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Récemment, sur la plateforme web de l’actualité scientifique grenobloise Echosciences, un débat “Femmes et sciences” a eu lieu. Un débat riche, essentiel, qui m’a donné envie de parler de celles qu’on ne voit pas ! Souvent tapies dans l’ombre des imposants mâles, moins portées à faire parler d’elles, elles n’en sont par pour autant transparentes. Bien au contraire ! 
Pour le premier portrait de femmes scientifiques qui en jettent, j’ai l’honneur d’accueillir une jeune chercheuse qui parcourt le monde, la tête dans Twitter et les pieds dans l’eau. 

Asha de Vos a grandi au Sri Lanka, a fait ses études en Angleterre, son doctorat en Australie et travaille maintenant en Californie. Mais peu importe où elle se trouve, partout où elle va, elle emporte son sujet d’étude avec elle : les baleines bleues pygmées. Ces mammifères marins, que l’on trouve se baignant dans l’Océan Indien, n’avaient pas encore intéressés grand monde. C’était sans compter sur la passion d’Asha, qui consacre maintenant sa vie à les étudier et à les protéger. Menant de front deux batailles, celle de la connaissance et celle de la diffusion des connaissances, Asha multiplie les apparitions dans les médias où elle explique l’importance de ces belles bleues différentes. Sa ténacité et son engagement ont finalement convaincu le gouvernement du Sri Lanka de la nécessité de repenser les itinéraires de navigation des bateaux, qui croisent trop souvent le chemin des baleines. Bref, Asha de Vos est une femme qui en jette. 
Tout a commencé lors d’une ballade scientifique en mer, au large des côtes du Sri Lanka. Par hasard, Asha aperçoit des baleines bleues pygmées en plein repas. D’après ces cours de biologie marine, pour se nourrir, les baleines bleues migrent vers les eaux froides de l’océan Antarctique, des eaux riches en nutriments et en krill. Mais apparemment, pas les baleines pygmées, qui se contentent de leurs eaux tropicales ! 
Intriguée, Asha de Vos commence alors une enquête approfondie et se rend très vite compte qu’on ne sait pas grand chose de ces mastodontes. On ne connaît pas même leur nombre !
Ces géants marins ont un comportement différent des autres baleines, donc. Elles parlent un autre dialecte et sont un peu plus petites (environ 5 mètres plus courtes que leurs voisines de l’Antarctique). Mais surtout, elles ne migrent pas. Alors, la chercheuse s’intéresse à la survie de ces bestioles qui dépendent fortement d’un tout petit bout des Océans. Et pour mieux les comprendre, tous les moyens sont bons. L’observation, l’observation et les mathématiques !



Crédit : Erik Olsen
Asha passe ainsi des heures à organiser des campagnes en mer qui vont permettre d’observer les baleines. Mais, voilà, comme tout le monde le sait, les baleines, ça vit dans l’eau. Dans l’eau … au fond de l’eau, quoi ! Ce qui les rend particulièrement difficiles à observer. Je ne sais pas vous, mais moi je suis allée admirer les baleines une fois. Pendant deux heures de promenade en kayak, j’ai pu en voir une seule pointer le bout de sa nageoire. Lorsqu’elle arrive à la surface, c’est pour respirer. Elle expire l’air contenu dans ses poumons et en reprend une grande bouffée, le tout par son évent grand ouvert qui lui fait office de nez. Puis, elle replonge. Pour refaire surface une deuxième fois quelques secondes plus tard. Replonge. Et peut-être encore, vient respirer une troisième fois. Ou s’enfonce dans des eaux plus profondes pour dix à quinze minutes, non sans avoir salué l’assistance de sa nageoire caudale. Asha et ses collègues ont donc mesuré combien de temps durent les plongées, les petites en surface et les longues et plus profondes. Pourquoi faire ? Et bien, pour pouvoir mieux estimer le nombre de baleines total (y compris celles qui sont au fond de l’océan) lorsqu’on compte celles qui sont en surface. Car plus les baleines plongent longtemps, moins on les aperçoit en surface. 

Mais les données recueillies sont biaisées. Le temps moyen observé d’une plongée est plus petit qu’en réalité car les durées des longues plongées sont difficiles à mesurer. La baleine que j’ai vue respirer trois fois d’affilée a disparu à jamais dans l’océan. Si on ne connaît pas la direction que prend le mammifère pendant ces dix minutes de nage profonde, difficile de le revoir faire surface ensuite. Alors, les chercheurs bâtissent des équations décrivant statistiquement le comportement d’une baleine. Les paramètres sont fixés à l’aide des observations réelles. Et le modèle ainsi construit calcule un temps moyen de plongée beaucoup plus élevé, car il prend en compte de manière plus réaliste les plongées en eaux profondes et les plongées en surface.
Asha de Vos ne s’arrête pas là. Dans le Laboratoire de Conservation côtière de Santa Cruz en Californie où elle travaille maintenant, elle collabore avec d’autres scientifiques de la National Oceanic and Atmospheric Administration afin d’utiliser des simulations d’habitat écologique et de mieux prédire où les baleines se prélassent, où elles mangent, où elles transitent. En effet, les eaux de l’Océan Indien sont intensément fréquentées par des paquebots et bateaux en tout genre qui percutent les baleines et savoir où les baleines vivent va permettre de dévier les routes des bateaux afin de minimiser le risque de collision. Ces simulations pourraient également permettre de mieux comprendre l’impact de la hausse de température de l’Océan Indien. La baleine pygmée reste-elle dans les mêmes eaux parce qu’elle est fainéante ou parce qu’elle ne peut pas vivre dans un autre environnement ? 
Plus que de comprendre l’animal, il s’agit donc sa protection et de la protection de l’écosystème qui en dépend. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Asha de Vos, alors, dessine des baleines avec des enfants, investit la blogosphère pour communiquer sur ce qu’elle appelle «  The unorthodox whale », devient membre de la TED, y donne quelques conférences, utilise Twitter et multiplie les apparitions dans les médias (Wired UKNew Scientist – etc). Dans la presse anglaise donc, mais aussi et surtout dans son pays, où elle répète inlassablement la même chose. Asha dérange nombre de ses collègues, parce qu’elle « perd du temps » avec les médias, au lieu de faire de la recherche. Mais c’est plus fort qu’elle : « La science est perdue si on ne la sort pas » confie Asha. Et les événements récents lui donnent raison car à force de faire parler d’elle, le ministère du Sri Lanka a fini par déclarer, en 2010, que les routes de navigation ne seraient pas modifiées pour des baleines. Pour Asha, c’était une première victoire ! Parce qu’enfin, les politiques parlaient du problème. Elle a donc continué encore et encore à évoquer les accidents entre les baleines et les bateaux, montrant des preuves photographiques des désastres que des anonymes lui avaient envoyées. Et en mai 2014, la deuxième victoire : le ministère sri lankais annonce son intention de modifier les routes de navigation. Asha travaille donc maintenant avec le gouvernement pour étudier la question et trouver la solution la plus économique et écologique.

Cette prise en considération du gouvernement n’a pas été si facile. Asha de Vos a participé à nombre de réunions politiques où, simplement parce qu’elle était une femme, jeune qui plus est, elle a été ignorée. Là encore, elle ne s’est pas découragée. « Je serai toujours trop jeune et je serai toujours une femme. » Il faut croire que le gouvernement soit peu à peu en train de s’en rendre compte… 
Mais plus que les problèmes de discrimination, ce sont les problèmes économiques de son pays qui touchent Asha de Vos. Après son séjour en Californie, elle compte retourner au Sri Lanka pour de bon, et y monter une ONG dédiée à la recherche marine, alliant les soucis d’éducation et de protection. Elle veut sauver les baleines, mais aussi aider le développement scientifique et socio-économique des pays en voie de développement, pour qu’ils soient enfin considérés sur la scène internationale.

Asha de Vos n’a pas fini de faire parler d’elle. Son enthousiasme débordant et sa détermination rayonnante impressionnent. Le genre de femmes qui font oublier tous les rêves de princesses car c’est beaucoup plus fun et passionnant de devenir une chercheuse branchée !
CréditSpencer Lowell
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Saison Brune

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Dans le Montana, il existe une saison brune, hésitante, oscillant entre hiver et printemps. Preuve que le climat a aussi ses périodes d’hésitations. Des variabilités saisonnières aux variabilités climatiques, il n’y a qu’un livre, ou plutôt une Bande Dessinée. Saison Brune est un ouvrage urgent, qui traite des changements climatiques, de leurs conséquences dramatiques et des solutions possibles. Même si sa parution date de mars 2012, il est encore et toujours d’actualité. L’auteur Philippe Squarzoni réussit le pari fou d’aborder ce sujet sensible, sous toutes ses facettes, et à mille lieux des idées reçues. Ainsi, il décrit notre société telle qu’elle est. Une société consciente des crises à venir, mais qui préfère en profiter tant que c’est encore possible. On est très loin des climato-sceptiques, mais aussi très loin des adeptes naïfs d’une sobriété heureuse. Philippe Squarzoni ne nous prend pas pour des cons, et c’est ce qui fait la force de ce livre. Très noir, oui, mais courageux.
 

Saison Brune est une somme de plus de quatre cent pages ! C’est tout à la fois une mine d’informations précieuses et une réflexion synthétique, une enquête auprès des climatologues et des économistes, un documentaire, un questionnement. Cet exercice difficile, pour ne pas dire casse-gueule en bande dessinée, réussit à nous tenir en haleine grâce au “montage”, très librement inspiré du cinéma. L’auteur maîtrise le rythme en superposant avec subtilité chiffres en tout genre et ressentis émotionnels. Ces instants bienvenus de calme ancré dans le réel aèrent le récit. Ils permettent de prendre le temps d’assimiler les informations abstraites et de les mettre en lien avec notre quotidien. C’est aussi une enquête le plus loin possible de toute idéologie, car même si Philippe Squarzoni est membre de l’association ATTAC, il ne fait que présenter des faits scientifiques avérés et prouvés. Ainsi, au travers de six chapitres, l’auteur nous emmène de l’exploration d’une science à l’exploration d’une société. 


Les deux premières parties expliquent tout d’abord ce qu’est le climat, comment il est étudié, et comment sont évaluées les modifications causées par l’activité humaine. La température moyenne globale augmentera d’au moins deux degrés d’ici à 2100 par rapport au niveau préindustriel ! Le dernier rapport du GIEC confirme les prévisions passées et est encore plus pessimiste. Selon Jean-Marc Jancovici, spécialiste des questions énergie et climat, “le scénario catastrophe ne se distingue pas beaucoup de la voie que nous suivons actuellement“.
Puis les deux chapitres suivants nous parlent du futur. Le monde change perpétuellement, alors deux petits degrés de plus, la belle affaire ! Et bien, nous allons vivre sur une autre planète. Ces changements trop rapides entraîneront plus de sécheresses dans les endroits déjà secs, une hausse du niveau de la mer, des déplacements massifs de populations, la propagation de maladies nouvelles, d’épidémies, et une baisse drastique de biodiversité. La réduction de la biodiversité aura des conséquences dramatiques sur nos assiettes et l’épuisement des ressources fossiles et minières qui sont à la base de nos modes de vie affaiblira d’autant plus notre capacité d’adaptation. Tous ces effets, se combinant bien sûr, risqueront de provoquer des déstabilisations majeures en renforçant les inégalités sociales déjà existantes. Et dire que c’est le scénario le plus “optimiste” ! Alors, oui, les régions tempérées comme la nôtre seront dans un premier temps gagnantes. Mais pendant combien de temps ? Nous aimerions croire pouvoir arranger les choses, les contrôler un temps soit peu. Mais devant l’ampleur des bouleversements à venir, que valent nos petites actions quotidiennes et individuelles ?


Souvent, quand on ne sait pas attaquer un problème, on parle d’autre chose“, dit Stéphane Hallegatte, économiste et ingénieur climatologue. Bien que chacun se doit d’agir selon ses convictions, ce n’est pas en achetant des voitures qui consomment moins que le problème sera réglé. Les véritables enjeux se jouent à un niveau institutionnel, structurel, au travers des décisions politiques. D’ailleurs, “ce n’est pas le climat qu’il s’agit de sauver. Ce qu’on veut sauver c’est la possibilité pour les sociétés humaines de vivre dignement, démocratiquement“, Geneviève Azam, économiste. Pour cela, il est nécessaire de faire le lien entre les trois impératifs sociaux, économiques et climatiques. Il n’y a pas trente-six solutions : si l’on veut s’adapter aux changements à venir tout en gardant un climat de paix et démocratie, il faut anticiper, il faut que les pays riches “payent”, partagent les ressources avec les pays pauvres et réduisent leurs émissions. On ne peut pas parler de développement durable sans vouloir réduire les inégalités sociales déjà présentes. Bien sûr, il y a un tas de gens qui sont contre cette solution. Ces gens font partie des politiques, des industriels, du monde de la finance. Précisément ceux qui ont le pouvoir et aucun intérêt à le perdre. Ces gens-là nous laissent croire que nos sacrifices quotidiens et la technologie pourront sauver la mise.


Rien de très joyeux donc, mais une œuvre impressionnante. Un ouvrage que l’on ouvre encore et encore pour y puiser un chiffre ou revenir sur une notion plus difficile. Il faut prendre le temps de lire, comme Philippe Squarzoni a pris le temps d’écrire et de dessiner (5 ans de recherche). Et puis, le récit recèle de subtiles bonnes idées graphiques comme les fausses publicités succulentes sur le greenwashingou le traitement atypique des chiffres, ancrés dans le réel plutôt que dématérialisés. Comme si l’on voulait nous faire revenir les pieds sur Terre.

Mais là où l’auteur se différencie profondément des nombreux autres écrits sur le réchauffement, c’est dans sa conclusion. Plutôt que de nous donner envie de ce changement en nous décrivant les bienfaits d’une nouvelle vie faite de sobriété et de modération, il a le courage d’être honnête avec lui-même. Selon lui, il existe encore une porte de sortie, qui se referme un peu plus chaque jour. Et on ne la prendra pas. Non, le changement sera subi. Empreint de catastrophes, de conflits. Très loin de toute démocratie. Et nos petites actions individuelles ou nos nouveautés technologiques sont loin d’être suffisantes.

Saison brune, sombre, nostalgique. Quand finit l’innocence ? Quand commence la prise de conscience ? En parallèle à cette histoire cruelle du futur, Philippe Squarzoni nous fait partager son inquiétude, ses questionnements plus spirituels sur le passage du temps, le sens de l’existence. Après une expansion sans limite, innocente, nous basculons dans une deuxième période où nous subissons les contraintes environnementales et économiques. Un peu comme dans la vraie vie, non ?! À ceci près que rien ne prouve que les civilisations soient vouées à mourir.
Saison Brune, Editions Delcourt.
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Pourquoi le vent fait du bruit ?

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140626
Depuis que je me suis coupé les cheveux, le vent glisse autour de mon crâne, procurant des frissons ma foi ! pas désagréables. Et il rugit aussi dans mes appareils auditifs. Je m’amuse alors à varier l’angle d’exposition de mes oreilles avec le vent afin de moduler le bruit en intensité et en fréquence (autrement […]
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This is the end

Une fois n’est pas coutume sur ce blog, je vais vous parler d’un article de recherche ! Mais pas de n’importe lequel. Je vais vous parler d’un article qui a provoqué un sur-engouement de la presse à son égard. Il a fait un buzz, quoi ! Il s’agissait d’une étude en mathématiques et sciences sociales qui s’intéressait à décrire l’évolution dans le temps de l’effectif d’une civilisation. Ses résultats indiquaient l’importance de deux facteurs : les inégalités de richesse et l’exploitation des ressources. Lorsqu’ils deviennent trop importants, ces facteurs provoquent une éradication brutale de population. Le Guardian a été le premier à parler de cette étude en titrant “Une étude financée par la NASA prédit la fin de la civilisation industrielle.” Un article que bon nombre de journaux français se sont empressés de reprendre en traduisant “La NASA prédit la fin du Monde”. Buzz garanti.
Mais que dit vraiment cette étude ?
Tout d’abord, remettons les points sur les “i”. La NASA n’a fait que financer l’étude, ou une partie des chercheurs, ou des locaux… cela n’a peu d’importance. L’important c’est que la NASA laisse la pleine liberté aux chercheurs. C’est pourquoi en contre partie, elle ne cautionne pas les résultats des travaux.
De plus, cette étude ne prédit rien du tout, mais alors rien du tout. Explications.

Safa Motesharrei de l’Université du Maryland et son équipe de mathématiciens économistes se sont attelés à la dure tâche d’étudier l’évolution d’une civilisation. Comment ont-il fait ? Et bien, la première étape a été de définir quelles sont les variables à étudier et quels sont les facteurs importants. Armés de toutes les connaissances historiques possibles, ils ont fait un tri qualitatif pour ne retenir que quelques variables : l’effectif de la population mondiale (bien sûr, c’est la variable qui nous intéresse) et la part des ressources naturelles disponibles. Cette dernière variable représente tout à la fois les stocks non renouvelables, les énergies renouvelables et les stocks qui peuvent se régénérer tels que les forêts, les poissons, les élevages … Bref, tout ce que nous offre la nature est concentré en un seul chiffre dont on étudie l’évolution au cours du temps. L’idée nouvelle de cette équipe de recherche a été de scinder le nombre d’humains en deux, d’introduire deux populations différentes : des élites qui ne produisent rien et des “ouvriers” qui survivent en vendant leur production aux élites. Les deux types de populations diffèrent également par leur salaire. 
Trois variables pour décrire le monde, c’est faire preuve d’une naïveté particulière, me direz-vous ? Oui, oui. C’est bien ce que les chercheurs veulent. Simplifier à l’extrême, et complexifier petit à petit, avec maîtrise et validation de chaque étape, pour mieux comprendre les mécanismes et leurs interactions.
 
Maintenant que les chercheurs ont sélectionné les variables, ils vont les lier entre elles à l’aide de lois. Cet ensemble de lois décrivant les variables est ce que l’on appelle un modèle. Par exemple, il existe un modèle très connu en dynamique de populations, le modèle “proie-prédateurs” qui, comme son nom l’indique, s’intéresse à l’évolution dans le temps de deux populations, l’une étant prédateurs de l’autre. Dans l’étude qui nous intéresse, les chercheurs ont utilisé ce modèle en attribuant le rôle de proie à la Nature, les humains étant les prédateurs.
Quelque chose cloche, non ? Vous n’êtes pas dupes, vous avez bien compris, qu’avant même que nous parlions des calculs effectués par ce modèle, le modèle est biaisé. Humains  =  prédateurs. Cela peut paraître un beau foutage de gueule de la part des chercheurs de créer un modèle dont les résultats sont contenus dans les hypothèses. En fait, c’était justement le but ! Vérifier si oui ou non le modèle se comporte comme nos connaissances historiques le prédisent. En l’occurrence, les chercheurs ont pu montrer que leur modèle, même simple, permet la représentation de nombreux scénarios plausibles selon les valeurs des paramètres. Le résultat important de l’étude est que si la différence de richesse entre les deux types de population passe un seuil et devient trop importante, la société s’effondre, parfois sans même avoir eu le temps de piller la Nature. En effet, une accumulation trop importante de richesse des élites se fait aux détriments des ouvriers. Ceux-ci dépérissent quand ils n’ont plus rien à se mettre sous la dent laissant les élites seules… et incapables de survivre. Inversement, une société égalitaire peut, elle aussi, s’effondrer si elle puise trop vite dans ses ressources. 
Mais pour les prévisions de fin du monde, il va falloir attendre encore quelques décennies. En effet, rien ne prouve quel scénario nous avons pris, même si mon petit doigt croit le savoir. Et rien ne peut nous dire à quel moment du film nous nous trouvons. De toute façon, vous vous en doutez, le modèle créé est beaucoup trop simple pour prédire quoi que ce soit. D’ailleurs les auteurs n’ont même pas testé leur modèle avec des données existantes et les valeurs des paramètres sont fixées fictivement. D’une manière rude et abstraite. Aucun lien avec la réalité, donc. Ce qui prouve, non pas que les auteurs se moquent de leurs lecteurs, mais que leur but était uniquement de proposer un nouveau modèle décrivant les inégalités de richesse. Cependant, on peut regretter l’absence d’une explication satisfaisante concernant le choix des différents paramètres.
Finalement, même si il a sûrement un intérêt théorique, ce travail est décevant parce que ses résultats paraissent évidents et ses liens avec la réalité, trop minces. Mais aussi, de façon plus grave, parce que les chercheurs impliqués, ainsi que ceux qui ont jugé et accepté l’article, ont tous fait preuve de lâcheté et de laxisme exaspérants. L’argumentation des scientifiques quant aux choix des deux facteurs d’effondrement n’est pas convaincante car dans la longue liste des civilisations éteintes que les auteurs proposent, il n’est fait nulle part mention des massacres des Amérindiens ou des abominations de l’esclavage. De plus, quelques erreurs se glissent de-ci de-là. Si différentes causes expliquent l’extermination des habitants de l’île de Pâques, les auteurs évoquent la catastrophe écologique mais omettent la propagation d’épidémies due à la colonisation. La bien-pensance écolo dicte leur vision du monde qui n’en reste pas moins occidentale et égocentrique. De quoi se poser des questions sur la validité d’un modèle lorsque celui-ci est biaisé culturellement !

Alors inutile et mensonger cet article ? Pas tout à fait !
“A mathematician  [...], who could back his prophecy with mathematical formulæ and terminology, might be understood by no one and yet believed by everyone”. Isaac Asimov, dans Prelude to Foundation, définit un mathématicien comme quelqu’un qui, à grand renfort de formules et de terminologies, ne se fait comprendre par personne, mais est pourtant cru par tous
Certains chercheurs ou journalistes utilisent-ils les mathématiques (et le crédit de la NASA) pour faire passer un message ? Que ce soit le cas ou non, le buzz suscité par cet article est bel et bien l’impact le plus grand qu’il ait pu avoir ! Même s’il faut être naïf pour croire que les “élites” vont modifier leur comportement après lecture de ces travaux, nous pouvons tout de même espérer que d’autres, vous par exemple, se chargeront de leur faire comprendre.
En nous interrogeant sur la mise en équations du monde, nous venons tout bonnement de réveiller le chercheur qui sommeille en chacun de nous.
Continuons le questionnement en parcourant
l’article en question ;
un bel écrit sur la modélisation de François Rechenmann ;
et de nombreux exemples plus concrets de modélisation.

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Après le Mont-Blanc, le mauvais temps ?

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Mont-Blanc
Bien que la distance entre Lyon et le Mont-Blanc soit d’environ 150 kilomètres à vol d’oiseau, les lyonnais peuvent admirer par certains moments la chaîne des Alpes qui se dessine à l’horizon. Jugez-en sur cette photo où, vue de la Fourvière, le Mont-Blanc se place pile dans l’axe du Crayon (tour de la Part-Dieu). A […]
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Antidote

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darwin-ter
Je me souviens vaguement du temps lointain où, la nuit tombée, enroulée dans les couettes et les peluches douillées, j’écoutais somnolente la chaude voix de maman. Assise à mes côtés, elle me lisait des livres, des histoires fascinantes, troublantes ou rassurantes. Rocambolesques. De ces histoires parlées, sa voix résonne, encore, dans ma mémoire percée. Si douce. C’était comme si l’univers entier se suspendait au son de ses mots et cherchait le réconfort dans le frémissement de ses lèvres. L’espace d’un instant, mon monde retenait son souffle. L’espace d’un instant. L’instant d’un conte.
Des contes scientifiques, c’est ce que nous offre Jean-Claude Ameisen, pendant une heure, toutes les semaines sur France Inter. Chaque samedi, ce chercheur en biologie et en immunologie enrobe la science d’un écrin de poèmes, de culture et d’humanité. Chaque samedi, de 11h à midi, plus d’un million de personnes se suspend au son de sa voix. Pourtant, son émission Sur les épaules de Darwin ne ressemble à aucune autre. C’est un ovni radiophonique, une aberration des ondes. Un pur bijou.
Pendant une heure, il nous raconte la science et la société. Sans aucun intervenants, avec juste 3 interludes musicaux. Pas de sommaire ni de chapitres, non plus. Jean Claude Ameisen nous raconte purement et simplement une histoire. Rebondissant allègrement d’une publication scientifique à une autre, le fil conducteur se trace en pointillés. S’il est perdu, ce n’est qu’en apparence.
Et puis l’important n’est pas d’engloutir le plus d’informations le plus rapidement possible… Non, l’important est de se laisser emmener, tranquillement, un certain temps.
Un temps nécessaire pour que le vent devienne musique ou que les neurosciences s’enchevêtrent avec conscience. Ici, tout est mariage entre culture et sciences. Ici, on ne parle pas génétique ou histoire mais liens, rêves, souffrance, deuil et mémoire. Jean-Claude Ameisen brouille les pistes en nous présentant les chercheurs en êtres poétiques et les écrivains en êtres scientifiques.
Bien sûr, il y a des thèmes de prédilection : évolution, écologie ou biologie ! Pourtant la richesse de ces disciplines permet que chaque émission soit teintée d’une question différente et concrète : l’une s’intéresse à la reconnaissance des visages, l’autre à l’évolution de l’agriculture, une autre encore au langage des oiseaux.
Une réalisation soignée, un texte travaillé et extrêmement documenté, et puis une voix … à en faire trembler nos squelettes. Jean-Claude Ameisen est bien la preuve que conter la science n’est pas donné à tout le monde. Le susurrement apaisant de ses mots, comme chuchotés, le phrasé délicatement ciselé, … tout donne envie qu’on l’écoute et fait penser aux conteurs qui ont exercé dans des temps ancestraux, au pied d’un arbre sacré, sur la place municipale, ou autour d’un feu. Autant de symboles communautaires forts.
Un parler doux mais à l’impact puissant qui n’est pas sans rappeler la voix d’Yves Blanc, autre sage conteur des ondes radiophoniques qu’un précédent billet évoquait. Si ce dernier aime à nous conter le futur, Jean-Claude Ameisen, lui, affectionne plus particulièrement notre passé. Pourtant, il suffit de quelques émissions pour se rendre compte que passé, présent et futur sont tous trois étroitement liés. Ce n’est pas une histoire que l’on écoute mais Notre Histoire et elle nous raconte nos ancêtres comme des êtres si proches et pourtant si loin dans le temps. Ici, personne n’est traité de primates, au contraire, leur capacité est si grande, leur intelligence si vive ! C’est à se demander quels ont été nos progrès, autres que techniques … Les animaux aussi, ainsi que tous les êtres vivants, sont considérés dans ce qu’ils ont de différents et d’extraordinaires. A l’écoute de ce monsieur, nous nous sentons faire partie intégrante d’un monde complexe, fragile et sensible, dans lequel les découvertes les plus incongrues fascinent et les expériences les plus ahurissantes prennent tout leur sens. 
Sur les épaules de Darwin est résolument une émission d’utilité publique. En ré-enchantant la science, elle nous invite chaque semaine à un peu plus de respect et d’émerveillement. Comme un antidote puissant à la morosité.
Et écouter et ré-écouter l’émission grâce au Podcast.
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Le microbe qui a failli éradiquer toute vie sur Terre

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trilobite
Les trilobites font partie des nombreuses espèces marines à avoir disparu
lors de la grande extinction permienne.
Il y a environ 252 millions d’années, la vie sur Terre a failli prendre fin.
En l’espace de 20 000 ans - une période assez brève à l’échelle
géologique - plus de 95 % des espèces marines (comme les
trilobites
) et près de trois quart des vertébrés terrestres ont été rayées
de la surface de la carte. Quelle succession d’événements ont pu ainsi
provoquer la plus grande crise biotique qu’ait connu la Terre ? C’est la
question à laquelle s’est attelée l’équipe de Daniel Rothman, au
Massachusetts Institute of Technology (États-Unis), épaulée par
Changqun Cao, paléobiologiste de l’Institut
de géologie et de paléontologie de Nankin (Chine), peu satisfaits des
différentes théories qui ont vu le jour à propos de “la mère de toutes les
extinctions de masse
“, selon le paléobiologiste américain Douglas Erwin. Pour mieux comprendre les causes de l’extinction permienne, ainsi baptisée
car marquant la fin de l’ère géologique du Permien (et le début du Trias), les
chercheurs se sont envolés à Meishan, situé dans la province du Sichuan, au centre-ouest
de la Chine. Leur objectif : analyser les roches de cette région, qui
constituent pour les géologues le stratotype (c’est-à-dire l’affleurement-type)
de la limite permo-triasique. Daniel Rothman et ses collègues se sont
particulièrement intéressés à l’analyse du carbone contenu dans ces roches,
laquelle indique une forte instabilité au moment de la transition
Permien-Trias. Faut-il voir dans ce déséquilibre du cycle du carbone la trace d’événements volcaniques majeurs qui ont
eu lieu à cette époque en Sibérie, et qui seraient responsables de l’extinction
permienne selon une étude canadienne publiée en 2011 ? L’analyse des chercheurs américains s’appuie sur une grandeur nommée
composition isotopique du carbone, qui renseigne sur la proportion relative de
deux isotopes du carbone, les carbone 12 et carbone 13. Cet indicateur est
utilisé par les géologues pour mesurer
les perturbations environnementales
modifiant le cycle du carbone, chaque
flux de carbone entre les différents réservoirs (biosphère, atmosphère,
lithosphère et hydrosphère) ayant une signature isotopique particulière. Si la
composition isotopique du carbone organique (contenu dans la biosphère ou dans
les carburants fossiles) fluctue dans les milliers d’années qui précèdent la
catastrophe biotique, celle du carbone inorganique (comme le CO2
atmosphérique ou le carbone contenu dans les calcaires) chute rapidement. Cette
brusque variation de la composition isotopique du carbone inorganique est
synonyme, selon les modèles mathématiques mis au point par les les chercheurs
américains, d’une croissance super-exponentielle (autant dire, particulièrement
rapide) de la masse du réservoir marin de carbone inorganique. Comment
expliquer ce stockage massif et rapide de carbone inorganique dans les
océans ? Pas par une éruption volcanique massive, pour Daniel
Rothman : si le CO2 relargué par l’éruption aurait bien pu être
absorbé par les océans, cette absorption aurait dû ralentir au fur et à mesure
de l’acidification des océans qui en découle, débouchant alors sur une
croissance de plus en plus lente du réservoir marin de carbone inorganique. Or
l’analyse des roches chinoises indique une phase d’accélération du stockage
marin de carbone inorganique…

L’archée qui dégaze du méthane à tout va

Methanosarcina acetivorans, l’archée responsable du plus grand
massacre terrestre.
Les chercheurs ont donc dessiné une nouvelle hypothèse : “la
perturbation résulterait de l’émergence d’un nouveau régime d’activité
métabolique microbienne”.
Un microbe, responsable d’un déséquilibre de
grande ampleur du cycle du carbone ? Pour valider cette hypothèse, il faut
rassembler plusieurs éléments. Tout d’abord, un large réservoir de carbone
organique métabolisable : selon les calculs, les milliers de gigatonnes de
carbone organique nécessaires auraient été disponibles dans les sédiments et la
tourbe accumulés à l’époque. Ensuite, un microbe capable de métaboliser ces
réserves gigantesques de carbone organique : un bon candidat est l’archée
méthanogène du genre Methanosarcina, dont le métabolisme
s’avère particulièrement efficace d’un point de vue énergétique pour
transformer l’acide acétique en méthane. Une récente étude publiée en
2008 indiquait que l’archée a acquis ce mécanisme de méthanogenèse
en “héritant” d’une partie du patrimoine génétique d’une bactérie de la classe
des Clostridia (les généticiens parlent de transfert horizontal de gène). D’après les analyses
phylogénétiques conduites par l’équipe de Daniel Rothman, ce transfert serait
survenu sur une période comprise entre 200 et 280 millions d’années :
l’archée aurait ainsi “appris” à produire en grande quantité du méthane au
moment de l’extinction permienne ! Et ces “montagnes” (gazeuses) de
carbone organique auraient ensuite été oxydées en CO2 inorganique,
ultimement dissous dans les océans et piégé sous forme de calcaires dans les
sédiments marins. Reste toutefois un problème : la méthanogenèse opérée par l’archée
repose sur un cofacteur composé de nickel. Des ressources limitées en nickel
pourraient mettre à mal l’hypothèse d’une explosion de la population d’archées
ayant décuplé la production de méthane. C’est là que l’éruption volcanique
massive survenue en Sibérie à cette même période, rejetée comme cause primaire
du déséquilibre du cycle du carbone, refait surface. Cette éruption a en effet
fourni des quantités considérables de nickel, les trapps de
Sibérie
représentant les plus grands gisements du monde. Le volcanisme
massif qui a précédé l’extinction permienne a ainsi posé les conditions
favorables pour que Methanosarcina dégaze en grande quantité son
méthane et change la face du globe. Ainsi, pour Daniel Rothman, “un simple transfert horizontal de gène a
été à l’origine de changements biogéochimiques, un volcanisme massif a servi de
catalyseur, et l’expansion de
Methanosarcina qui en a résulté a
perturbé les niveaux de CO2
“. Si l’acquisition du métabolisme
méthanogène par l’archée semble responsable des perturbations du cycle du
carbone qui ont précédé l’extinction permienne, reste à relier la production
massive de méthane à la destruction quasi totale de la biosphère :
l’oxydation du méthane aurait pu se traduire par un relargage important de
sulfure d’hydrogène, très toxique, mais aussi par la production de
CO2 responsable de l’anoxie et
de l’acidification des océans. Si certaines pièces du puzzle manquent encore,
une chose semble certaine : un minuscule microbe a remodelé le système
Terre. Source : D.H. Rothman et al., Methanogenic burst in the end-Permian carbon cycle, PNAS,
1er avril 2014.
Crédit photo : Kevin Walsh – Flickr (CC BY-NC 2.0) ; MicrobeWiki
- Everly Conway de Macario and Alberto J. L. Macarioenome.

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