La consanguinité augmente-t-elle la fertilité?

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Une récente vidéo de l’excellente équipe de «Dirty Biology» revient sur une étude de 2008 arrivant à la conclusion curieuse voulant que les unions entre cousins du troisième et quatrième degrés, seraient davantage fertiles que les unions entre individus moins apparentés. Les auteurs de cette étude, concluent que plus grande fertilité des cousins au troisième […]

La consanguinité augmente-t-elle la fertilité?

Commençons par cette sympathique vidéo de l’excellente équipe de «Dirty Biology».


Dans cette vidéo Léo Grasset empale d’emblée un préjugé encore fortement ancré, à savoir celui voulant que la consanguinité serait forcément négative, ce qui n’est en effet de loin pas toujours le cas. Mieux comme l’avait rappelé le généticien André Langaney, la consanguinité peut même s’avérer bénéfique à partir du moment où la population consanguine a purgé les allèles délétères qui auraient été susceptibles de poser problème en cas d’homozygotie. La consanguinité n’est donc pas forcément négative. Et heureusement! Car comme le rappelle là encore André Langaney nos ancêtres ont dû sacrément cousiner et cela sur de nombreuses générations faute de mobilité et d’effectifs suffisants. Pour autant la consanguinité n’est pas sans risque. La mauvaise réputation de celle-ci a également des bases on ne peut pas plus substantielles. Car si des allèles délétères se baladent au sein d’une famille, ce qui est souvent le cas, alors gare à la consanguinité qui a tendance à favoriser l’homozygotie pour certains de ces allèles. Cependant cela n’est généralement vrai qu’en cas de forte consanguinité, si la diversité génétique au sein d’une population donnée est suffisamment importante, le cousinage au troisième et quatrième degré semble souvent pouvoir se faire sans que cela ne débouche sur des problèmes de santé. Mais cela la vidéo de «Dirty Biology» l’explique déjà très bien.

Cependant il y a un point majeur de la dite vidéo qui m’a laissé pour le moins circonspect. Il s’agit d’une étude publiée dans la revue «Science» soutenant une hypothèse voulant que la consanguinité favoriserait la fertilité. [1] L’étude en question porte sur des banques de données de diverses familles islandaises allant du début du 19ème siècle au milieu du 20ème siècle. L’analyse de ces données montre trois choses, (1) les unions entre cousins au premier degré débouche sur une fertilité moindre, probablement dû selon les auteurs à la dépression de consanguinité. (2) Les unions entre cousins du troisième et quatrième degré débouche en revanche sur la fertilité la plus élevée observée, avec non seulement davantage d’enfants mais également à terme de petits enfants. (3) Les unions entre parents plus éloignés que le troisième et quatrième degré, déboucherait en revanche de nouveau à une fertilité moindre, pire les unions de personnes généalogiquement éloignés déboucheraient même à un nombre de petits enfants inférieur à celui des unions entre cousins au premier degré.

Problème…

L’étude ne s’arrête pas aux constats mentionnés ci-dessus, elle spécule sur leurs causes. D’une part elle attribue à la moindre fertilité des cousinages au premier degré à la dépression endogamique. D’autre part elle attribue la moindre fertilité des unions les moins étroitement apparenté à ce que nous pourrions réellement appeler une dépression hybride! Ainsi les auteurs de cette publication affirment que les unions au troisième ou quatrième degré de cousinage seraient les plus optimales en terme de fertilité (et donc évolutivement parlant), dès que le cousinage est moindre une dépression hybride commencerait à affecter la fertilité des partenaire génétiquement plus distants l’un de l’autre, conclusion que reprend l’équipe de «Dirty Biology» dans sa vidéo.

Axe des abscisses pour les quatre graphes: degré de consanguinité. Axes ordonnées, pour le graphe A: Nombre d’enfants, pour le graphe B: Nombre d’enfants ses reproduisant, Pour le graphe C : Nombre de petits enfants Graphe C: Espérance de vie moyenne des petits enfants. Rappel il s’agit de données concernant la population islandaise de 1800 à 1965. [1]

Or cette conclusion pose problème pour deux raisons majeures. La première est bien évidemment l’absence de données biologiques concrètes attestant du phénomène de dépression hybrides pour les données analysés. Par exemple et de façon inverse, l’existence de dépression endogamique est appuyée par l’espérance de vie moindre des enfants issus de cousins au premier degré, il n’y a en revanche pas de variation significative de l’espérance de vie des enfants issus d’unions au degrés de cousinage plus éloignés. Certes on peut rétorquer qu’une dépression hybride peut affecter uniquement la fertilité des «hybrides» sans affecter la santé de ces derniers. Cependant cette hypothèse même si hypothétiquement possible, n’est donc ici appuyé par aucune donnée véritablement concluante.

La deuxième critique est l’absence de toute analyse socio-culturelle approfondie. Car après tout n’est-il pas possible que la plus grandes fertilité des unions consanguines s’expliquent par des facteurs purement socioculturels. En gros il s’agirait simplement du fait que les individus les plus religieux et conservateurs tendent à la fois à se marier davantage entre cousins et à avoir davantage d’enfants. À l’inverse les personnalités les plus individualistes tendent à se marier en dehors de leur communauté et à former des familles moins nombreuses. Conscients de cette possible objection les auteurs de cette étude affirment que la baisse constante et graduelle de la fertilité à partir du quatrième degré de cousinage jusqu’au septième, n’est pas entièrement compatible avec les possibles facteurs culturels susmentionnés. Car après tout, et comme le mentionnent les auteurs de l’étude, pourquoi une baisse sensible de fertilité du sixième au septième degré de cousinage? On a en effet du mal à croire que cette baisse puisse témoigner de différence culturelles notables entre les couples dont les partenaires sont cousins aux sixième degré par-apport aux couples dont les partenaires sont cousins au septième degré. Certes cette objection est valide et montre que l’hypothèse de facteurs culturels n’est pas avérée… Cependant elle n’est pas non-plus réfutée! Ni moins ni davantage que l’hypothèse biologique des auteurs de cette étude. Car sans analyse détaillés de variables culturelles, corrélées à la consanguinité, aux liens sociaux, etc, etc… au sein de la société islandaise durant cette tranche de son histoire, on ne peut pas exclure péremptoirement que cette baisse de fertilité, même celle allant du sixième au septième degré de cousinage, a des bases socioculturelles et non pas biologiques. Bien évidemment l’inverse est également vrai, on ne peut non plus pas exclure péremptoirement des facteurs biologiques à cette disparité. Dès lors même si l’échantillonnage de cette étude est vaste on ne peut guère affirmer avoir ici une démonstration concluante de l’apparition d’une dépression hybride au-delà du quatrième degré de cousinage. Par ailleurs notons que le degré de cousinage ne suffit pas à déterminer la proximité génétique de deux individus. Ainsi une population demeurant réduite pendant de nombreuses générations, verra ses membres êtres très semblables génétiquement. Tellement semblables que deux cousins très éloignés de cette population pourraient s’avérer génétiquement bien plus semblables que le sont deux cousins au premier degré d’une populations se caractérisant par une plus grande diversité génétique. Or les populations plus diverses génétiquement sont-elles moins fertiles en raison de cette plus grande diversité? Je ne connais aucune étude à ce sujet, mais on devine en quoi cela peut compliquer le tableau entourant l’hypothèse faite par les auteurs de l’étude précédemment mentionnée.

Conclusion

La question du cousinage et de la consanguinité est plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. L’équipe de «Dirty Biology» souligne à juste titre le fait que la consanguinité est souvent injustement diabolisée alors qu’elle est plus commune qu’on le pense et pas forcément négative pour la santé. Cependant l’hypothèse tirée de l’étude de la revue «Science», hypothèse voulant qu’une dépression hybride pointerait le bout de son nez au delà du quatrième degré de cousinage, demeure très incertaine considérant l’absence de données véritablement concluante en sa faveur et l’absence d’analyse sociologique approfondie qui permettraient éventuellement de déterminer diverses variables confondantes derrière les chiffres analysés. En fait à ce stade cette hypothèse doit donc être prise avec la plus grande prudence. De toute manière qu’on se rassure ne pas se reproduire avec ses cousins n’empêche pas d’avoir une descendance nombreuse. Pensons à Gengis Khan ainsi qu’à ses frères et fils, ils n’ont pas qu’ensemencé de proches cousines à eux, bien au contraire! Et pourtant leur descendance est remarquablement nombreuse. Bon ok c’est aussi et surtout parce qu’ils ont ensemencé comme peu d’hommes ont eu l’occasion de le faire dans l’histoire. Oui avec l’exemple de Gengis Khan je triche un peu car cela me permet de partager cette autre et excellente vidéo  de «Dirty Biology», vidéo consacrée, entre autre, à la descendance de ce célèbre conquérant.

  Référence:

[1] Agnar Helgason et al (2008), An Association Between the Kinship and Fertility of Human Couples, Science
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Du Hip-Hop et de la Science!

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singe mélomane

(DIGITAURA/FLICKR/CC)

Quand on pense au Hip-Hop, on s’imagine être entouré de grosses cylindrées et d’une demi-douzaine de strip-teaseuses, mais surement pas de livres de ScienceEt pourtant … Bien au delà des 50 cents et autres Snoop Dogg (lion …),  il existe un rappeur qui s’est dit que ça serait une bonne chose que d’utiliser le Hip-Hop pour propager la culture scientifique!


Darwin on the MIC

Big ups to Darwin!
Baba Brinkman est un rappeur un peu différent des autres. Quand d’autres préfèrent parler de leur amour des femmes, lui se lance dans un savant mélange de Hip-Hop et de Darwinisme. Tout commence en 2008, lorsque Baba rencontre le Dr Mark Pallen lors de sa tournée au Royaume-Uni. Mark est à ce moment là en train de préparer son Rough Guide To Evolution, et, en amoureux inconditionnel de Hip-Hop, demande à Baba s’il pourrait accompagner son guide de l’évolution avec un peu de musique qui vient de la rue. Baba, passionné de Science se dit pourquoi pas!

De cette collaboration improbable né le Rap Guide To Evolution , qui devient le premier album de Hip-Hop “peer-reviewed” (les paroles ont été soumises à la critique de Mark Pallen et de  plusieurs biologistes).

Cet album, c’est un peu comme si Jay-z voulait te faire le cours de biologie évolutive en live 

Baba le dit lui-même dans Hypnotize, il a passé son temps à écouter Kanye West, Nas et Jay-z en lisant Richard Dawkins (“Cause I’ve been listenin’ to Kanye, Nas and Jay while reading Richard Dawkins“).
Et tout  y passe, l’ADN, la sélection artificielle, mais aussi notre origine africaine commune ou encore la psychologie évolutive. Et c’est bon, même très bon! Mention spéciale pour l’hilarante Creationist Cousins (n’oubliez pas les sous-titres):


Creationist Cousins – Baba Brinkman


Baba a toujours été passionné par la Science et surtout la théorie de l’évolution. Il voit notamment une analogie entre la sélection naturelle et la compétition entre les rappeurs pour atteindre la consécration et passer à la radio. Selon lui, le concept de sélection naturelle peut être résumé par cette citation de Pras des Fugees sur l’album The Score: “Too many MCs, not enough mics“. Remplacez MCs par individus et mics par ressources et Darwin est là! Pour Baba, si les individus ne sont jugés que sur leur aptitude à se reproduire et survivre, les rappeurs ne le sont que sur leur succès.

Darwin se met à la musique…

Évolution darwinienne de la musique de la génération N à N +1.
 
(Crédit: Robert M. MacCallum, Matthias Mauch, Austin Burt, Armand M. Leroi / PNAS)
Si la sélection naturelle fait rage parmi les artistes, d’autres scientifiques se sont dit que l’évolution de la musique devait elle aussi suivre les mêmes règles! Dans un article publié dans PNAS en 2012, MacCallum et ses collègues se sont demandé si la musique pouvait être issue d’une simple sélection darwinienne (culturelle) exercée par l’Homme sur le son. Pour y répondre, ils ont construit un programme informatique qui génère aléatoirement une population darwinienne de boucles audio de 8 secondes se reproduisant par deux à chaque génération. Leur particularité? Les internautes étaient invités à dire ce qu’ils pensaient des boucles à chaque génération (de “insupportable” à “j’adore”). Les boucles conservées à la génération suivante étaient issues de la “reproduction” de deux boucles ayant eut les meilleures notes. Dans cette expérience, les gènes étaient représentés par les caractéristiques des boucles: le rythme, les instruments utilisés, les notes, etc …

Au final, au bout de 2513 générations et l’oreille cobaye de 6931 internautes, le programme évolua de simples boucles audio aléatoires vers de la musique! Même plus, la musique finale était dominée par les instruments à cordes et avait une rythmique comparable à ce qui se fait actuellement. Notez bien que les chercheurs ont réussi l’exploit de parvenir à une forme de musique (avec ses codes) sans qu’aucun but artistique ne guide leur création, seulement la sélection darwinienne! Fort de leur succès, MacCallum et ses collègues ont relancé l’expérience sur leur site web Darwin Tunes The survival Of The Funkiest. N’hésitez pas à aller écouter l’évolution de la musique (de 0 à 8700 générations) sur Sound Cloud. C’est pas tous les jours que l’on peut écouter de la Science!

Revenons à notre rappeur darwinien

Baba, qui vient de publier un article dans la revue scientifique Evolution (Darwin on The MIC), ne s’est pas arrêté à l’évolution. En effet, on peut trouver dans sa discographie, un rap guide to medecine , un autre sur le business ou encore un sur les religions. Exaspéré par les pseudo-sciences en vogue aux USA, Baba produit même en 2010 son Rationalist Anthem (Hymne au rationalisme), inspiré d’une chanson de Jay-Z dans l’album The Blueprint3.

Bref, Baba c’est l’alliance aussi improbable que géniale de la musique de la rue avec la Science. Baba, c’est l’occasion de faire dire à TupacOnly Darwin can judge me“!


Natural Selection – Baba Brinkman

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La sélection scientifique de la semaine (numéro 163)

– Les zones océaniques pauvres en oxygène ne cessent de grandir et de menacer certains pans de la vie marine. (en anglais) – La forêt amazonienne absorbe de moins en moins bien le carbone émis par l’homme. – En France, … Continuer la lecture

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Retranscription de l’interview du professeur Selosse

Retranscription réalisée par Romain Domart, Johan Mazoyer et relue par Taupo. Article publié simultanément sur SSAFT. Alan : Podcast Science est un projet un peu magique… Là où une émission de « vulgarisation » scientifique traditionnelle ferait du top-down, de la diffusion de savoirs scientifiques, chez Podcast Science, il s’agit plutôt d’un dialogue, avec tout […]
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L’Histoire de Deux Corneilles

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Corneilles2
La Corneille Noire (Corvus corone) et la Corneille Mantelée (Corvus cornix).sont souvent décrites comme étant deux espèces distinctes, car malgré leur interfécondité, elles demeurent deux populations relativement bien distinctes l’une de l’autre. Une récente étude publiée dans la revue «Science» nous amène de fascinantes révélations tant sur les relations génétiques de ces deux populations de […]

L’Histoire de Deux Corneilles

Corneille Mantelée (Corvus cornix) à gauche et Corneille Noire (Corvus corone) à droite

L’intitulé ce cet article est donc «L’ Histoire de deux corneilles» (titre que j’ai honteusement copié et traduit de l’article du biologiste Jerry Coyne) ou mieux dit l’Histoire de deux populations de corneilles européennes, à savoir la corneille noire (Corvus corone) et la corneille mantelée (Corvus cornix). Deux populations de corneilles qui ont donc chacune leur nom binominal en latin servant à définir des espèces. Ainsi si l’on s’en tenait à la nomenclature Corvus corone et Corvus cornix seraient bel et bien deux espèces distinctes. Problème comme pour l’ourse polaire (Ursus maritimus) et l’ours brun (Ursus arctos), ces deux populations de corneilles sont interfécondes! Mais c’est encore pire lorsque l’on analyse le génome de ces deux populations sur leurs aires respectives de distribution. [1]
Aires de distribution de la corneille noire (gris foncé) et de la corneille mantelée (gris clair) le présent diagramme indiquant égalament la localisation des individus dont le génome a été étudié dans l’étude citée dans le présent article. [1]
En effet une récente étude mené par J. W. Poelstra, N. Vijay et al [1] montre de manière claire que les corneilles noires allemandes sont génétiquement plus proches des corneilles mantelées suédoises que des corneilles noires espagnoles. Difficile dès lors de considérer les corneilles noires et les corneilles mantelées comme deux espèces distinctes car de toute évidence les flux de gènes sont relativement réguliers, même si limités, entre ces deux populations de corneilles. Mais l’étude pointe également vers d’intéressantes exceptions à cette dernière constatation. En effet sur plus de huit millions de «Single Nucleotide Polymorphism» (SNPs) analysés seuls 83 distinguait de manière catégorique (c’est-à-dire étaient fixées ou presque fixées) corneilles noires et corneilles mantelées et 81 des 82 SNPs en question se situent sur un seul chromosome à savoir le dix-huitième chromosome! [1] Et comme on peut s’y attendre les SNPs incriminés correspondent à des séquences génétiques impliqués dans la couleur du plumage!
Comme le schématise la divergence génétique entre différentes populations de corneilles via les plus de 80 millions de SNPs situés sur l’ensemble du génome. Nous remarquons par exemple que pour la majeure partie du génome, l’indice  de fixation Fst est moindre est moindre entre corneilles noires allemandes et corneilles mantelées suédoise qu’il ne l’est entre corneilles noires allemandes et corneilles noires espagnoles. Donc que les corneilles noires allemandes sont génétiquement plus proches des corneilles mantelées suédoises qu’elle ne le sont des corneilles noires espagnoles. Cependant nous remarquons sur l’ensemble du génome quelques exceptions. En effet il existe des séquences génétiques qui divergent énormément entre l’ensemble des corneilles noires et des corneilles mantelées, y compris entre corneilles noires allemandes et corneilles mantelées suédoises. C’est sur le chromosome numéro dix-huit que se concentrent l’essentiel de ces SNPs séparant nettement les corneilles noires des corneilles mantelées. [1]
Mais pourquoi alors que pour la majorité du génome les différents allèles voyagent relativement librement d’une population à l’autre, certains allèles, ceux codant de la couleur ne parviennent pas à circuler librement via les flux de gènes ayant pourtant court entre corneilles noires et corneille mantelée. Pourquoi? La réponse s’appelle «sélection sexuelle»! En effet parmi les SNPs variant de manière importantes en fréquence entre corneilles noires et corneilles mantelées, certains se trouvent également sur des séquences impliquées dans la vision et donc très probablement dans les préférences visuelles de ces corneilles! La conséquence de tout ceci est que les corneilles de chaque population ont tendance à privilégier les accouplements avec des corneilles ayant le même plumage. Dit autrement une corneille noire sera davantage attirée par une corneille noire et une corneille mantelée davantage attiré par une corneille mantelée (j’ignore cependant à ma connaissance si la préférence ne concerne que les mâles pour les femelles ou les femelles pour les mâles ou alors que celle-ci marche dans les deux sens). Ainsi malgré l’existence de quelques échanges génétiques assurant la proximité génétique des populations de corneilles noires et mantelées voisines l’une de l’autre, les deux populations demeurent in fine phénotypiquement distinctes. Les quelques hybrides parvenant à s’accoupler avec soit des corneilles noires soit des corneilles mantelés, ont généralement au final des descendants sans particularité phénotypique les distinguant de manière claire de la population dans laquelle ils ont alors été absorbés.
Mais attendez une minute!

Oui attendez car il y a un truc cloche! En effet si des flux de gènes ont ainsi lieux entre ces deux populations de corneilles, normalement recombinaisons génétiques et autres «crossover» devraient permettre à terme grâce aux hybridations sporadiques mentionnées ci-dessus, la naissance de corneilles noires ayant une préférence visuelle pour les corneilles mantelées et inversement des corneilles mantelées ayant une préférence pour des corneilles noires! Et cela d’autant plus qu’il n’existe pas de barrières géographiques et écologiques difficilement franchissable séparant ces deux populations de corneilles! Dès lors pourquoi malgré ces incontestables flux de gènes, même dans les zones où ces deux populations se recoupent, les corneilles noires ont toujours une préférence pour les autres corneilles noires et les corneilles mantelées pour les autres corneilles mantelées aux point que les deux populations semblent toujours bien distinctes l’une de l’autre? Ou si l’on s’interroge directement au niveau des séquences génétiques, pourquoi chaque allèle (par exemple l’allèle favorisant une préférence pour la couleur noire) des séquences impliquée dans la préférence visuelle d’un couleur particulière demeure-t-il toujours associé à l’allèle codant la même couleur (donc la couleur noire) et pas à l’autre? La réponse tiendrait en un mot: «Inversion»! Qu’est-ce qu’une inversion? La réponse en image!
 

Bien maintenant retenez le digramme ci-dessus et expliquons de manière simplifiée, comme l’a fait Jerry Coyne, cette histoire d’inversion dans notre histoire de corneilles. Rassurez-vous c’est assez simple. Imaginons que la séquence «D» de notre chromosome schématisé ci-dessus, soit responsable de la couleur du plumage de nos corneilles et que la séquence «F» soit responsable de la préférence visuelle de nos corneilles pour un plumage de couleur spécifique. Un jour une inversion se produit et se répand au sein d’une des populations de corneilles comme le montre le schéma ci-dessus. Une fois que cette inversion a eu lieu il n’est virtuellement plus possible d’avoir de «crossover» (voir diagramme ci-dessous) sur les régions «D» et «F» entre la population porteuses de l’inversion et celles ne la possédant pas, car tout «crossover» dans cette région se solderait par la perte d’une séquence génétique vitale sur les chromosomes concernés et engendrerait donc probablement des zygotes non-viables. Dès lors ces séquences, celles codant la couleur du plumage et celle codant la préférence visuelle, vont évoluer toutes les deux de concert mais de manière indépendante entre la population porteuse de l’inversion et celle chez laquelle celle-ci est absente. Dès lors qu’une préférence visuelle pour une couleur est présente dans une population et une autre dans l’autre population, celles-ci persisteront et demeuront telles quelles dans chacune des deux populations en question!
Dans le cas d’un «crossing-over» ordinaire (A) nous avons un morceau de chaque chromosome homologue qui est échangé avec l’autre, ce qui contribue au brassage d’allèles comme le montre le diagramme ci-dessus. Cependant une inversion peut compliquer les choses et empêcher la viabilité de certains crossing-over (B), car si des gènes et/ou séquences vitaux ont été touchés par l’inversion, alors un crossing over peut déboucher sur la perte totale du dit gène ou de la dite séquence sur le chromosome concerné alors qu’il se retrouve à la place avec la copie excédentaire d’une séquence et/ou d’un gène qu’il possède déjà. Ce phénomène pourrait expliquer le maintien de la barrière comportementale séparant des deux populations de corneilles en fonction de leurs phénotypes respectifs.

Dès lors il est virtuellement impossible d’avoir des corneilles noires ayant une préférence visuelle pour les corneilles mantelées et des corneilles mantelées ayant une préférence visuelle pour les corneilles noires, la couleur du plumage et la préférence visuelle pour celle-ci, demeurant fixées telles quelles dans chacune des deux populations de corneilles malgré les flux de gènes sporadiques entre ces dernières. Flux de gènes que ces préférences visuelles limitent par ailleurs de manière sensible le tout favorisant éventuellement une possible spéciation à venir entre ces deux populations de corneilles. Et notez bien que (1) il s’agit de toute évidence d’une évolution récente et que (2) il ne s’agirait pas du seul cas de divergence populationnelle et possiblement in fine de spéciation, provoquée par une «Inversion», comme le rappellent les auteurs de cette étude [1]. Une question demeure encore: Doit-on considérer ces deux populations de corneilles comme deux espèces distinctes? Personnellement et comme d’autres l’ont me semble-t-il déjà exprimé, je dirais que non, au mieux pourrait-on les considérer comme deux sous-espèces. Mais au final cela n’a pas spécialement d’importance. La notion d’espèce étant certes utile mais il faut garder à l’esprit que celle-ci n’est pas toujours adéquate ou commode pour décrire certaines populations d’être vivants aux relations et situations complexes ne se laissant pas capturer par nos catégorisations platoniciennes . Ce qui compte c’est de comprendre correctement les relations et situations en question cela ne voulant bien-évidemment pas dire que la notion d’espèce ne demeure pas une notion tout à fait commode et utile dans de nombreux autres relations et situations.

Référence:

[1] J. W. Poelstra, N. Vijay et al (2014), The genomic landscape underlying phenotypic integrity in the face of gene flow in crows, Science


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Sélection de livres de sciences (numéro 6)

Tout comme vous pouvez trouver, chaque fin de semaine, dans Passeur de sciences, une sélection de liens, il y a régulièrement (mais plutôt tous les six mois) une sélection des livres que j’ai reçus. Voici la sixième, juste avant les départs … Continuer la lecture

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Scepticisme et théorie de l’évolution

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charlesdarwinpokemon
Cet article fait suite à de nombreuses discussions que j’ai eu avec des amis ou des collègues ou même des anonymes sur des forums concernant le créationnisme. Vous savez, le créationnisme, cette théorie pseudo scientifique qui s’oppose à la théorie de l’évolution Darwinienne, et qui bénéficie de nombreux soutiens aux USA. 
A chaque nouvelle discussion sur le sujet résonnaient en moi toujours les mêmes mots: “Pourquoi un tel rejet de la théorie de l’évolution“?? Ben oui, pourquoi existe-t-il des mouvements contre l’évolution Darwinienne mais pas contre la gravité Newtonienne ou la mécanique quantique? Au fur et à mesures de ces discussions, je me suis fait à l’idée que plusieurs raisons pouvaient exister … en voici 3!




Alors, il ne sera pas ici question du créationnisme tellement le sujet est grand … En effet, en passant de la lecture littérale de la bible à l’intelligent design 2.0, LEScréationnismes sont nombreux et ne doivent pas tous être analysés sur le même plan. Non, ici pas d’attaque à boulets rouges contre les évangélistes américains ou contre les fondamentalistes musulmans tel Harun Yahyaet son Atlas de la Création (1). Mais plutôt une réflexion sur le pourquoi ces créationnismes existent! Pourquoi les “théories” concurrentes à l’évolution ont le vent en poupe, alors que le public n’a que faire de la théorie MOND permettant de se passer de la théorie de la matière noire dans l’univers? Pourquoi en 2005, une école de la ville de Dover (Pennsylvanie) a tenté d’obliger l’apprentissage du créationnisme sur un même pied d’égalité que l’évolution darwinienne? Pourquoi ce même État n’a pas fait la même chose pour la théorie de l’éther, abandonnée par les physiciens à la fin du XIXème siècle? Pourquoi on entend souvent la phrase “tu crois en l’évolution toi?” et jamais “tu crois en la gravité toi?” …?

Une étude publiée dans PLoS Biology en 2008 a montré que seulement un quart des professeurs aux USA
 acceptent l’évolution comme processus permettant d’expliquer la diversité des espèces. Source ici

Bref, pourquoi l’évolution darwinienne bénéficie d’un tel scepticisme comparativement aux autres théories scientifiques?

Raisons 1:

L’arbre de la vie de Haeckel

Parce que l’évolution touche à notre égo

Et oui, contrairement à la gravité, la thermodynamique ou encore la chimie organique, la théorie de l’évolution nous apprend que nous ne sommes pas des êtres à part. 

En effet, l’Homme qui trônait au-dessus de l’arbre de la vie dans la classification linnéenne n’est plus maintenant qu’une ramure de plus. Nous sommes le fruit d’une histoire évolutive aussi longue que celle de la fourmi que vous pouvez écraser lorsque vous vous balader en forêt. 
L’héliocentrisme de Copernic avait déjà fait mal à notre égo en éjectant la Terre de sa place au centre de l’univers. Il a fallu près de 6 siècles et 40 ans d’images satellites pour que la religion l’accepte (en 1992). Mais que dire de l’évolution darwinienne qui exclue l’Homme lui-même d’une place à part dans le vivant? L’affront à l’égo de chacun est encore plus fort que dans l’héliocentrisme (2). 

Certes, l’Église n’est pas prête à l’accepter, mais réjouissons-nous quand même que certains y voient plus loin qu’une simple querelle d’égo (3).



Raison 2:

Parce que l’évolution est une science historique

Je vais m’expliquer sur ce terme peut être flou … Quand la plupart des gens pensent à l’évolution darwinienne ils pensent surtout à la phylogénie, aux dinosaures et à l’évolution passée de l’Homme. Or la biologie évolutive est une science du passé certes, mais aussi du présent et du futur. La génétique quantitative par exemple permet de prédire l’évolution future d’une population. Cependant, son caractère historique  fait bénéficier à l’évolution du même scepticisme qui touche certains faits historiques ou archéologiques. 

En effet, qui n’a pas déjà entendu parler des débats entre historiens autours de Jeanne d’Arc, les pyramides égyptiennes ou encore l’assassinat de Kennedy? Les fait du passés ont cette particularité de ne pouvoir se soumettre à l’expérience et donc – plus important encore – aux sens. Par exemple, lorsque le physicien veut confirmer ou infirmer sa théorie il va directement interroger la Nature en faisant une expérience. 



Là où la Nature peut être le juge impartial de la Science du présent, elle ne peut remplir son rôle lorsque nous voulons raconter l’Histoire. Disons le autrement: On ne peut faire l’expérience sensorielle du passé! La légitimité par la population s’en retrouve inévitablement réduite. La conclusion à cela est qu’il est facile de faire accepter la sélection naturelle (phénomène intemporel) dans une boite de pétri avec un antibiotique, mais qu’il est beaucoup plus difficile de faire accepter la filiation entre les dinosaures et les oiseaux. La raison est simple: On ne peut voir la filiation entre les oiseaux et les dinosaures (contrairement à la sélection naturelle), on ne peut que la déduire à partir de faits indirects.
Raison 3:

Photo originale prise en 1862 (source)
Parce que l’évolution est simplissime au premier abord. 

Et oui, personne n’oserait remettre en question la physique quantique, non? Toi-même lecteur, je suppose qu’il ne t’est surement pas venu un jour l’idée de t’attaquer à la théorie quantique des champs pour en déceler les incohérences et les contradictions non? 

En effet, bien souvent sur ce genre de sujets, le commun des mortels “fait confiance” aux scientifiques, pour la bonne et simple raison que c’est ultra compliqué! Difficile de mettre à mal la relativité générale sans un solide bagage mathématique! Or, ce n’est pas le cas pour la théorie de l’évolution. En effet, il est facile de comprendre les concepts clefs de la théorie de l’évolution aujourd’hui sans maitriser pour autant l’algèbre linéaire! Cette apparente simplicité permet donc à n’importe qui d’affirmer qu’il comprend l’évolution… et c’est tant mieux!  (4)


Là où ça devient dommageable, c’est lorsque ces même gens affirment trouver des incohérences et des contradictions dans la théorie de l’évolution et que, dans la majorité des cas, les prétendues incohérences ne sont que le fruit de leur méconnaissance sur des sujets plus pointus (quelque idées fausses sur l’évolution ici). Par exemple, dans le top 3 des prétendues incohérences on a le passage de la micro à la macro évolution, les stases évolutives, ou encore l’évolution de l’œil (sujet préféré des créationnistes). Qu’on soit bien clair, ces sujets ne posent aucun problème à la théorie de l’évolution. Penser qu’ils en posent relève d’une méconnaissance de la théorie. A ce genre de scepticisme vient se greffer parfois la peur d’un complot de la part des scientifiques, qui cacheraient volontairement des faits et des incohérences. On voit encore ici se profiler l’accusation classique du caractère dogmatique de la Science, chère aux créationnistes. Soyons clair: Le jour ou un scientifique trouve une grosse incohérence dans la théorie de l’évolution, il s’ouvre une voie vers l’obtention du prix Nobel!

Je n’ai fait ici qu’esquisser les 3 raisons principales qui sont pour moi le moteur principal de la remise en question de l’évolution parmi la population. Il y en a surement d’autres! Alors … suite à ce constat on pourrait aussi de demander “Est-ce grave”? Quel est le mal de croire que Dieu à créer les espèces en quelques jours? Doit-on partir en guerre contre ce type de pensées? Doit-on promouvoir la théorie de l’évolution, quitte à devenir aussi dogmatique que les évangélistes (Richard Dawkins si tu me lis!)? Quelle attitude avoir alors que la personne avec qui vous parlez en soirée vous dis “tu crois en l’évolution toi!?” …? En mon sens, une telle personne ne pourra pas être convaincue en multipliant les faits et les études en biologie évolutive. Pour reprendre les mots de Poincare “On fait la science avec les faits, comme on fait une maison avec des pierres: mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison“. 

La question de croire ou pas en la théorie de l’évolution ne renvoie pas aux prétendues incohérences de la théorie, mais plutôt aux sentiments intimeshabitants chacun de nous, bref cela renvoi au domaine de l’irrationalité (les trois raisons présentées plus haut). C’est pourquoi un discours argumenté rationnel et logique ne pourra pas convaincre un créationniste. Le convaincre passera nécessairement par des interrogations plus générales de type “qu’est-ce-que la Science?“, “ça veut dire quoi croire?“, “qu’est-ce-que la théorie de l’évolution a de particulier par rapport à la théorie de la création?“. Au contraire de la phylogénie ou de la sélection naturelle, ces questions sont du ressort de l’épistémologie, et non de la Science. Les armes du biologiste résident donc en mon sens dans un discours plus ouvert et philosophique que dans une multiplication des faits, renvoyant son interlocuteur à la place d’ignorant que le scientifique lui attribue parfois. On y gagnerait à la fois du respect, mais surtout de la clarté, ce qui devient rares par les temps qui courent (voir par exemple le récent débat ultra médiatisé et ridicule entre Bill Nye et Ken Ham sur une célèbre chaîne américaine).

(1)    Il est incroyable de constater que le mot clef « Théorie de l’évolution » sur Google renvoi en lien n°14 le site de Harun Yahya, intitulé le mensonge de l’évolution.

(2)    Freud parle à ce sujet des trois blessures narcissiques que la Science a infligé à l’Homme : La révolution Copernicienne, l’évolution Darwinienne et la psychanalyse Freudienne. 

(3)    En effet, Jean Paul 2 déclare le 22 octobre 1996 que la théorie de l’évolution serait « plus qu’une hypothèse ». 

(4)    Notez aussi le nombre effarant de bêtises répandues dans l’imaginaire collectif sur l’évolution. Il suffit de taper « évolution de l’Homme » dans Google image pour tomber exclusivement sur la célèbre image du singe qui se redresse, tendant à faire penser que l’Homme descend du singe (ce qui est bien évidemment faux). A ce sujet, je recommande l’excellant site internet http://www.hominides.com/ qui est une mine d’informations de qualité sur le sujet.
Quelques lectures intéressantes sur le sujet :

-          - Enquête sur les créationnismes, par Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau. Edition Belin.

-          - Et Dieu dit « Que Darwin soit! », par Stephen Jay Gould. Edition du Seuil. (C’est dans ce livre que Gould expose son Non-overlapping magisteria “NOMA” entre Religion et Science, très intéressant!)

-          - L’excellant blog de Jerry Coyne ici
-          - Quelques très bons articles :

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