Avez-vous déjà vu un ver zombie pénis non-nain mangeur d’os de baleines (avec aussi une histoire de harem) ?

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Rencontre avec l’étrange Osedax

Derrière ce titre un peu brouillon se cache une histoire bien particulière. Laissez-moi déjà vous faire une introduction sur Osedax, notre protagoniste. Osedax est un « ver siboglinide », découvert en 2002, vivant dans les ossements de baleines mortes et se nourrissant de ces os. Mais le plus incroyable dans tout ça ? C’est qu’ils n’ont pas de bouche ni d’appareil digestif ! Comment diable font donc ces vers pour manger des os s’ils n’ont même pas une mâchoire digne d’une hyène ? Ils y vont en douceur, en dissolvant les os grâce à de l’acide. Soit, ils dissolvent les os, mais après, on peut penser qu’il faut bien les absorber avec un système digestif, ces os ! Et bien il se trouve qu’Osedax fait partie d’un des groupes de vers les plus bizarres, ces fameux « Sibloglinidae ». Je les ai mentionnés dans un article précédent (histoires de phylogénie animale). Pour rappel, les Sibloglinidae sont des vers vivant très souvent dans les profondeurs. Ces animaux n’ont pas de système digestif mais un « trophosome », un organe rempli de bactéries symbiotiques. Si, en général, les animaux sont maîtres dans l’art d’explorer de nombreuses formes lors de leur évolution, ils sont relativement (très) limités quand il s’agit d’exploiter leur environnement chimique. A l’inverse, les bactéries sont des virtuoses dans ce domaine et peuvent aisément tirer de l’énergie d’à peu près n’importe quoi : les minéraux, le souffre et même l’oxygène et la lumière (ce sont d’ailleurs d’anciennes bactéries très modifiées qui assurent ces fonctions dans nos propres cellules pour l’oxygène, ou pour la lumière, chez les plantes). Les siboglinides quant à eux sont des virtuoses dans l’utilisation de bactéries pour digérer et/ou utiliser par exemple le sulfure d’hydrogène des sources hydrothermales profondes, le bois coulé, et dans le cas d’Osedax les ossements. Utiliser des bactéries plutôt qu’un encombrant appareil digestif semble donc être une stratégie avantageuse pour les siboglinides qui prospèrent pépères là où très peu d’autres animaux y arrivent. Cette stratégie écologique particulière par rapport aux autres animaux s’accompagne d’un changement extrême de morphologie (à moins que ce soit l’inverse, bref). 


Des vers Siboglinides « connus » : Riftia, colonisant les sources hydrothermales abyssales. Source: vers bien au chaud.

Mais pourquoi Osedax est-il si spécial ?

Les siboglinides appartiennent au groupe des annélides, des vers annelés dont j’ai parlé moult fois tant ils sont divers d’un point de vue écologique et évolutif (la plupart des articles que j’ai écrit sur ce blog les mentionnent, et surtout  j’y consacre évidement des articles détaillés sur mon autre blog : Annélides). Les siboglinides ont subi un des retournements de situation les plus importants en zoologie. Si vous ne vous en souvenez pas, y’a toujours cet article : histoires de phylogénie. Pour vous le rappeler brièvement, les annélides possèdent très généralement des segments, et avec chaque segment, il y a répétition des organes vitaux. Chez certains siboglinides, seule la partie arrière présente ces segments, la large majorité du corps n’étant apparemment qu’un segment géant unique. Cette morphologie a trompé les zoologistes qui ont mis des décennies pour trouver la partie segmentée et enfin réaliser que c’étaient des annélides. Le problème chez Osedax, c’est qu’il a carrément perdu son cul (sans anus hein, je vous rappelle qu’on n’a pas de système digestif dans la famille étrange des siboglinides), et donc cette partie segmentée ne se retrouve plus. Et à la place, notre ami peut se targuer d’avoir un étrange système rappelant des racines. Oui, un ver à racines ! Ces racines possèdent des bactéries et c’est là que la digestion et l’absorption de l’os va se produire. En se ramifiant, Osedax s’assure aussi d’augmenter le volume d’os sur lequel il va pouvoir se faire un gueuleton (sans gueule encore). 

Tout ça est bien beau, mais le titre promettait du pénis ! C’est quand qu’on y vient ?… Soyez encore un peu patients, d’abord, on va parler de harem !


Voilà enfin notre ami l’Osedax avec son système de racines. Source: belle Osedax.

Et des Osedax grignotant leur os. Source : les festin de l’Osedax.

Les femelles Osedax sont des coquines…

Bon, notre ver à racines, mangeur d’os de baleine et sans tube digestif est en plus impliqué dans une histoire de harem ? Ça commence à bien faire dans le bizarre. Lors de la première découverte de ce ver, seulement des femelles ont été trouvées (tous les individus matures avaient des œufs mais n’avaient pas de sperme). Mais les scientifiques n’ont cependant pas tardé à trouver le mâle, qui est tout petit et qui vis dans le long, chaud et agréable tube qui se situe autour de la femelle. Et pas seul le coquin ! On peut trouver plusieurs mâles dans un tube, formant ainsi ce fameux harem. Mais du coup le mâle il est nain comment ? Déjà il peut être très très nain quand même, jusqu’à 100 000 fois moins large que la femelle, un record ! Mais pour continuer dans le subtile et la délicatesse de l’Osedax, les mâles sont des bébés avec de gros testicules… Oui, ce sont des larves qui ont arrêté de se développer mais possèdent quand même des testicules lorsqu’ils sont à un stade morphologiquement juvénile, du moins juvénile chez les autres annélides. Pour résumer, une femelle Osedax, c’est un animal qui passe sa vie étalée dans sa propre bouffe, couverte de petits garçons précoces avec qui elle fornique quand elle en a envie (bravo l’anthropomorphisme hein !). Pas dure la vie d’une Osedax ! Pas dure ? Oui, une fois qu’on a trouvé un os à ronger ! Ce qui n’est pas chose facile, ce n’est pas comme si les squelettes de baleines couvraient les fonds océaniques (et ça ne risque pas d’aller en s’arrangeant) ! L’os de baleine est une ressource rare, un îlot perdu au milieu du vaste fond abyssal.

Il est supposé qu’en général dans le règne animal, les mâles nains se rencontrent chez les animaux qui forment de petites populations étalées et vivant sur des ressources rares. C’est exactement ce qu’on retrouve chez Osedax. Alors c’est quoi l’avantage ? Il est communément accepté que le facteur principal soit la compétition pour les ressources. Quand la bouffe est rare, autant que le mâle ne mange pas ce qui est déjà bien assez rare pour la femelle, et qu’il se concentre sur la reproduction. Mais est-ce si simple ? Si ça l’était, il faudrait plutôt avoir toujours des mâles nains, comme ça il y a bien plus de ressources ! Ben c’est que quand même, dans la plupart des cas, malgré ce qu’en dirait une hypothétique féministe extrémiste, le mâle ça peut servir (du moins évolutivement). Et avant de rentrer dans cette discussion, laissez-moi enfin vous parler de pénis.

Illustration montrant le mâle nain (dwarf male) d’Osedax (avec quelques détails sur sa morphologie) . Source : la vie de l’Osedax.

Et la nouveauté dans tout ça ?

Ah enfin ! Récemment, juste avant Noël 2014, une nouvelle espèce d’Osedax a été décrite. Ce n’est plus tellement chose rare, 10 espèces ont été décrites depuis leur découverte. Forcément, quand on sait où chercher, on trouve. On en trouve tellement que des traces fossiles d’Osedax ont même été mises en évidence dans des ossements d’oiseaux marins éteints ! Mais la star de cet article, cette toute dernière espèce décrite, s’appelle Osedax priapus, « priapus » en référence à Priapos le Dieu grecque, personnification de la procréation et du phallus. Ce nom fait ici référence à une particularité du mâle. La femelle d’Osedax priapus, elle, a tout ce qu’il y a de plus normal pour une femelle Osedax, elle est juste plus petite que la moyenne. Tout ce qu’il y a de plus normal ? Presque : elle n’a pas de harem. Ennuyeux, non ? Ben c’est parce qu’elle ne pourrait pas contenir de mâles dans son tube, ces derniers n’étant pas nains ! Bon sang, venons-en au fait : ce sont en quelque sorte eux même des pénis. Ils vivent dans leur propre tube (victoire contre l’oppression des femelles Osedax sur les mâles !) et s’étendent grandement pour pouvoir féconder les femelles voisines. Un des spécimens mesuré passe de 2mm contracté à 15mm décontracté. Un allongement par sept fois et demi, une bonne érection donc (pour les anglophones, je vous laisse penser à des jeux de mots : « boneeater worm », soyez créatifs). En fait, à part le coté très phallique de ce mâle, c’est un Osedax typique à première vue, très similaire à une femelle.


Le mâle d’Osedax priapus en vrai (oui oui c’est juste un ver, c’est l’histoire qui est intéressante !), d’après Greg Rouse. Source : le mâle pénis.


Et un dessin du mâle d’Osedax priapus avec des détails anatomiques. Source : dessine moi un Osedax.

Osedax priapus est-il juste une exception évolutive phallique ?

Et en réalité c’est la présence de ce mâle « géant » (proportionnellement aux mâles des autres espèces)  qui a fait de la description d’Osedax priapus une découverte intéressante, le caractère phallique de ce mâle y étant lié. Alors, qu’est-ce que ça a de si incroyable ? Ceux qui ont des habitudes en biologie évolutive diront simplement que l’ancêtre des Osedax devait présenter des mâles de taille normale, qu’Osedax priapus a gardé ce caractère, mais que dans l’ensemble des autres Osedax, les mâles sont devenus nains.  Et pour tester cette hypothèse intuitive, les auteurs ont produit une phylogénie, une classification évolutive, pour être sûr que les Osedax se divisaient d’un côté en Osedax priapus, et de l’autre, en l’ensemble des Osedax avec des mâles nains. Et bien ce n’est pas ce qu’ils ont conclus. Contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, Osedax priapus s’est retrouvé en plein milieu de l’arbre des Osedax. Et ça signifie qu’un des ancêtres d’Osedax priapus avait bel et bien des mâles nains. 
En quoi est-ce incroyable ? Premièrement à un moment ou à un autre, un des ancêtres des Osedax avait des mâles de forme normale vu que c’est ce qu’on retrouve chez les autres siboglinides, la majorité des annélides et même des animaux…  Une fois cette « évidence » établie, on suppose donc que l’ancêtre des Osedax a « acquis » les mâles nains. Soit. Mais souvenez-vous, c’est un évènement drastique : le mâle ne se développe plus complètement, ce n’est qu’une larve (arrêtez les féministes extrêmes, je ne dis pas que les hommes sont des larves, en plus là c’est littéral). On pourrait donc s’attendre avec l’évolution que les gènes de développement responsables de la forme adulte du mâle, de par leur inutilisation au fil des générations, se dégradent (depuis Darwin, il est supposé qu’un organe inutilisé se dégrade, pas seulement parce qu’on ne l’utilise pas (lamarckisme), mais parce que la sélection naturelle n’agit plus dessus). Il semble donc impossible de revenir à un état précédent. Surtout que là on parle de passer d’un plan d’organisation à un autre, y’a quand même une métamorphose entre une larve et un adulte d’Osedax, ce qui implique un remaniement total du corps ! Cette idée de l’irréversibilité de l’évolution est appelée « loi de Dollo », qui stipule que statistiquement il est improbable que l’évolution puisse revenir en arrière. Mais là c’est le cas, alors on fait quoi ? La théorie de l’évolution c’est pourri ? On invite les créationnistes à venir boire un café à la fac ? Bien sûr que non, comme d’habitude ce n’est pas si simple. Premièrement seuls les mâles sont nains chez Osedax. Les femelles ont toujours leur « grande » taille avec tous leurs caractères.  Ces gènes sont donc toujours présents chez la femelle, suggérant qu’ils seraient seulement inactivés chez le mâle. Pensez-y, nous avons bien des tétons : c’est le même problème. Tout caractère présent chez la femelle l’est potentiellement chez le mâle pour peu que ces caractères ne soient pas sur un chromosome sexuel (or en plus, tous les animaux n’ont pas de chromosomes sexuels).


Les deux différentes possibilités de l’évolution de la forme/taille du mâle chez Osedax. Les implications sont discutées dans l’article. Les changements sont représentés par les flèches rouges, les mâles sont en bleu et les femelles sont en rouge (oui c’est cliché mais on parle de vers là !). Schéma réalisé par mes soins.


Et si tout cela n’était pas aussi tordu que ça en a l’air ?

Ok, très bien, pourquoi pas, mais quand même, pourquoi passer d’un mâle nain à un mâle de taille plus importante ? Si c’était avantageux d’avoir des mâles nains, pourquoi se trouer le c… ah non, y’en a pas… pourquoi s’embêter à revenir sur l’ancien plan d’organisation, aussi possible cela soit-il ? Ben j’ai fait mon cachotier et y’a quelques détails sur lesquels je n’ai pas assez insisté, voir pas mentionné du tout ! Premièrement les femelles d’Osedax priapus sont parmi les plus petites des Osedax. Ensuite même si ce ne sont pas des mâles nains à proprement parler (de pauvres larves), les mâles font quand même seulement un tiers de la taille de la femelle ! Ils sont donc petits (mais pas vraiment nains/larvaires !). Plusieurs explications, un peu toutes liées peuvent justifier cette évolution. Osedax priapus n’est trouvé que sur de petits os, il est possible que ce soit un spécialiste d’un environnement éphémère où une reproduction plus rapide serait avantageuse, d’où notamment une petite taille pour le mâle comme la femelle. De plus la taille réduite de ces vers permettrait une compétition moins importante entre mâles et femelles. Bref, je ne vais pas rentrer dans les détails et il vous reste à lire la publication originale. Aussi, pour encore nuancer cette affaire, oui le mâle ressemble à une femelle, mais quand même, pas tout à fait, et il garde des traces de son passé de larve. Déjà la taille toujours réduite, mais aussi la position de la vésicule séminale, où le sperme est gardé. Chez les mâles nains la vésicule séminale se trouve à l’avant de l’animal. Et bien chez le mâle d’Osedax priapus c’est aussi le cas. Ce qui est bien pratique lorsqu’on est un pénis géant enraciné et qu’on doit s’étendre de son trou pour féconder les demoiselles alentour ! Conséquence ? Au lieu des quatre tentacules (plus exactement palpes) antérieurs des femelles, les mâles n’en ont que deux, parce que vous comprenez, il en faut de la place pour leur bel organe ! En gros, le mâle d’Osedax priapus est contraint par son passé évolutif, on parle de contrainte phylogénétique.



Et une conclusion pour dire qu’on ne peut pas trop conclure…

Alors que nous apprend toute cette histoire ? Déjà que si vous avez été surpris par le mode de reproduction d’Osedax, c’est peut-être qu’on a pas l’habitude d’entendre ce genre de chose du côté des mammifère.. Mais aussi, et surtout, qu’en biologie évolutive il est dur de faire de bonnes règles et de prévoir ce qu’il va se passer. Une annélide normale, c’est un ver avec plein de segments, un tube digestif, des mâles et des femelles de même taille, souvent fouissant dans le sable ou la vase. Là on a un ver sans segments ni tube digestif, vivant dans des os et avec un mâle aux origines évolutives naines, mais qui se retrouve être bien plus grand que ses compères. L’étonnement premier de cette réversion évolutive (un mâle ancestralement nain, qui prend une taille « raisonnable ») s’estompe bien vite lorsqu’on étudie le problème en profondeur. Aussi incroyable que ce soit :
  • génétiquement ce n’est pas impossible  
  • le mâle reste un faux géant (un tiers de la femelle, elle même plus petite que la moyenne, et une paire de tentacules manquante)
  • l’écologie, encore très inexplorée, des Osedaxpourrait nous expliquer plus en détails cette tendance évolutive.
Encore une fois, l’évolution des êtres vivants (et surtout des vers, juste parce que ils sont mes chouchous) nous réserve bien des surprises…


Pour finir, juste pour le fun ! L’expression « ver zombie » du titre vous a peut-être laissé perplexe, mais c’est simplement parce qu’ils mangent des os. Source : ver zombie.

Sources :


L’article original :
Rouse G. W., Wilson N. G., Worsaae K. et Vrjienhoek R. C. 2015. A dwarf male reversal in Bone-eating worms. Current biology, 236-241. 
La description originale du genre Osedax :
Rouse G. W., Goffredi S. K. et Vrjienhoek R. C. Bone-eating marine worms with dwarfmales. Science, 305, 668-671.
Un des bouquins qui discute des modalités évolutives de l’apparition des mâles nains :
Ghiselin M. T. 1974. The economy of nature and the evolution of sex. University of California press, Berkeley.

Et pour les Anglophones qui veulent aller plus loin :


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La sélection scientifique de la semaine (numéro 164)

– La NASA s’apprête à se lancer dans un gymkhana spatial  : aller prélever un gros rocher sur un astéroïde puis le placer en orbite autour de la Lune avant d’envoyer des astronautes l’étudier. Le tout ferait un bon entraînement … Continuer la lecture

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Lion Science

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Trancription de ma présentation préparée pour Lyon-Science. Avertissement: cette présentation contient des propos, images et vidéos avec du sexe et des cadavres pouvant choquer les plus jeunes. Certes les lecteurs habitués de mon blog ne seront pas surpris, mais là, je parle en public… Me voici à Lyon où j’ai été… Lire Lion Science Continue reading

La sélection scientifique de la semaine (numéro 162)

– L’illustratrice Héloïse Chochois a vécu quatre mois au Laboratoire de physique des solides avec des physiciens, chercheurs, étudiants, thésards… Cela donne la BD Infiltrée chez les physiciens, dont la publication en ligne a commencé cette semaine. – Un nouveau blog dans … Continuer la lecture

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Retranscription de l’interview du professeur Selosse

Retranscription réalisée par Romain Domart, Johan Mazoyer et relue par Taupo. Article publié simultanément sur SSAFT. Alan : Podcast Science est un projet un peu magique… Là où une émission de « vulgarisation » scientifique traditionnelle ferait du top-down, de la diffusion de savoirs scientifiques, chez Podcast Science, il s’agit plutôt d’un dialogue, avec tout […]
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Retranscription : Evolution et chimères, interview du Professeur Selosse pour Podcast Science

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Grâce au fantastique travail de Romain Domart et Johan Mazoyer, l’interview du Pr. Selosse est retranscrite et publiée simultanément ici et sur Podcast Science! Bonne lecture! Alan : Podcast Science est un projet un peu magique… Là où une émission de « vulgarisation » scientifique traditionnelle ferait du top-down, de la diffusion de savoirs… Lire Retranscription : Evolution et chimères, interview du Professeur Selosse pour Podcast Science Continue reading

Ce papillon qui se joue du sonar des chauves-souris

Cela dure depuis plus de 60 millions d’années. Depuis tout ce temps, chauves-souris d’un côté, papillons de nuit de l’autre, sont engagés dans une course aux armements, les premières pour perfectionner les outils acoustiques de détection de leurs proies volantes, … Continuer la lecture

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Chapitre 1_Médecine et Evolution: Je t’aime, moi non plus.

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Maintenant que le plan est posé et que je me suis dédouané de certaines incommodités (ici), allons-y gaiement. Médecine évolutive… Médecine et évolution… Deux mondes gigantesques, deux titans de théories et de savoir faire. Et qui pourtant ne se sont jamais véritablement rencontrés. Pourquoi  ?
 
Doctor Charles D.
Nous allons ici poser les bases pour la suite de cette mini-série que j’entame et faire un peu d’histoire,  nous rendre compte que médecine et évolution ont eu quelques occasions de se rencontrer dans le passé, mais aussi que les barrières culturelles sont profondes et les objectifs bien différents.
Je me suis ici inspiré de deux conférences. L’une donnée par Luc Périno, médecin généraliste français dont voici le site web (Luc Périno). L’autre par Samuel Alizon, dans le laboratoire de Génétique et Evolution des Maladies Infectieusesà L’IRD de Montpellier.
          I)     Un peu (beaucoup) d’histoire : de avant à 1860.
Théorie des 4 humeurs, basée sur les 4 éléments (terre, eau,
feu et air )
, chacun correspondant à un fluide du corps
et associé à une série de pathologies.
La médecine, celle qu’on appelle moderne, celle qui ne traite pas une infection par des drogues ou des saignées est en fait relativement récente. Avant le XIX° siècle on pouvait la considérer comme quasi-philosophique avec sa pensée des 4 humeurs développée par Galien en 129 après J.C. (pensée qui repose sur le rétablissement des 4 éléments qui composent le corps). Bien sûr on trouve quelques herboristes ou éleveurs de sangsues dans les ruelles sombres, quelques moines connaissant les plantes qui soignent ou quelques sorcières qui brûlent sur des bûchers. On connaît aussi sans le savoir, les effets de certaines molécules dont l’IPK, l’aspirine ou l’akinine qui aident dans la lutte contre fièvres et douleurs. Mais le savoir est limité et surtout, on ne comprend pas ce que l’on fait : il n’ y a aucune preuve physiologique de nos actions. Les bases de la médecine moderne seront réellement posées avec Harvey et Lavoisier qui respectivement en 1628 et 1626, découvriront la circulation sanguine et le rôle de l’oxygène dans la respiration. Bref, après 2 ou 3 milliers d’années de tripatouillage, on commence à comprendre comment notre corps fonctionne.


     Les sciences évolutionnistes n’ont pas à se vanter elles non plus d’être centenaires comme Pascal nous l’explique très bien ici (Petite histoire de la Biologie). Elles sont apparues de façon très tardive et, pour résumer, nous pouvons dire que le petit père de l’ Évolution est (et bien malgré lui) Lamarck qui a voulu trier et classer le vivant et son hétérogénéité. Il n’a malheureusement pour lui pas pointé du doigt les bons mécanismes (Dieu?) mais quelques années plus tard Darwin s’en chargera à sa place.
      A la fin des années 1850, nous entrons dans 10 années de folies, 10 années glorieuses où tout sera posé comme par enchantement dans les deux disciplines :
          =>  En 1858 Virchow propose la théorie de la pathologie cellulaire. Pasteur en 1861 lance son traité sur les “corpuscules organiques”. Puis Bernard en 1865 publie son “Introduction à l’étude de la médecine expérimentale”. Le paradigme est posé : l’Homme est une machinerie cellulaire et organique qui  peut être déréglée par une intervention externe (bactérienne, virale, parasitaire, physique,…). Cette machine présente des symptômes de ce dérèglement et devrait être réparable (ou non). C’est la base de la méthode anatomo-clinique qui vient de naître et qui, après 250 ans, fait toujours son chemin.
          => Du côté de l’évolution, il y a d’abord Charles D. comme les intimes l’appellent, qui sortira son best -seller en 1859, puis Mendel qui posera les bases de la génétique en 1865.
          II)      De 1869 à 1950 : quelques essais plus ou moins foireux.

Nous y sommes donc, la médecine a posé ses bases (qui ont fait leurs preuves d’ailleurs) alors que les sciences de l’évolution sont naissantes. Quelques tentatives d’intrusion de l’évolution dans la médecine vont cependant exister très tôt et elles vont se concentrer sur deux points.      Vous connaissez déjà le premier, c’est l’eugénisme qui conduira tout droit au nazisme, que je ne prendrai pas la peine de considérer ici. Je dirai simplement que le nazisme a été l’extrême de cette idéologie, mais que les États-Unis, la Suède et d’autres pays ne se sont pas gênés pour stériliser plusieurs milliers d’individus jugés mauvais pour la population. Passons…
La découverte de la pénicilline, une révolution dans le de domaine
de la santé,
Source: National WWII musuem, New-Orleans. 

    L’autre point sera bien plus intéressant: la bactériologie. Le premier à toucher le problème du doigt sera Théobald SMITH qui, en 1887, conclua dans un manuscrit de bactériologie qu’une bactérie infectieuse peut se retrouver dans notre environnement dans une forme inoffensive. Autrement dit, il se rend plus ou moins compte que les bactéries évoluent. Et avec elles… nos maladies ! Lui succèderont très rapidement Messieurs Pasteur et Koch qui, avec leurs méthodes de vaccination, seront en fait les premiers à effectuer des manips’ d’évolution expérimentales sur des micro-organismes. 
 
           Mais les premières personnes qui s’approcheront véritablement du lien entre évolution et médecine sont les disciples d’Alexander Fleming. Pour l’histoire, c’est au retour de ses vacances d’été de 1928, que notre cher Alexander découvre que ses expériences de bactériologies ont été sabotées par une souche de champignon dont le nom sonne comme un sauveur : Penicilium notatum. Sans le vouloir, il vient de découvrir le premier antiobiotique utilisé massivement par l’homme, la pénicilline. La production de masse commencera 14 ans plus tard en 1942 et c’est en fait le moment de la petite question piège :
 ”Au bout de combien de temps le premier article scientifique viendra crier au scandale, en s’étonnant que , l’antibiotique ne fonctionne pas sur certains des patients traités ?” 
2 ans ? 5 ans ? 10 ans ? 150 ans ? Je vous ai dit qu’il y avait un piège ! Dès 1940 des résistances étaient connues… en 1942, 10% des patients ne répondaient plus, en 1949 ils étaient 50%… Bienvenue dans le monde de l’antibio-résistance, problème purement évolutif, lié à des mécanismes de sélection naturelle et de mutation. Je n’en parlerai pas plus ici, mais reviendrai dessus dans un prochain article (bande de veinards!).
          III)     Toujours un peu (plus) d’histoire : de 1950 à maintenant. Dans les années 1950 les évolutionnistes sont en effervescence : ils vont fourrer leur gros nez dans tous les domaines et théorisent à peu près tout et n’importe quoi à la lumière de leur dada, la sélection naturelle. Génétique et Théorie Synthétique, Théorie Neutraliste, Gène Égoïste, Immunologie,… La médecine, quant à elle, fait face à une crise identitaire dans les pays développés. Les antibiotiques sont là, ils soignent les symptômes, détruisent les méchantes bactéries (certes malgré des résistances) et réduisent la mortalité infantile de façon drastique, l’espérance de vie augmente  d’environ 40 ans ( /!\ on ne vit pas forcément plus longtemps, on meurt moins étant jeune et l’ Espérance au sens mathématique augmente en conséquence /!\ ). Va-t-on rendre l’homme immortel ? Est-ce la fin de la mort ? Mais Oui ! Joie sur nos têtes !

Espérance de vie en France au cours des 3 derniers siècles.
Source : La prévention du risque en médecine, Pierre Corvol

      Pas vraiment en fait… Car de “nouvelles” pathologies émergent : cancers, maladies cardio-vasculaire, maladies neuro-dégénératives ou auto-immunes… Des maladies de la senescence et du dérèglement du corps, causées (nous verrons plus tard que c’est faux) par rien d’autre que notre nous-même de pathocénose (“denvironnement de maladie”, nous y reviendrons dans un prochain post). Et le paradigme dans lequel la médecine s’était enfermée ne fonctionne donc plus : les symptômes ne peuvent plus êtres expérimentés et la temporalité change. Oui: la temporalité change et c’est bien tout le problème. Nous passons de maladies vécues dans un instant clinique, à des maladies infra-clinique, voir virtuelles. Je m’explique : la médecine doit désormais se baser sur des statistiques (beurk) pour prévoir si quelqu’un sera malade. Elle prédit des maladies qui n’existent pas encore chez le patient selon une approche probabiliste. Un exemple ? N’avez-vous pas entendu dire par votre médecin: “Vous fumez de l’herbe ? vous buvez du jus betterave en plus? J’espère que vos parents étaient à Woodstock… Mon pauvre, vous avez 92 % de chance d’attraper une hipitonite aiguë!”. Les bio-statistiques arrivent, donnent des chances de s’en sortir et dans les 50 dernières années, nous n’avons gagné que 3 à 4 ans d’ espérance de vie. Comprenez-moi bien, je ne dis pas que la médecine a tort de faire cela, au contraire. Je dis simplement qu’ elle sort de l’urgence du soin, puisque la maladie dure, et est prévisible. Et nous verrons qu’elle va alors devenir ouverte au dialogue.
“-I… AM…DEATH”
“-We don’t want any !”
      Je vais me permettre ici une petite parenthèse, qui n’engage que moi mais… même si aujourd’hui on comprend toujours mieux ces maladies, même si on essaye d’en réduire les causes ou d’en soigner les conséquences, je suis malheureusement dans le devoir de vous informer que vous en mourrez. Si ce n’est pas un cancer, ce sera une maladie cardio-vasculaire. si ce n’est pas une maladie cardio-vasculaire, elle sera auto-immune ou neuro-dégénérative. C’est la mort. Ou plutôt la vie en fait ! Nous ne sommes pas éternel comme l’explique ici Pascal (Pourquoi on meurt ?) et comme nous le reverrons peut-être plus tard.




          IV)     Le bon sens comme barrière.
Revenons à nos moutons. Nous avons vu qu’ historiquement, la médecine et l’évolution ont fait leur chemin mais qu’elles ne se sont jamais vraiment rencontrées durablement. Pourquoi ?
Une guerre contre la maladie, la doctrine martiale
     En fait, j’ai déjà donné l’explication la plus probable un peu plus haut. Les deux sciences ne se placent pas dans la même temporalité. La logique des sciences de l’évolution est historique : on regarde comment, dans le temps, les interactions se sont façonnées. La logique de la médecine a toujours été au contraire martiale et immédiate: on déclare la guerre à la maladie et on la détruit rapidement avant qu’elle ne nous détruise. Logique implacable. Discutez avec un médecin qui est face à un patient. Passez-moi l’expression mais… qu’en a-t-il à foutre de pléiotropie antagoniste en gériatrie, de milliers d’années de sélection face à une césarienne, de bipédie et d’hypertension ou de flore intestinale et d’obésité… Il va vous répondre (à raison) “Tu me le soignes avec ton évolution mon malade ? Bah non coco… T’es bien gentil avec ton darwinisme mais là, dans les minutes, heures et jours qui viennent, tu ne me le sauveras pas”.
      Et effectivement, je ne peux pas dire grand chose contre cet argument. Pourtant, nous l’avons vu plus haut, cette logique martiale ne marche plus vraiment aujourd’hui, puisque nous entrons dans une aire de médecine probabiliste. Je ne dis pas que les infections virales, bactériennes ne sont plus présentes (ébola/VIH/grippe/paludisme/…), mais nous avons déjà des idées pour en soigner la plupart. Et il existe de nouvelles maladies pour lesquelles nous ne sommes plus dans l’urgence (cancer/cardio-vasculaire/neuro…). Et c’est peut-être pour celles-ci que nous autres évolutionnistes avons maintenant un petit espace où nous engouffrer pour dire : 
“Et si on regardait pourquoi ? Et si au lieu de s’intéresser aux heures à venir pour le malade, nous nous intéressions aux millions d’années qui ont conduit à cette maladie ? Et si au lieu de regarder simplement la maladie, nous la considérions comme un corps étranger dans un environnement ? Et si nous considérions cette interaction comme un conflit entre deux parties qui ne peuvent s’entendre ? Et si tout était lié au hasard ? Et si notre mode de vie, en rupture avec l’environnement dans lequel nous avons évolué, nous rendait malade ?”. 
      Les questions semblent triviales, et peut-être inutiles, mais elles définissent l’idée de la médecine darwinienne: réintégrer l’homme dans un processus évolutif pour comprendre ses maladies. J’espère vous montrer dans les 6 ou 7 articles qui vont suivre ce long billet (et non pas 4 comme prévu initalement) que les processus évolutifs permettront de mieux comprendre les maladies, et peut-être un jour, de soigner. Car oui, je dis peut-être. Je ne pense pas me tromper en disant que nous autres évolutionnistes ne développerons pas de thérapie. Mais étudier l’évolution des maladies ou des agents pathogènes pourra permettre de pointer du doigt quelques pistes de réponses….
Alex
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