Quelques réflexions à propos de l’affaire Voinnet

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Fraude scientifique
Depuis le mois de janvier, le biologiste des plantes Olivier Voinnet est dans la tourmente. Sur le site de commentaires par les pairs post-publication PubPeer, ce sont près de 40 articles étalés sur plus de 15 ans qui sont pointés du doigt. En cause, des données qui semblent trafiquées, notamment des figures de résultats expérimentaux qui semblent avoir été montées de toutes pièces sous Photoshop. Alors, fraude ou négligence ?
Sans hurler avec les loups, Olivier Voinnet et al. semblent avoir été négligents dans un un grand nombre de publis https://t.co/NT0fqZACqy — Antoine Blanchard (@Enroweb) 18 Janvier 2015
Olivier Voinnet nommé à l’Académie des sciences. Je me demande ce qu’ils feront si les soupçons de fraude sont avérés http://t.co/YRfI2Asxsx — Antoine Blanchard (@Enroweb) 29 Janvier 2015
Nous étions encore à nous interroger quand, le 1er avril, une chercheuse du même domaine témoignait sur le site PubPeer des aléas d’un article d’Olivier Voinnet dont elle s’est retrouvée rapporteuse à trois reprises (deux fois l’article fut refusé, pour être accepté la troisième fois). Elle raconte ainsi que les auteurs ont fait dire différentes choses aux mêmes figures, jetant le trouble sur l’authenticité de leur travail et leur intégrité. Et le 7 avril, Vicky Vance rendait public son rapport de relectrice de l’époque. Le 9 avril, le CNRS (qui emploie Olivier Voinnet, où il est Directeur de recherche 1e classe) et l’ETH de Zürich (où il est détaché et dirige une équipe d’une trentaine de personnes) annonçaient installer chacun une commission d’enquête composée d’experts indépendants afin de faire toute la lumière sur ces accusations. Il suffit donc désormais d’attendre leur rapport ? Ce n’est malheureusement pas si simple, et il y a plusieurs raisons d’être inquiet. D’une part, alors que le CNRS et l’ETH verrouillaient la communication de crise et interdisaient aux protagonistes de communiquer pendant le travail des commissions d’experts, ces deux institutions ne purent s’empêcher d’aller au-delà du factuel dans leur communiqué de presse, pour exprimer leur avis sur les reproches formulés à l’encontre d’Olivier Voinnet :
Indépendamment des travaux de cette commission, le CNRS constate à ce stade que les mises en cause publiques ont porté sur la présentation de certaines figures, mais qu’à sa connaissance, aucune déclaration n’a remis en cause les résultats généraux obtenus par Olivier Voinnet et ses collaborateurs sur le rôle des petits ARN dans la régulation de l’expression des gènes et la réponse antivirale, résultats par ailleurs confirmés à plusieurs reprises, sur le même matériel ou sur d’autres, par différents groupes à travers le monde.
These allegations have come as a surprise to the Executive Board at ETH Zurich. Olivier Voinnet is a scientist whose outstanding research findings have been confirmed repeatedly by other research groups, says Günther (le Vice-président de l’ETH en charge de la recherche et des relations institutionnelles).
Or, comme leur a répondu Vicky Vance dans une lettre ouverte publiée dimanche 12 avril :
I have read that the posts showing fabrication of data in the figures of many of Prof. Voinnet’s articles were viewed by some people as having little importance. The rationale being provided is that the results are still valid because other labs have been able to show the same results. That is NOT completely true. The practice of fabrication of data by the Voinnet lab has had serious negative impact on the field of RNA silencing. Many investigators are, in fact, not able to repeat some aspects of his reported results or have conflicting data. However, once results are published in high impact journals by a powerful and important senior investigator such as Prof. Voinnet, there is little chance to get funding to pursue conflicting data and further experimental approaches are stalled.
Pour reprendre la formule des sociologues David Pontille et Didier Torny, if the absence of reproducibility is often considered a clue to falsification, the opposite is not necessarily true. C’est-à-dire que contrairement aux rayons N et à la mémoire de l’eau qui se sont dégonflés dès le pot aux roses découvert, le domaine des ARN interférents ouvert par Voinnet subsistera après lui. Mais dans quel état ? Le tri entre les résultats valables et les résultats non valables sera considérable, et on réalisera quel coup a été porté contre l’avancée des connaissances et l’éthique scientifique. À cet égard, l’attitude déculpabilisante des tutelles est irresponsable et inadmissible. D’autre part, la France a un lourd passif en matière de gestion de la fraude scientifique. Revenons un peu en arrière : en septembre 1998, l’éditorial de Science et Vie titré Fraude scientifique : l’exception française regrettait que
il n’existe en France aucune déontologie scientifique. Nulle protection n’est offerte aux dénonciateurs, qui honorent la science en proclamant la vérité au risque de briser leur carrière. Il est temps de s’attaquer sérieusement au mal. Hélas, quand on lit le communiqué de l’Inserm, qui indique que, à sa connaissance, aucune mauvaise conduite scientifique de l’unité 391 n’a pu être démontrée, on n’a pas l’impression d’en prendre le chemin…
Ce qui valait l’ire de l’éditorialiste était l’affaire Bihain, du nom de ce chercheur Inserm bardé de contrats industriels qui annonça avoir découvert un gène de l’obésité susceptible de donner naissance à des traitements révolutionnaires… jusqu’à ce que des soupçons de fraude émergent. Le traitement de l’affaire aussi bien par l’Inserm que par le Ministère fut lamentable (comme en témoigne le résumé qu’en fit Nature) et si bien minoré qu’aujourd’hui cet épisode a été oublié (contrairement à la mémoire de l’eau, qui est pourtant plus vieille de 10 ans) et brille par son absence sur la page Wikipédia dudit Bernard Bihain. Dix ans plus tard, la France faisait encore figure de mauvais élève dans la lutte contre la fraude scientifique, ce qui n’augure pas de bonnes choses pour l’affaire Voinnet. Mais certains observateurs (je protège mes sources !) estiment que ce scandale qui éclabousse un chercheur médaillé d’argent du CNRS, sans doute le premier grand scandale scientifique de l’histoire du CNRS, ne pourra pas être étouffé comme le fut l’affaire Bihain. Continue reading

Retranscription du crossover Tales of the World

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Retranscription du Podcast science #147 – Crossover Tales of the World avec Ruxandra Stoicescu. Un immense merci à Guillain (Seuillot) pour son gros gros boulot !   Alan : Pour démarrer, je propose, histoire qu’on sache qui tu es (pour nos auditeurs qui n’auraient pas encore la chance de te connaître et qui vont rapidement s’abonner à […]
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A l’assaut d’un paradoxe de la recherche française !

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A l’ère de l‘open data, on ne peut que s’étonner de ne pas avoir de vision pluriannuelle des financements accordés par l’Agence nationale de la recherche (ANR) ; ou de ne pas savoir sur quels projets travaille tel chercheur et avec quels résultats, ou qui est spécialiste de tel sujet dans telle université… D’autant plus que les chercheurs se plaignent tout le temps de remplir trop de formulaires et de rendre sans cesse des comptes, qu’il s’agisse de soumettre un dossier à l’ANR, de déposer une publication dans l’archive ouverte HAL, de produire leur compte-rendu annuel d’activité ou de remplir le dossier d’évaluation HCERES de leur laboratoire. Voici donc le paradoxe (enfin, un des paradoxes…) de la recherche française : multiplication des saisies de données en entrée, et pauvreté des données publiques en sortie. Dit autrement par l’Académie des sciences, cela donne (je souligne) :
La facilité de diffusion par voie électronique de questionnaires construits de manière peu rationnelle par des personnes très éloignées des laboratoires et n’ayant pas une connaissance réelle de la vie des laboratoires amène les chercheurs à passer un temps de plus en plus grand à remplir de trop nombreux formulaires qui nourrissent des « cimetières à informations » dont la taille semble seulement limitée par celle des serveurs qui hébergent ces formulaires une fois remplis. Partant de ce constat déplorable, j’ai passé un nombre incalculable d’heures avec ma collègue Elifsu à comprendre d’où venait le problème. Nous avons épluché un grand nombre de documents, rapports et articles ; testé de nombreux logiciels ; et interrogé une douzaine d’acteurs du monde de la recherche. Bref, nous avons pénétré pour vous dans les rouages de l’administration, du pilotage et de la valorisation de la recherche. On dit merci qui ? Et non seulement nous pensons, modestement, avoir trouvé la réponse, mais en plus nous avons une bonne nouvelle : il existe quelques solutions simples à la déperdition d’information dans la recherche, que vous découvrirez dans notre livre blanc tout juste paru :-) Couverture-livre-blanc-31oct14.jpg Notre analyse devrait rassurer les chercheurs, qui souffrent à la fois du manque d’information sur les orientations de la recherche et de la difficulté à repérer les bons interlocuteurs sur tel ou tel sujet, et des lourdeurs administratives évoquées plus haut. Elle devrait également rassurer les administrateurs : il est possible de rendre l’administration de la recherche conviviale et directement utile, en retirant toutes les corvées (ou les tâches perçues comme telles). Elle devrait enfin rassurer les dirigeants : ce que nous décrivons n’est pas un idéal sorti de nos cerveaux mais des processus, des infrastructures déjà éprouvés en Grande-Bretagne et ailleurs… avec une analyse coûts-bénéfices qui ne laisse aucun doute quant à l’opportunité de rejoindre le mouvement ! Chercheurs, administrateurs, dirigeants de la recherche : la feuille de route est claire et la balle dans votre camp… Continue reading

Il est minuit moins 3 avant la fin des temps

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170773LOGO.jpeg L’horloge de la fin des temps a avancé de 2 minutes. Nous sommes donc plus proches de la disparition de l’humanité. Il ne s’agit pas là d’une prophécie Maya ou d’une prédiction de Paco Rabanne, mais bien un avertissement lancé par des scientifiques, qui s’occupent de cette horloge virtuelle depuis presque 70 ans. A l’orée de la seconde guerre mondiale, après les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, en 1945, naissait le bulletin des savants atomiques (Bulletin of Atomic Scientists). Scientifiques, ingénieurs, experts, ils avaient participé au fameux Manhattan Project qui avait abouti à la première bombe A. Avec ce bulletin, ils souhaitaient informer le public sur les armes nucléaires et les conséquences de leur utilisation, afin d’être certains que les citoyens ne seraient pas mantenus dans l’ignorance de leurs intentions par leurs gouvernants. En 1947, l’horloge de la fin des temps apparaissait pour la première fois sur le Bulletin, symbole des dangers encourus par un monde risquant l’holocauste nucléaire, comme un compte à rebours vers minuit et la fin de la civilisation telle que nous la connaissons. Il était alors minuit moins 7. Depuis, chaque année, le conseil de direction du Bulletin, après consultation de son conseil des sponsors (qui comprend 18 prix Nobel) se réunit pour examiner les menaces sur la survie de l’humanité, et plus particulièrement ceux touchant aux possibles conflits nucléaires ou plus récemment au changement climatique ou même aux “technologies émergentes dans les sciences de la vie”.

Entre minuit moins 2 et minuit moins 17

Au fil des années, l’horloge a changé d’heure, en fonction de l’intensité des menaces sur la sécurité de notre planète. Le pire fut en 1953 : les Etats-Unis avaient décidé de produire la bombe à hydrogène, testant sa première tête nucléaire en 1952. Neuf mois plus tard, les Soviétiques faisaient de même, et le Bulletin sonnait l’alarme : “encore quelques balancements du pendule, et de Moscou à Chicago, les explosions atomiques sonneront minuit pour la civilisation occidentale”. Il était alors minuit moins 2. La situation la plus confortable fut en 1991. La guerre froide était terminée, les arsenaux nucléaires réduits par traité. Pour le Bulletin, “l’illusion que des dizaines de milliers d’armes nucléaires sont garantes de la sécurité nationale a été dissipée”. A l’horloge, il était minuit moins 17. Depuis, l’horloge a tempéré son optimisme. En 1995, devant un ralentissement du désarmement, elle passe à minuit moins 14. En 1998, l’Inde et le Pakistan testent des armes nucléaires : minuit moins 9. En 2002, la menace terroriste et la dissémination des matériaux nucléaires de qualité militaire sont là : minuit moins 7. En 2007, le Bulletin constate que les USA et la Russie ont toujours la possibilité de déclencher une guerre nucléaire, il y a 27000 armes atomiques dans le monde, 2000 d’entre elles pouvant être lancées en quelques minutes. La Corée du Nord a effectué un test d’arme atomique, et l’Iran projette de construire la bombe. De plus, le changement climatique est là, et les dommages aux écosystèmes sont déjà visibles : minuit moins 5. 2010 marque un optimisme relatif. Les pourparlers entre Washington et Moscou sont dans une bonne voie pour la réduction dnucléaires es arsenaux nucléaires, et côté changement climatique, la conférence de Copenhague laisse briller une lueur d’espoir. L’horloge recule d’une minute, à minuit moins 6. Dernier changement avant aujourd’hui, 2012. Le bulletin montre alors du doigt le nucléaire, avec entre autres les risques de conflits régionaux (Moyen-Orient, Asie du Sud et du Nord-Est), ainsi que la lenteur et l’inadéquation des solutions mises en oeuvre pour lutter contre le changement climatique. Il est de nouveau minuit moins 5.

On avance… dans le mauvais sens

Le couperet est donc tombé aujourd’hui : nous avançons de deux minutes, et il est minuit moins 3, à une minute du score du pire moment de la guerre froide. Cette fois, le nucléaire et le climat se combinent pour créer ce niveau de danger. Pour le premier, le comité pointe du doigt notamment le ralentissement de la réduction des arsenaux nucléaires, ainsi que le paradoxe de leur modernisation. Pour le changement climatique, il parle de “sentiment d’urgence” dans la réduction des émissions de gaz carbonique, et du peu de temps que nous avons pour les réduire avant qu’il ne soit trop tard pour en limiter les effets. Bien sûr, l’horloge de la fin des temps est une image, et elle porte sa part de subjectivité. Mais tous les esprits brillants qui y contribuent se basent sur des faits, sur des éléments tangibles, pour nous alerter sur les dangers qui nous guettent si nous ne sommes pas plus prudents, avec l’atome comme avec le climat. “La probabilité d’une catastrophe globale est très haute”, assure le comité. “Maîtriser notre technologie ou en devenir les victimes, le choix est le nôtre, et le temps est compté”.   Crédit image : Il est minuit moins 3 (Bulletin of the Atomic Science) Continue reading

A quelle vitesse oublie-t-on les présidents ?

Qui se souvient d’Emile Loubet ? Fouillez votre cervelle… Il y a un siècle, l’homme était pourtant probablement dans toutes les mémoires, après avoir occupé le poste de président de la République entre 1899 et 1906. Certes, sous la IIIe République, … Continuer la lecture

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Les attaques terroristes auraient un effet sur la natalité

Lorsqu’on pense aux effets directs et indirects du terrorisme, on n’imagine pas forcément la courbe de natalité. Pourtant, selon deux chercheurs, dans les pays qui ont connu des actes terroristes, on constaterait des infléchissements du taux de natalité (et du taux de fécondité). Les docteurs Claude Berrebi, de l’université Hébraïque de Jérusalem, et Jordan Ostwald, de la RAND Corporation, ont pu déterminer qu’en moyenne, les attaques terroristes affecteraient à la fois le nombre d’enfants qu’une femme pourrait avoir durant sa vie et le nombre de naissances qui se produisent chaque année. Les deux chercheurs, qui viennent de publier leurs résultats dans le Oxford Economic Papers, ont étudié les données relatives à des actes terroristes entre 1970 et 2007, ainsi que les données démographiques correspondantes, sur un ensemble de 170 pays. L’étude explique que ”le terrorisme agirait sur la fertilité au travers de l’incertitude sur l’emploi, le stress psychologique, les soucis d’argent et les problèmes de santé, qui peuvent causer des déclins significatifs et à court terme de la fertilité en affectant des facteurs liés, comme l’âge auquel on a son premier enfant, l’âge lors du mariage, la fréquence des rapports sexuels et les migrations liées au travail”. “Même si les attaques terroristes se produisent relativement rarement, elles génèrent une quantité de stress et de peur disproportionnée, ce qui suggère que leurs effets directs pourraient être faibles en comparaison avec un éventail d’effets indirects plus importants et plus étendus”, ajoutent les chercheurs. L’influence en question, une réduction de 0,018% du taux de fécondité dans les deux ans suivant un accroissement d’attaques terroristes, serait “statistiquement significative” : pour un million de femmes, 18 000 enfants de moins naîtraient, sur la durée d’une vie. Le Dr Berrebi, cité par The Australian, admet qu’il a été surpris par l’importance de cet impact :”Cela veut dire que les actes terroristes affectent nos vies bien davantage que ce que nous pensions initialement, bien plus que des dommages économiques ou des morts.” Continue reading

Le scandale des abonnements de revues scientifiques éclate au grand jour

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Comme disent les anglophones, the shit hit the fan : Rue89 révèle le montant exhorbitant et les conditions incroyables qu’Elsevier extorque au gouvernement français pour les abonnements. Alors on rappelle que la publication libre accès (open access) existe depuis des … Continue reading

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Avez-vous le dégoût de gauche ou de droite ?

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leftrightbrain.jpgLa manière dont vous réagissez aux images de vers grouillants, de carcasses pourrissantes ou de toilettes sales révélerait si vous êtes de tendance libérale ou conservatrice, les équivalents américains du clivage gauche/droite. C’est en tout cas ce que prétend une étude menée par une équipe internationale, sous la houlette d’un professeur de l’institut polytechnique de Virginie (VirginiaTech), et publiée aujourd’hui dans la revue Current Biology. Pour les chercheurs, des éléments idéologiques comme la manière dont une personne se comporte en public ou en privé, ses attitudes envers le sexe, la famille, l’éducation, l’autonomie personnelle, ou encore sur des sujets clivants comme l’avortement ou le contrôle des armes (un sujet chaud aux Etats-Unis), seraient “profondément connectés à des mécanismes biologiques de base”. L’expérience menée par ces scientifiques a consisté à étudier les données recueillies par imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, une technologie qui permet de visualiser le fonctionnement du cerveau, lors de la projection d’images politiquement neutres, par exemple de la nourriture avariée ou des menaces physiques, en alternance avec des images paisibles de natures ou de bébés. Ces mêmes sujets ont passé également un test sur leurs positions en matière de sujets de société permettant de déterminer leur orientation politique. La comparaison des réactions avec les opinions politiques des participants est marquée lors de la projection d’images provoquant le dégoût. Cela va même plus loin : les réactions inconscientes de dégoût ne sont pas forcément en accord avec la notation consciente attribuée par les sujets aux images en question… “De manière remarquable, nous avons trouvé que la réponse du cerveau à une seule image dégoûtante était suffisante pour prédire l’idéologie politique d’un individu”, affirme le professeur Read Montague, de VirginiaTech. Selon l’étude, les réponses cérébrales aux images dégoûtantes a permis de prédire avec une exactitude de 95 à 98% la manière dont une personne répondrait au questionnaire politique. Les personnes conservatrices auraient en effet une réponse plus grande aux images dégoûtantes, mais les scientifiques ne savent pas vraiment pourquoi.

Nous ne sommes pas conçus pour réagir seulement à l’instinct

“Ces résultats suggèrent que les idéologies politiques sont calquées sur des réponses neuronales qui peuvent avoir servi à protéger nos ancêtres contre les menaces issues de leur environnement”, explique le professeur Montague. “Ces réponses neuronales peuvent avoir été transmises aux lignées familiales : il est probable que les réactions au dégoût soient héréditaires”. “Nous avons mené cette recherche parce que des précédents travaux dans un domaine voisin montraient que l’idéologie politique (plus précisément le degré auquel quelqu’un est libéral ou conservateur) était hautement héréditaire, presque autant que la taille”, assure-t-il. Reste à savoir pourquoi. “Les réponses pourraient être un rappel de réactions profondes et négatives dont nos ancêtres primitifs avaient besoin pour éviter la contamination et la maladie” Nos opinions politiques et philosophiques ne seraient donc qu’instinctives, selon ces scientifiques ? Ils y mettent toutefois un bémol : nous ne serions pas conçus pour réagir seulement à l’instinct. “La génétique détermine la taille, mais pas entièrement”, détaille Read Montague, “la nourriture, le sommeil, la malnutrition, des blessures, peuvent changer la taille finale de quelqu’un. Mais les enfants de personnes grandes ont tendance à être grands, et c’est une sorte de point de départ. Si nous pouvons commencer à comprendre que des réactions automatiques à des sujets politiques peuvent être simplement cela, des réactions, alors nous pourrions faire baisser la température de la chaudière du discours politique”. L’être humain aurait donc une “tendance politique instinctive”, qu’il serait capable de mettre de côté par sa réflexion, sa pensée raisonnée. Et lorsqu’il s’agit de sujets qui jouent sur nos instincts, ce serait une bonne raison pour ne pas les écouter et se concentrer sur notre raisonnement. En gros, même si ces chercheurs avaient raison et que l’on avait un cerveau “de droite” ou “de gauche”, cela ne devrait pas nous empêcher de faire nos propres choix basés sur des opinions raisonnées. C’est ce qui fait théoriquement l’humain, non ? Crédit photo : mix utilisant l’image IRM de Ranveig et les drapeaux de Wereon, via Wikimedia Commons) Continue reading

Les pays où Internet dort

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81170.gif Internet serait-il comme une gigantesque colonie de créatures vivantes, dont certaines dormiraient et d’autres pas ? C’est en tout cas l’impression générée par une toute nouvelle carte du “sommeil de l’Internet” dont les premiers éléments viennent d’être rendus publics par une équipe de chercheurs de l’école d’ingénieurs en sciences de l’information de l’université de Californie du Sud (ISI). Bien entendu, l’analogie avec un être vivant est une simple image, mais comme Internet est utilisé par des créatures de chair et de sang (vous et moi), il est intéressant d’étudier ce “cycle de sommeil”. Dans certains pays, comme aux Etats-Unis ou en Europe de l’Ouest, Internet ne dort jamais, alors que dans d’autres régions du monde comme l’Asie, l’Amérique du Sud ou l’Europe de l’Est, l’activité des ordinateurs connectés peut être rapprochée du cycle jour-nuit. Cela veut-il dire que l’Occident est composé d’accros à Internet qui ne dorment jamais ? Evidemment non, mais cela donne des informations sur la nature des connexions et le développement des réseaux. Ainsi, ceux qui ont des accès permanents à des réseaux à haut débit laisseront leurs appareils connectés jour et nuit. A l’inverse, ceux qui sont toujours dépendants d’accès ponctuels ne se connecteront que lorsqu’ils utilisent vraiment la connexion, donc généralement pas au beau milieu de la nuit.

A quoi ça sert ? 

Mais l’étude n’est pas focalisée sur le cycle du sommeil des utilisateurs d’Internet. Le but est de fournir des outils pour mesurer et identifier les coupures d’Internet, par exemple : connaître les “cycles de sommeil” du réseau permet ainsi d’éviter de confondre une période d’inactivité régulière avec un gros incident réseau privant d’accès une zone géographique. “Internet est important dans nos vies et pour nos entreprises, des films en streaming aux achats en ligne”, explique John Heidemann, professeur à l’ISI et l’un des chercheurs de l’étude. “Mesurer les coupures réseau est un premier pas pour améliorer la fiabilité d’Internet”. Pour lui, “Ces données servent à établir une base de l’Internet, à comprendre comment il fonctionne, pour que nous ayons une meilleure idée de sa résistance globale, et que nous puissions détecter les problèmes plus rapidement”. L’étude permet aussi de comprendre le fonctionnement du réseau à plusieurs niveaux :
  • Les politiques de développement par pays, tout d’abord : aux USA, par exemple, la connexion haut débit permanente est un objectif gouvernemental.
  • Il y a également un rapport entre le niveau de vie et l’accès nocturne : plus un pays est riche, plus il y a de chances que son Internet soit en fonction 24 heures sur 24. L’étude montre une corrélation entre le PIB et l’activité Internet, ainsi qu’avec l’utilisation électrique par personne. “La corrélation entre l’activité du réseau et l’économie nous aide à mieux comprendre notre monde”, affirment les chercheurs. En fonction du “rythme de sommeil” de votre réseau, ils peuvent prédire dans quelle région du globe vous êtes situé…
  • Des mesures de la taille et de la croissance d’Internet. Le “sommeil” permet de mieux estimer la taille globale du réseau, que l’on a tendance à considérer en fonction du nombre d’adresses, qu’elles soient actives ou non. Prendre en compte leur activité réelle est un élément important.
  • Comprendre pourquoi les réseaux “dorment” : en pratique, pourquoi les gens éteignent leur ordinateur la nuit. Que le trafic change en fonction des activités humaines, cela semble normal, mais que le réseau soit éteint dans certains endroits répond à des causes qui touchent à la sociologie autant qu’à l’informatique. Les entreprises éteignent-elles leurs ordinateurs à la fin de la journée de travail ?  Les particuliers coupent-ils toutes leurs connexions lorsqu’ils vont se coucher ? Et pourquoi le font-ils ? Quand il s’agit de cybercafés fermant la nuit, ou de pays où la connexion s’effectue par modem et ligne téléphonique, on comprend la cause de la coupure, mais qu’en est-il des endroits à connexion haut débit illimitée ? La politique d’un pays encourage-t-elle les déconnexions ? Le manque d’adresses IP disponibles pour un fournisseur d’accès l’incite-t-il à limiter les temps de connexion de ses clients ?
On le voit, cette étude offre de nombreuses directions de recherche…

Comment ils ont procédé

Rappelons que les ordinateurs connectés à Internet se voient attribuer une adresse réseau, l’IP, qui correspond peu ou prou à une sorte de numéro de téléphone pour votre connexion. La différence, c’est que selon votre mode de connexion, ce numéro peut changer régulièrement sans que vous le sachiez, et sans que cela affecte votre utilisation d’Internet (votre fournisseur d’accès possède ces adresses et vous les attribue en fonction de ses possibilités…ou de votre type de contrat). Il y a dans le monde 4 milliards d’adresses Internet au standard IPv4 (un autre standard, IPv6, qui permettra d’avoir encore plus d’adresses, est en cours de mise en place). Sur ces 4 milliards, l’équipe de l’ISI a pu monitorer 3,7 millions de blocs d’adresses, qui représentent environ 950 millions d’adresses individuelles. En les testant toutes les 11 minutes pendant 2 mois, ils ont pu ainsi observer les tendances d’activité et d’inactivité de ces réseaux. Ces données ne représentent que le début d’une étude en cours, et elles seront présentées officiellement le 5 novembre lors d’une conférence de l’ACM (association mondiale de professionnels de l’informatique). En attendant, l’équipe continue ses recherches. “Nous avons étendu notre couverture à 4 millions de blocs (plus de 1 milliard d’adresses), explique John Heidemann, qui espère que les mesures à long terme aideront à guider le fonctionnement d’Internet.   Crédit image : Un gif animé des données recueillies. Les carrés du rose pâle au rouge indiquent des activités Internet supérieures à la moyenne mondiale, ceux allant vers le bleu, des activités inférieures à la moyenne (Courtesy of John Heidemann / USC Viterbi ISI) Continue reading