestication est un processus “aveugle”, au moins les premiers temps. On sait aussi qu’une part consciente est intervenue après, lorsque des personnes ayant un peu la main verte se sont ensuite amusées à faire de l’élevage sélectif, et c’est ce qui s’est produit par la suite pour de nombreuses espèces (chez les pigeons c’est tout simplement hallucinant). Mais vu l’importance qu’a eue l’agriculture dans notre histoire, ça ne peut pas être mauvais d’insister un peu sur l’aspect contingent de cette histoire. Les bonnes espèces, remplissant les bons critères, ont fréquenté pendant assez longtemps nos ancêtres, dans des conditions climatiques favorables, etc. Sur 250 000 espèces de plantes à fleurs, l’homme en a domestiqué… une poignée, celles qui remplissaient les critères de départ. Est-ce vraiment une histoire d’intellect ?
On peut aussi poser la question d’une autre façon : aurait-il été possible que, dans les mêmes circonstances, nos cousins du genre Homo comme l’homme de Neandertal, l’homme de Denisova ou Homo erectus eussent pu eux aussi domestiquer ces espèces ? Autrement dit, est-ce qu’Homo sapiens est vraiment plus malin que l’ont été ses cousins ?
(et hop transition, incroyable, mais quel talent, mes enfants je vous le dis, c’est beau.)
[~ -30 000 ans] Le succès d’Homo sapiens par rapport à ses cousins n’est probablement pas dû à son intellect, mais plutôt à d’autres trucs. Encore inconnus. Et ça ne va pas être facile à savoir.

Homo sapiens (nous) semble être apparu il y a 200 000 ans de cela, quelque part en Afrique de l’Est. Tout le long de son histoire évolutive, il a vécu en compagnie d’autres membres du genre Homo. Les résultats les plus récents (2013) montrent que les relations avec ces cousins étaient parfois intimes, puisque certaines populations humaines actuelles possèdent jusqu’à 6% de leur ADN qui leur vient de ces cousins. Dans la famille, il y avait Néandertal, l’homme de Florès, Homo sapiens idaltu, Denisova (un petit dernier) et Erectus (dans l’hypothèse où ils ont été contemporains de Sapiens).
Ils sont tous dead, archi-dead. Et la question se pose de savoir : pourquoi ? Pas facile de savoir. On peut quand même observer certaines choses :
  • les Homo contemporains de nos ancêtres avaient des boîtes crâniennes au moins aussi remplies que les nôtres

    Espèces
    Taille adulte(m) Volume cérébral(cm³)
    H. erectus 1,8 1100
    H. heidelbergensis 1,8 1100 — 1400
    H. neanderthalensis 1,6 1200 — 1900
    H. sapiens 1,4 — 1,9 1000 — 1850

  • ces espèces étaient adaptées de longue date à leur environnement. Erectus était présent en Asie depuis 1,8 million d’années, et Neandertal était en Europe depuis 300 000 ans environ.
Autant dire que nos ancêtres ont du trouver des populations confortablement installées dans ces régions lorsqu’ils y sont arrivés à leur tour il y a respectivement 50 000 ans pour l’Asie et 40 000 ans pour l’Europe. Le mystère de leur disparition a provoqué les chercheurs, qui ont proposé plusieurs hypothèses pour le résoudre.
L’hypothèse qui me plait le plus est celle de l’extinction par hybridation : dans cette hypothèse, les Néandertaliens font des bébés avec bonheur avec les nouveaux arrivants Sapiens, ce qui produit des petits hybrides. Le problème c’est que la population de Sapiens est plus grande que celle de leurs cousins (on y revient tout de suite). Le résultat de cette différence démographique est la disparition de la population de Néandertaliens “purs”, au profit (mais je suis sûr qu’ils en étaient très tristes) des Sapiens et des hybrides. (L’article original qui le démontre. L’extinction par hybridation est une cause très bien connue d’extinction d’espèces, d’ailleurs).
Une femme Neandertal… une FEMME Néandertal ?? Tout d’un coup j’ai comme un doute sur l’hypothèse de l’hybridation…
Mais la vraie question que vous vous posez c’est “pourquoi nos ancêtres étaient plus nombreux ?”.
Mon hypothèse préférée est la suivante : les humains possédaient un animal de compagnie : le chien. Les dates pour la domestication divergent pas mal, mais on retrouve des crânes qui ressemblent à ceux de chiens datés de 30 000 ans. Autrement dit, il est plausible que les Sapiens aient eu des toutous comme compagnons au moment où ils batifolaient dans les buissons avec les Néanderthaliens. Un chien c’est comme un couteau suisse : ça permet d’augmenter ses performances à la chasse, ça sert aussi à traîner des travois lors de voyages, et à se défendre contre des gros prédateurs comme les lions ou les ours. Avec leurs populations boostées par des amis canins, nos ancêtres auraient eu un avantage écologique énorme pour prospérer et … inconsciemment diluer la population de leurs cousins adorés.
Ceci n'est PAS un chien préhistorique.
Ceci n’est PAS un chien préhistorique.

Autre chose, ces cousins nous auraient laissé un cadeau en partant : un chouette allèle immunitaire (au doux nom de HLA-C*0702) qui nous aurait rendu pas mal de services dans la résistance aux maladies. Vous voyez ? Là aussi, notre succès est moins dû à notre formidable intelligence qu’au coup de pouce de deux autres espèces : les chiens, et nos cousins néandertaliens. Et je parie que d’ici les prochaines années, on va découvrir de nouveaux gènes sous sélection (= utiles) qui sont issus d’une hybridation avec des cousins disparus…
Il ne faut pas retenir que les paléoanthropologues ou les historiens se trompent systématiquement. Non, le job de la science est bien justement de se tromper le plus souvent possible : on explore l’espace des explications possibles et on réfute celles qui ne marchent pas. En fait, on fonctionne en comparant les théories ensemble : pour qu’une nouvelle théorie s’impose, il faut qu’elle challenge les précédentes, et les écrase dans un combat jusqu’à la mort. Bon en pratique, c’est plutôt jusqu’à ce que meurent les partisans de l’ancienne théorie : Max Planck disait qu’un changement de paradigme scientifique était avant tout un changement de génération. Bref, “la science avance une funéraille à la fois”.
Non, ce qu’il faut plutôt retenir, c’est que dans les hypothèses de départ proposées pour expliquer les grandes étapes de notre histoire évolutive, on oublie systématiquement le rôle des autres espèces dans les épisodes évolutifs de l’humanité, en racontant au final notre histoire comme celle d’une espèce qui se serait spontanément créée d’elle-même. C’est le syndrome Christophe Colomb : on aime beaucoup les histoires de héros, et les héros ne se font pas aider par des bactéries, c’est très mal vu dans leur profession.

En reconnaissant que d’autres espèces aient pu nous modeler, et nous permettre d’arriver à la prospérité démographique actuelle de l’espèce humaine, en se disant qu’on ne s’est pas fait tout seul en écrasant les autres par notre talent inné, on fait un premier pas dans la reconnaissance de notre dépendance aux autres organismes vivants.
Et ça, c’est BIEN.
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