2001, l’Odyssée du singe tueur

Featured

2001-l-odyssee-de-l-espace-196-10-g
2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick met en scène les débuts de notre espèce sous les traits d’un singe tueur, au son du poème symphonique de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra. Mais une enquête préhistorique aux origines de cette anthropologie sanglante nous apprend qu’il ne faut pas confondre les singes et les léopards !
Continue reading

Le syndrome Christophe Colomb

ou aussi, “Notre incapacité chronique à reconnaître la part des autres espèces dans nos propres succès.”

Mais c’est plus long comme titre. Et puis Christophe Colomb c’est un bon truc pour le référencement web. Article “rediffusion” de celui ci.
- “lol u peopl of ‘murica, look at mah iphone5s suckerz”
- “oh no he haz such powerz, I must kneel n’ shit lol”
Christophe Colomb, victorieux, touche le sol des Amériques après un voyage héroïque. Il va apporter la civilisation aux tribus incultes restées à l’âge de pierre. Cette gravure dont l’auteur est inconnu est représentative de la vision traditionnelle de la colonisation de l’Amérique : l’image de l’Européen instruit qui apporte la civilisation aux tribus sauvages est un classique de nos livres d’histoires.

Elle véhicule une classification hiérarchique des humains par le niveau de développement technologique : homme urbain > homme agriculteur >> primitifs chasseurs-cueilleurs. L’histoire de la colonisation se résume à la victoire logique de l’étape suivante de l’évolution -l’homme ingénieux “évolué” (notez bien les guillemets partout)- sur les états primitifs (les chasseurs-cueilleurs bouseux).
Pourtant, l’histoire de la conquête des Amériques par le niveau de “civilisation” est avant tout un gros fantasme.
Même si Colomb et ses marins ont profité d’un niveau avancé de technologie pour atteindre le nouveau continent (maîtrise de l’ingénierie navale, de techniques avancées de navigation), celui-ci n’est ni nécessaire ni suffisant pour atteindre des continents éloignés : des Vikings avaient installés une colonie à Terre-Neuve 500 ans avant Colomb bien qu’ayant une technologie limitée (technologie pas nécessaire), et la flotte de l’amiral Zheng He – 60 vaisseaux de 120m de long (la flotte du trésor), 240 autres bateaux d’accompagnement, le top de l’époque – n’a jamais atteint la côte Pacifique des Amériques, probablement pour des raisons politiques (technologie pas suffisante).
Zheng He
“Ce n’est pas la taille du bateau qui compte, c’est comment on navigue sur l’océan.”
“Bon certes, mais une fois que les Espagnols sont arrivés en Amérique, ils ont quand même mis la misère aux Amérindiens par la puissance de leurs armes à feu, genre PEW PEW TAKATAKATA PEWPEW BOOM HEADSHOT”.
BoomHeadShot
 Cette idée n’a plus cours non plus: on sait maintenant que la colonisation des Amérindiens a surtout été une victoire d’ordre microbiologique. En effet, les colons européens avaient apporté avec eux de nombreuses maladies inconnues du nouveau continent, et l’épidémie a ravagé les populations amérindiennes. Les estimations du nombre de morts varient énormément, entre 50% et 90% de la population du continent aurait disparu à la suite des épidémies de variole, typhus et autres cadeaux biologiques européens. Si on s’accorde, comme une bonne majorité de chercheurs aujourd’hui, à une population précolombienne de 50 millions de personnes, on peut estimer un bilan entre 25 et 45 millions de cadavres, sans qu’aucun coup de feu n’eût besoin d’être tiré (pas de pewpew-takatakata donc). On peut se douter que sans cette épidémie, les 15 millions d’Aztecs badass ne se seraient pas tranquillement laissé envahir par quelques Européens miteux, fatigués par le voyage et rongés par la dysenterie, tout armés de fusils qu’ils aient pu être. Il semble que dame Nature ait offert un coup de pouce conséquent aux Européens dans leur projet de colonisation de ce continent, sous la forme d’une flopée de micro-organismes moyennement sympathiques.
Aztecs avant et après l’épidémie de variole. Le dessin est issu du fol.54 du Livre XII du Codex Florentin, le compendium du 16e siècle, qui rassemble des informations sur l’histoire des Aztecs et Nahuas, collectées par Fray Bernardino de Sahagún, mais je crois que franchement, on s’en fout un peu là.
Clique pour lire la BD
Aujourd’hui, le mythe du colon héroïque est enterré, l’image de Christophe Colomb a bien changé, au point d’en devenir un  même internet, et on reconnait une richesse culturelle aux peuples chasseurs-cueilleurs. Nous avons appris cette leçon, et pourtant nous continuons toujours à fabriquer des histoires sur notre passé, en insistant constamment sur les capacités phénoménales de notre intelligence pour “progresser”. En particulier, il nous semble difficile de reconnaître honnêtement l’effet des nombreux coups de pouce qui ont été offerts par certaines espèces tout le long de notre histoire évolutive, et c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome “Christophe Colomb”.
Résumons : [-500 ans] La conquête des continents par les Européens est moins une histoire de technologie que de microbiologie.
On vient de le voir, la colonisation des continents par les Européens au 15e et 16e siècles a été facilitée par le fait que les Européens possédaient plus de microbes que les populations qu’ils envahissaient. La thèse de Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés est que ces microbes sont principalement issus
  1. des échanges commerciaux historiques avec l’Asie (la peste noire, qui a tué entre 30% et 50% de la population européenne au 14e siècle nous est venu du Hubei, sympa merci les mecs)
  2. de l’élevage intensif en Europe qui favorise les échanges microbiologiques entre bétail et humains.
Diamond explique très bien que les échanges de maladies en Eurasie (axe est-ouest) étaient plus faciles qu’en Amérique (axe nord-sud), limitant les échanges de saloperies contaminantes et donc, l’immunisation progressive des populations au fur et à mesure des épidémies. Mais surtout, les Amérindiens n’avaient pas d’élevage intensif parce que la faune ne s’y prêtait pas vraiment : sur les 5400 mammifères du monde, seulement 14 ont été domestiqués, car eux seuls possédaient les caractéristiques de départ permettant ensuite cette sélection progressive des caractères morphologiques (plus de laine / plus de viande / plus de lait) ou comportementaux (docilité). Diamond liste très bien tous ces attributs de départ qui ont rendu possible la domestication, donc : lisez le bouquin. Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt de démonter la vision classique selon laquelle la domestication des espèces -puis l’agriculture et donc en fait toute la civilisation technologique qui s’appuie dessus- est un coup de génie, un truc rendu possible par les extraordinaires compétences du cerveau humain.
[-10 000 ans] La naissance de l’agriculture grâce à la domestication est moins une histoire de planification intelligente que la chance d’être tombé sur les bonnes espèces.
Teosinte vs mais
Téosinte (ancêtre sauvage) VS Maïs (après un processus de sélection intensif). Clique sur l’image pour en savoir plus mieux bien.
Comme le dit clairement le titre d’un ouvrage de V. Gordon Childe, grand archéologue du début 20e, Man makes himself (l’homme se crée lui même) ! Dans ses thèses, les humains ont pu domestiquer les espèces végétales (blé) et animales (vaches) du croissant fertile parce qu’ils possédaient des compétences d’éleveur et d’horticulteurs. On n’est pas en train de parler de n’importe quel primate là, on parle d’un primate qui est assez malin pour prendre une plante / un animal, et anticiper la tronche qu’icelui ou icelle aura dans 3000 ans, après un processus de sélection intensif. Oui farpaitement. Quand on voit la tête qu’ont parfois les plantes avant le processus de sélection, on a du mal à y croire quand même.

On peut commencer par réfuter cette idée en expliquant que la domestication est “juste” un phénomène de sélection d’un caractère précis d’un organisme donné par un autre organisme. Les fourmis font ça depuis 25 millions d’années dans leur termitière, où elles élèvent un champignon symbiote hautement spécialisé qu’elles cultivent. Cet exemple montre que l’on peut obtenir une espèce domestiquée sans avoir un système nerveux très complexe.
On peut continuer en expliquant que le temps qu’a duré le processus de domestication ne colle pas avec un processus planifié. En effet, de nombreuses expériences ont été faites pour mesurer à quelle vitesse l’on pouvait domestiquer une espèce sauvage, c’est-à-dire changer ses traits morphologiques et physiologiques pour qu’elle réponde à des besoins humains : l’expérience de la ferme aux renards, en URSS, a montré qu’il suffisait de 50 ans pour transformer génétiquement des renards gris de Sibérie en petites peluches trop mimimimignones. Autant dire que les centaines/milliers d’années qu’on prit nos ancêtres pour domestiquer les espèces dont nous nous nourrissons aujourd’hui ne sont pas vraiment révélateurs d’une planification intensive.
Ceci dit, j’enfonce des portes ouvertes, on sait depuis longtemps que la domestication est un processus “aveugle”, au moins les premiers temps. On sait aussi qu’une part consciente est intervenue après, lorsque des personnes ayant un peu la main verte se sont ensuite amusées à faire de l’élevage sélectif, et c’est ce qui s’est produit par la suite pour de nombreuses espèces (chez les pigeons c’est tout simplement hallucinant). Mais vu l’importance qu’a eue l’agriculture dans notre histoire, ça ne peut pas être mauvais d’insister un peu sur l’aspect contingent de cette histoire. Les bonnes espèces, remplissant les bons critères, ont fréquenté pendant assez longtemps nos ancêtres, dans des conditions climatiques favorables, etc. Sur 250 000 espèces de plantes à fleurs, l’homme en a domestiqué… une poignée, celles qui remplissaient les critères de départ. Est-ce vraiment une histoire d’intellect ?
On peut aussi poser la question d’une autre façon : aurait-il été possible que, dans les mêmes circonstances, nos cousins du genre Homo comme l’homme de Neandertal, l’homme de Denisova ou Homo erectus eussent pu eux aussi domestiquer ces espèces ? Autrement dit, est-ce qu’Homo sapiens est vraiment plus malin que l’ont été ses cousins ?
(et hop transition, incroyable, mais quel talent, mes enfants je vous le dis, c’est beau.)
[~ -30 000 ans] Le succès d’Homo sapiens par rapport à ses cousins n’est probablement pas dû à son intellect, mais plutôt à d’autres trucs. Encore inconnus. Et ça ne va pas être facile à savoir.

Homo sapiens (nous) semble être apparu il y a 200 000 ans de cela, quelque part en Afrique de l’Est. Tout le long de son histoire évolutive, il a vécu en compagnie d’autres membres du genre Homo. Les résultats les plus récents (2013) montrent que les relations avec ces cousins étaient parfois intimes, puisque certaines populations humaines actuelles possèdent jusqu’à 6% de leur ADN qui leur vient de ces cousins. Dans la famille, il y avait Néandertal, l’homme de Florès, Homo sapiens idaltu, Denisova (un petit dernier) et Erectus (dans l’hypothèse où ils ont été contemporains de Sapiens).
Ils sont tous dead, archi-dead. Et la question se pose de savoir : pourquoi ? Pas facile de savoir. On peut quand même observer certaines choses :
  • les Homo contemporains de nos ancêtres avaient des boîtes crâniennes au moins aussi remplies que les nôtres

    Espèces
    Taille adulte(m) Volume cérébral(cm³)
    H. erectus 1,8 1100
    H. heidelbergensis 1,8 1100 — 1400
    H. neanderthalensis 1,6 1200 — 1900
    H. sapiens 1,4 — 1,9 1000 — 1850

  • ces espèces étaient adaptées de longue date à leur environnement. Erectus était présent en Asie depuis 1,8 million d’années, et Neandertal était en Europe depuis 300 000 ans environ.
Autant dire que nos ancêtres ont du trouver des populations confortablement installées dans ces régions lorsqu’ils y sont arrivés à leur tour il y a respectivement 50 000 ans pour l’Asie et 40 000 ans pour l’Europe. Le mystère de leur disparition a provoqué les chercheurs, qui ont proposé plusieurs hypothèses pour le résoudre.
L’hypothèse qui me plait le plus est celle de l’extinction par hybridation : dans cette hypothèse, les Néandertaliens font des bébés avec bonheur avec les nouveaux arrivants Sapiens, ce qui produit des petits hybrides. Le problème c’est que la population de Sapiens est plus grande que celle de leurs cousins (on y revient tout de suite). Le résultat de cette différence démographique est la disparition de la population de Néandertaliens “purs”, au profit (mais je suis sûr qu’ils en étaient très tristes) des Sapiens et des hybrides. (L’article original qui le démontre. L’extinction par hybridation est une cause très bien connue d’extinction d’espèces, d’ailleurs).
Une femme Neandertal… une FEMME Néandertal ?? Tout d’un coup j’ai comme un doute sur l’hypothèse de l’hybridation…
Mais la vraie question que vous vous posez c’est “pourquoi nos ancêtres étaient plus nombreux ?”.
Mon hypothèse préférée est la suivante : les humains possédaient un animal de compagnie : le chien. Les dates pour la domestication divergent pas mal, mais on retrouve des crânes qui ressemblent à ceux de chiens datés de 30 000 ans. Autrement dit, il est plausible que les Sapiens aient eu des toutous comme compagnons au moment où ils batifolaient dans les buissons avec les Néanderthaliens. Un chien c’est comme un couteau suisse : ça permet d’augmenter ses performances à la chasse, ça sert aussi à traîner des travois lors de voyages, et à se défendre contre des gros prédateurs comme les lions ou les ours. Avec leurs populations boostées par des amis canins, nos ancêtres auraient eu un avantage écologique énorme pour prospérer et … inconsciemment diluer la population de leurs cousins adorés.
Ceci n'est PAS un chien préhistorique.
Ceci n’est PAS un chien préhistorique.

Autre chose, ces cousins nous auraient laissé un cadeau en partant : un chouette allèle immunitaire (au doux nom de HLA-C*0702) qui nous aurait rendu pas mal de services dans la résistance aux maladies. Vous voyez ? Là aussi, notre succès est moins dû à notre formidable intelligence qu’au coup de pouce de deux autres espèces : les chiens, et nos cousins néandertaliens. Et je parie que d’ici les prochaines années, on va découvrir de nouveaux gènes sous sélection (= utiles) qui sont issus d’une hybridation avec des cousins disparus…
Il ne faut pas retenir que les paléoanthropologues ou les historiens se trompent systématiquement. Non, le job de la science est bien justement de se tromper le plus souvent possible : on explore l’espace des explications possibles et on réfute celles qui ne marchent pas. En fait, on fonctionne en comparant les théories ensemble : pour qu’une nouvelle théorie s’impose, il faut qu’elle challenge les précédentes, et les écrase dans un combat jusqu’à la mort. Bon en pratique, c’est plutôt jusqu’à ce que meurent les partisans de l’ancienne théorie : Max Planck disait qu’un changement de paradigme scientifique était avant tout un changement de génération. Bref, “la science avance une funéraille à la fois”.
Non, ce qu’il faut plutôt retenir, c’est que dans les hypothèses de départ proposées pour expliquer les grandes étapes de notre histoire évolutive, on oublie systématiquement le rôle des autres espèces dans les épisodes évolutifs de l’humanité, en racontant au final notre histoire comme celle d’une espèce qui se serait spontanément créée d’elle-même. C’est le syndrome Christophe Colomb : on aime beaucoup les histoires de héros, et les héros ne se font pas aider par des bactéries, c’est très mal vu dans leur profession.

En reconnaissant que d’autres espèces aient pu nous modeler, et nous permettre d’arriver à la prospérité démographique actuelle de l’espèce humaine, en se disant qu’on ne s’est pas fait tout seul en écrasant les autres par notre talent inné, on fait un premier pas dans la reconnaissance de notre dépendance aux autres organismes vivants.
Et ça, c’est BIEN.
Continue reading

Un fossile vivant sans fossile, le masca laboureur

Featured

fig2
Après avoir rencontré un fossile de « fossile vivant » dans ce billet, découvrons maintenant un « fossile vivant » sans fossile. Pourquoi parler dans un blog consacré à la paléontologie d’une recherche qui ne traite pas de fossile ? Et bien parce que l’étude en question porte sur un poisson qui évolue visiblement lentement [...]
Continue reading

idée reçue 4 : On utilise 10% de notre cerveau

Je me souviens, quand j’étais jeune (il y a bien quelques années maintenant) : “Incroyable, on utilise uniquement 10% de notre cerveau, pensez à tout ce qu’il est possible de faire, aucune limite ! La télékinésie, la télépathie, la super intelligence sont à portée de main ! Juste un peu d’effort et la télé changera […]
Continue reading

Essuyons quelques préjugés sur les éponges.

Featured

azurespg
Souvent vues comme des animaux très simples, pour peu qu’on sache que ce sont des animaux, les éponges subissent une grande injustice. Auparavant considérées comme le « chainon manquant » entre les végétaux et les animaux, on les retrouve encore reléguées aux premiers chapitres de tout livre universitaire de zoologie qui se respecte. Et même si cette vision en échelle est (en principe) révolue, le fait que les livres de zoologie commencent généralement par les éponges pour finir par les vertébrés, participe au maintient de cette idée. Pourtant, malgré leur aspect végétatif, les éponges sont bien des animaux. Bon, déjà c’est quoi un animal ? Pour faire simple, c’est un organisme multicellulaire qui se nourrit d’autres organismes, qui produit du collagène, et avec au moins une phase mobile. Quoi, des éponges qui bougent ? Pourtant ce sont des organismes fixés sans muscles ni système nerveux. Mais la larve est ciliée et nage : on a bien une phase mobile. Tout ceci n’est pas très impressionnant mais attendez la suite…
Une belle image d’éponge, parce que les prochaines le seront moins mais plus dans le contexte… Source : éponge jolie.
Trêve de blabla sur cette injustice que doivent essuyer les éponges, j’ai déjà évoqué ça dans un article précédent (cf. article complexité, et ce sera en trame de fond de cet article, vous vous en doutez). Rentrons dans le vif du sujet, ce n’est pas une découverte récente, mais les éponges bougent bel et bien. Oui, je l’ai déjà dit, la larve ne fait pas que larver, mais l’adulte aussi peut se « déplacer » et se contracter. En fait ce comportement est connu depuis longtemps et a même été reporté par Aristote ! Mais depuis tout ce temps, malheureusement, l’origine de ces mouvements est encore mal connue. Cependant, une étude récente parue dans le journal « Invertebrate Biology » (Bond, 2013) décrivait les mouvements d’une éponge calcaire (groupe qui n’a pas été tellement étudié) : Leucosolenia botryoides. Ça a été pour moi l’occasion de me pencher un peu sur le problème et de le partager avec vous. Mais à quoi donc peuvent ressembler les mouvements chez une éponge ? Voyez plutôt :

Impressionnant non ? Oui bon, c’est du “time-lapse”, en gros du super accéléré (pour du time-laps un peu plus esthétique, mais pas dans le sujet, vous pouvez aller voir ici).  Le mouvement est bien connu chez les autres animaux. Il est en général effectué de deux manières : le battement de cils (en milieu aquatique) ou les contractions musculaires. Chez l’éponge adulte, les cils sont connus et sont associés à des cellules appelés choanocytes. Mais autant qu’on sache (ou du moins que je le sache), ça participe aux mouvements d’eau au sein de l’éponge mais pas au mouvement de l’éponge au sein de l’eau. Et malheureusement, il n’y a pas de muscles chez les éponges… Tout ceci reste donc bien mystérieux…

Schéma général d’une éponge. Remarquez l’absence de muscles et de système nerveux. Et pourtant… Source: schéma super sérieux.
Deux théories se sont longtemps affrontées pour expliquer les contractions chez les éponges, mais pour cela il faut revoir quelques points sur la morphologie générale d’une éponge On trouve au sein du « mésohyle », la couche centrale de l’animal, des cellules en forme étoilées appelées « actinocytes ». L’extérieur de l’éponge quand à lui est couvert de cellules appelées « pinacocytes » . En fait le débat a longtemps été mené pour savoir si les actinocytes ou les pinacocytes étaient responsables des contractions. En gros si c’était une diminution de volume ou de surface ! Pour vous donner une orientation du débat, les actinocytes étaient auparavant appelés myocytes de myo = muscle… Un peu biaisé…
Coupe transversale du tissus d’une éponge. L’extérieur est en haut, l’intérieur en bas. « ex » et « en » sont respectivement les exopinacocytes et les endopinacocytes. « ac » sont les actinocytes présents dans le mésohyle. Source: intimité de l’éponge.
Le mécanisme de contraction des éponges a été étudié en détails chez l’espèce Tethya wilhemlma grâce à la microtomographie (une méthode récente d’imagerie) et des coupes histologiques. Ces méthodes ont l’air plus complexes que l’animal lui-même mais laissent penser que les contractions, du moins chez cette espèce, sont majoritairement produites par les pinacocytes, autant au sein des canaux internes (souvenez vous que les éponges ont un ensemble compliqué de canaux) que de la couche extérieure. Alors, les actinocytes servent-ils au mouvement ou non ? Dans tout mouvement musculaire (bien qu’ici ça n’en soit pas), il faut un agoniste pour créer le mouvement, et un antagoniste, pour revenir à la position initiale. Dans ce cas ce seraient les actinocytes qui joueraient le rôle d’antagoniste, mais leur rôle resterait « auxiliaire » dans la contraction (ou plus justement, dans la décontraction).

Ces mouvements ont plusieurs fonctions supposées. Ils semblent périodiques chez certaines espèces et aideraient à l’expulsion de déchets (nourriture et débris cellulaires). Dans d’autres cas ils contribueraient peut-être à empêcher les autres animaux de trop les taquiner. Il a été montré en laboratoire que lorsque l’on retirait les autres animaux, les éponges arrêtaient complètement de se contracter. Vous doutiez-vous que les éponges étaient timides ?
Tethya wilhelma, une éponge qui se contracte beaucoup. En haut, le degré de contraction. En bas les animaux en situation naturelle. Ne sont-elles pas mignonnes les pitites bouboules ? Source : contraction Tethya (en haut), Tethya s’amusant (en bas).
Bon, mais jusque là on a rien de super impressionnant, l’éponge de ménage aussi se contracte quand vous la serrez, et se décontracte ensuite toute seule, rien de plus fou que ce qui traîne derrière votre évier. Ceci dit, comme je suis totalement impartial, je veux vous convaincre que les éponges c’est génial et super vif (ok, relativement… ok, c’est quand même super lent, mais au moins ça bouge). Et pour ça, je vais vous décrire deux modes de déplacement des éponges parmi d’autres.

La première est rigolote et a été décrite récemment (fin 2013, comme quoi ya encore du progrès à faire sur la connaissance de ces animaux). Beaucoup d’éponges possèdent des spicules, de petits éléments squelettiques au sein de leurs tissus. La diversité et la complexité des spicules (voir ici ) est parfois étonnante, et toute personne prétendant que les éponges sont simples (animaux inférieurs, primitifs, basaux, vieux, comme vous voulez), n’a manifestement jamais eu à apprendre le nom des principaux spicules pour un examen. Mon vieux tonton zoologiste « gradiste » théorique (ça m’arrange pour le récit d’inventer un zoologiste super rétrograde) se demandera pourquoi s’emmerder à avoir plein de spicules différents quand on est un animal mou, informe et simple. Moi-même je n’ai pas la réponse, mais en plus d’avoir une fonction de soutien, il a été montré qu’ils ont une fonction de locomotion ! Ils permettraient de s’accrocher au substrat et de se tracter. Des parties entières de Leucosolenia botryoides, constituées d’une multitude de tubes, peuvent se déplacer de concert dans la même direction ! Les mouvements des spicules seraient dus à celui des cellules du mésohyle (la « chair » de l’éponge).
Leucosolenia, une éponge qui rampe grâce à ces spicules (en bas). Des bouquets entiers de tubes (visibles en haut) peuvent bouger tous ensemble ! J’espère que vous êtes ébahis ! Source: bouquet d’éponge (en haut). Ptitspicules (en bas)
L’autre manière de se déplacer est plus complexe. Elle est due à la somme du mouvement de toutes les cellules. L’éponge se déplace alors sur le substrat et au sein de l’animal, c’est un réarrangement total de l’ensemble de l’éponge qui se produit. Il a été montré que la plupart des cellules, les pinacodermes comme les cellules du mésohyle, bougent à différentes vitesses selon leur type cellulaire. Les cellules du mésohyle étant les plus mobiles. Pour résumer, les cellules du mésohyle sont les cellules principalement mobiles, et les pinacocytes sont plus contractiles. On trouve dans le mésohyle au moins quatre types de cellules ayant leur propre morphologie, leur propre répartition, et leur propre vitesse. Autant dire qu’il en faut de l’organisation pour mettre tout ça en mouvement ! Dans ce lent chaos dynamique, il y a aussi les spicules. Bien sûr, les spicules ne bougent pas eux même (ce ne sont pas des cellules, mais des structures minéralisées), mais elles sont entraînées par les cellules du mésohyle. Ces dernières se regroupent autour des spicules et les mènent vers la bordure de l’éponge. Elles s’organisent ensuite de manière parallèle et s’accrochent au substrat (grâce à des cellules qui les entourent) et se positionnent comme des mâts de tente !

Ephydatia fluviatilis,  une des éponges d’eau douce pourtant discrète. En son sein c’est un méli-mélo de cellules bougeant dans tous les sens de manière ordonnée ! Source : l’éponge qui cache bien son jeu.
Alors, quels mécanismes permettent d’organiser tout ça vu que les éponges n’ont pas de système nerveux ? Déjà, on suppose qu’il existe des mécanismes de reconnaissance cellulaire qui permettent aux cellules d’un même type de se regrouper et de bouger de concert. Mais il y a aussi des mécanismes qui rappellent le fonctionnement du système nerveux (quand bien même il n’y en a pas). Certaines éponges (pas toutes, selon les connaissances actuelles) utilisent des potentiels d’action pour permettre la communication entre les cellules, c’est-à-dire des différences de charges électriques entre l’intérieur et l’extérieur de la cellule. Pour l’instant aucune technique ne permet d’étudier correctement ces propriétés chez les éponges. Ceci dit, certaines études d’expression fonctionnelle de gènes (où on joue avec les gènes d’éponges) montrent qu’il y a effectivement, chez l’éponge Amphimedon queenslandica, la présence de canaux à ions sélectifs. Ces canaux laissent passez uniquement certains ions ce qui régule les différences de charges. Cela laisse penser que certaines membranes cellulaires chez cette espèce auraient une spécialisation électrochimique. De plus, un grand nombre de neurotransmetteurs (les molécules impliquées dans le système nerveux) connus chez les autres animaux sont exprimés chez certaines éponges. Au final, morphologiquement, les neurones ne semblent pas exister chez les éponges, mais fonctionnellement c’est une autre histoire qu’il reste à résoudre.

Amphimedon queenslandica, l’éponge qui a presque un système nerveux…. En bas une image des embryons qu’elle incube. Parce que oui, en plus de tout ça certaines éponges accordent des soins parentaux ! Source : l’éponge presque maligne.
Alors quelles réflexions peut-on en tirer ? Quand j’ai commencé à écrire l’article (y’a un bout de temps), j’avais juste en tête de parler de mouvement chez les éponges pour montrer, comme d’hab, que tous les animaux son choupis et cool. Mais entre temps un article est paru dans la célèbre revue scientifique Science (vous pouvez aller voir sur SSAFT), ce qui est une bonne occasion de placer cet article dans une perspective évolutionniste. Pour faire simple, selon cet article paru dans Science, les éponges sont plus proches de nous que les cténaires (les cténaires sont des animaux qui ressemblent superficiellement aux méduses, mais sont organisés très différemment). Pour formuler ça autrement, les cténaires sont les animaux les plus éloignés de nous, contrairement aux éponges (le fait que les éponges soient les animaux les plus éloignés de nous est majoritairement supposé). Tout ça peut sembler obscur, mais les cténaires, en plus d’être magnifiques, ont un système nerveux et des muscles. Ça supposerait deux choses : soit les muscles et le système nerveux sont apparus de manière indépendante chez les cténaires et les autres animaux qui en sont pourvus, soit les éponges ont perdu les muscles et le système nerveux. L’article de Science favorise l’hypothèse que les éponges auraient perdu tout ça. A première vue pourquoi pas, après l’article que vous venez de lire, on peut penser que les éponges ont encore des traces de ces systèmes d’organes. Ceci dit, de mon point de vue, ça me semble étrange de perdre toutes ces structures pour retrouver de manière tordue toutes les fonctions associées. En ce sens, l’hypothèse de la réversion me semble d’autant plus tirée par les cheveux que ce sont des structures importantes, intégrées et qu’en plus la fonction est conservée chez les éponges par des mécanismes divers. Quand à la convergence du système nerveux et musculaire entre cténaires et la plupart du reste des animaux… Ça me semble très peu probable. Mais ce n’est qu’une impression personnelle. Reste que ce sont des résultats récents et qu’il faudrait attendre de voir comment la communauté scientifique interprète et commente ces résultats.
Un arbre résumant les débats récents. Ici la topologie qui a été trouvée dans le dernier article sur le sujet. Beaucoup de zoologistes auraient des choses à redire. C’est un débat passionnant et passionné. Source : l’arbre qui fait parler.
Toujours est-il qu’en biologie les apparences sont trompeuses et qu’il est dur de juger de la complexité d’un organisme qui nous est éloigné avec nos yeux d’humains. Quelle que soit la position phylogénétique des éponges, il n’y a pas de doute qu’elles ont encore beaucoup de surprises à nous dévoiler ! Que ce soit des réversions ou des conditions primitives quant à l’absence de système nerveux et musculaire, elles n’en sont pas moins mobiles et surprenantes à leur manière !
Et puis parceque j’ai mis trop de temps à publier cet article (fêtes, reprise après les vacances etc.), un article sur la sensation chez les éponges est encore paru entre temps : http://www.biomedcentral.com/1471-2148/14/3/abstract, avec une vidéo d’une éponge qui éternue…
Pour aller plus loin :

Un article très récent sur SSAFT sur la position phylogénétique des éponges (et des cténaires) : http://ssaft.com/Blog/dotclear/index.php?post/2013/12/13/De-notre-relation-avec-Bob-lEponge
Un article que j’ai écrit il y a trois ans sur les éponges sur mon blog de zoologie : http://nicobola.blogspot.fr/2010/10/les-spongiaires.html
Un article sur ce blog qui discute, en partie, de la complexité des éponges : http://fish-dont-exist.blogspot.fr/2012/03/evolution-et-complexite-ce-nest-pas.html
Bibliographie :
Bond C. 1992. Continuous Cell Movements Rearrange Anatomical Structures in Intact Sponges. The Journal pf Axperimental Zoology, 263:284-302.
Bond C. 2013. Locomotion and contraction in a asconoid calcareous sponge. Invertebrate Zoology. 132(4):283-290.
Nickel M. 2010. Evolutionary emergence of synapic nervous systems : what can we learn from the non-synaptic, neverless Porifera ? Invertebrate Biology, 129(1):1-16.
Nickel M., Scheer C., Hammel J. U., Herzen J. et Beckmann F. 2011. The contractile sponge epithelium sensu lato – body contraction of the desmonsponge Tethya wilhelma is mediated by the pinacoderm. The Journal of Experimental Zoology, 214:1692-1698.
Ryan J. F., Pang K., Schnitzler C.E., Nguyen A-D., Moreland R.T., Simmons D.K., Koch B.J., Francis W.R., Havlak P,. SmithS.A. et al. 2013. The Genome of the Ctenophore Mnemiopsis leidyi and Its Implications for Cell Type Evolution. Science, 342(6164). 
Continue reading

Idée reçue 3 : l’alcool réchauffe.

Un classique encore. On l’entends dans tout les PMU du monde quand il fait froid. L’alcool ne réchauffe pas. Voilà, c’est dit. Au contraire en fait, il refroidit le corps. Par contre, c’est vrai qu’il donne une impression de chaleur. Quand vous buvez un verre de bière ou de vin, votre organisme va réagir d’abord […]
Continue reading

Idéee reçue 1 : la mémoire du poisson rouge

Featured

memoire-poisson-e1389656415527
Allez 2e tentative de poster plus. C’est fou ce que je travaille en 2014 ! Dans cette rubrique, on va parler des idées reçues un peu pénible à entendre encore alors que la correction est à portée de main ! On commence par un classique (faut bien s’échauffer hé) Et ne pensez pas que les […]
Continue reading