Top 10 des romans à teneur scientifique lus en 2015

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J’ai lu très exactement 42 romans en 2014, ce qui améliore encore mon record de 2014 ! De tous ces romans, goût personnel oblige, un nombre non négligeable est à consonance scientifique. Voici une petite sélection personnelle de ceux dont je recommande la lecture :

N° 11 : Le Triste destin de Kitty da Silva d’Alexander McCall Smith, 2005 (in One City)

Une jolie histoire de cœur et d’interculturalité par l’auteur des Chroniques d’Edimbourg et ancien professeur de droit de la médecine — ou comment un jeune indien arrive à Edimbourg avec son diplôme de médecine pour intégrer un laboratoire de recherche sur les cellules souches. 64383206_p.jpg

N° 10 : Le Cerveau à sornettes. Traité de l’Évitisme de Roger Price, 1951

L’évitisme est une théorie philosophico-humoristique inventée par Roger Price et recommandée par Georges Perec en préface (C’est drôle ? Oh oui ! C’est drôle. Vous me jurez que c’est drôle ? Je vous jure que c’est drôle. C’est américain ? Oui, c’est américain, mais c’est quand même drôle.). Ce n’est pas pour rien qu’on y trouve un air de famille de Cantatrix sopranica L. dudit Perec. Extrait : Vous remarquerez que la femelle Néandertal était également dotée d’un physique très primitif. Certaines mutations typiquement féminines ne s’étaient pas encore produites. je veux parler du buste, bien sûr. Le buste ne fut découvert que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle — époque où l’on inventa la publicité. couv_I21.jpg

N° 9 : La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling, 1991

Une uchronie qui vaut plus par son univers proche de “La véritable Histoire du dernier roi socialiste” que par son intrigue trop compliquée. On y croise Francis Galton (devenu Lord Galton), Charles Darwin, Ada Lovelace, Edward Mallory… dans un monde steampunk où les machines analytiques inventées par Charles Babbage servent à l’anthropométrie criminelle des services de la police, au fichage de la population par le ministère de l’intérieur, aux calculs scientifiques de l’Institut d’analyse machinisme de Cambridge, à la projection d’images animées des théâtres publics… La_machine_a_differences-2e76b.jpg

N° 8 : L’Autre univers de Poul Anderson, 1955 (in La Patrouille du temps)

Il s’agit cette fois d’un voyage dans le temps qui se transforme en uchronie : deux patrouilleurs chargés de protéger la structure de l’Histoire, débarquent dans New York en 1955 qui ne ressemble plus du tout à celui qu’ils connaissent. Véhicules à vapeur, aucun éclairage urbain, ni bombe atomique ni pénicilline : ce monde semblait pratiquer des méthodes empiriques, sans disposer d’une véritable ingénierie. Le point de divergence entre ce monde et le nôtre ? La culture Celte aurait pris le pas sur l’Empire romain et les Juifs auraient disparu très tôt. Sans judaïsme pas de christianisme, donc pas de monothéisme, or l’idée médiévale d’un dieu unique et tout-puissant était capitale pour la science, car elle supposait la notion de l’ordre de la nature. Les premiers monastères ont sans doute eu la paternité de l’invention, essentielle, des horloges mécaniques, du fait qu’ils observaient des heures régulières pour la prière. Il semble que les horloges ne soient venues que tard dans ce monde-ci. la-patrouille-du-temps_-tome-1---la-patrouille-du-temps-1637572.jpg

N° 7 : Frankenstein de Mary Shelley, 1818

Voilà un immense classique, qui mérite toujours d’être (re)lu… pour s’apercevoir que ce n’est pas un roman d’horreur gothique mais plutôt un roman emprunt de romantisme (avec des descriptions lyriques des Alpes et des Highlands) et un roman de sentiments plutôt que d’aventure. Le personnage de Victor Frankenstein est énormément travaillé : c’est bien le “savant fou” qui est resté dans l’imaginaire collectif mais ses passions, son histoire, sa morale sont décrits en détail. Une hubris qui se résume en deux phrases, de l’ascension (quelle gloire ne résulterait pas de ma découverte, si je pouvais bannir du corps humain la maladie, et, hors les causes de mort violente, rendre l’homme invulnérable ?) à la chute (apprenez de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est dangereux d’acquérir la science, et combien plus heureux est l’homme qui prend sa ville natale pour l’univers, que celui qui aspire à une grandeur supérieure à ce que lui permet sa nature). _LItErYxO_t5qVtsjcSmNrIWV-E.jpg

N° 6 : Frankenstein délivré de Brian W. Aldiss, 1973

Ce roman est à lire juste après le précédent : Brian Aldiss imagine qu’un voyageur du temps rencontre le Dr Frankenstein et essaye d’agir sur les événements que nous, lecteurs, connaissons grâce à Mary Shelley. C’est jouissif de voir le narrateur remonter les bretelles de Frankenstein et tenter d’en faire un être meilleur. Le texte est également parsemé de réflexions sur la responsabilité du scientifique : Frankenstein n’était pas Faust, vendant son âme immortelle à Satan en échange de la puissance. Frankenstein ne voulait que la Connaissance — ne faisait, si l’on veut, que de la recherche. Il voulait mettre le monde en ordre. Il voulait trouver les réponses aux énigmes de la vie. pp5031-1978.jpg

N° 5 : La Double hélice de James Watson, 1968

Ce n’est pas un roman, mais ça se lit comme un roman : l’histoire de la découverte de la structure de l’ADN racontée par l’un de ses co-découvreurs. Dans une interview au Time en 2003, interrogé sur sa “deuxième plus grande réalisation”, Watson répondit : écrire La Double hélice. Je pense que ce livre durera. Personne d’autre n’aurait pu l’écrire. Et comment ! C’est un autoportrait sans concession de Watson l’américain, le macho, l’ambitieux. 9782012789753FS.gif

N° 4 : La Statue intérieure de François Jacob, 1987

Une autre autobiographie de chercheur, magnifiquement écrite, qui va de l’enfance de l’auteur jusqu’à son 10e Noël à l’Institut Pasteur. La première moitié est riche des péripéties de la Seconde Guerre mondiale et aux théâtres de combats dans lesquels est engagé Jacob ; la seconde moitié correspond à ses débuts comme scientifique. On aurait envie d’apprendre de nombreux passages par cœur tellement il décrit à la fois avec exactitude et avec poésie le travail du chercheur, sans oublier de nous faire revivre ses découvertes liées à l’expression des gènes, qui lui vaudront le prix Nobel de physiologie. 61pLHDGdEyL._SX304_BO1_204_203_200_.jpg

N° 3 : Un Blanc de Mika Biermann, 2013

Une expédition polaire qui tourne mal, une bande de scientifiques givrés, brossés à gros traits ridicules : Zout Würthimberg le géologue, Mikhaïl Arnoldowitsch Wobliètchenkov le sismologue, Jogen Ficiar l’ornithologue, Silva Dal le climatologue, Hanna Khor la cyanobactériologiste et Kora Pristine l’ichtyologue. Arriveront-ils à tirer un feu d’artifice depuis le pôle Sud pour le réveillon du 31 décembre 2000 ? Vous le saurez en lisant ce court roman polyphonique, qui joue avec le genre des “carnets d’expédition retrouvés”. Un-blanc.jpg

N° 2 : L’Affaire Furtif de Sylvain Prudhomme, 2010

Un bateau mystérieux part de Lisbonne. Ses passagers sont inconnus, mais se dévoilent petit à petit… dont Toyo Sôseki, éminent naturaliste de l’Institut de Kyoto. Ce court roman joue avec les types de discours — au récit se mêlent des extraits de carnet de bord ou les débats entre philosophes et théologiens dans un colloque universitaire sur le sens de cette expédition. Une modernisation réussie du roman de pirates et de naufragés, où l’on va de surprise en surprise (si bien que je n’ose trop en dire pour ne pas en gâcher la lecture). Et cette phrase : C’est par paresse que l’homme a choisi de donner des noms aux plantes ; pour s’éviter la fatigue d’une observation chaque fois recommencée. arton3609.jpg

N° 1 : Black-Out suivi de All Clear de Connie Willis, 2010

En 2065, les historiens d’Oxford ne se contentent plus d’explorer les archives et autres traces du passé : ils s’y plongent grâce au voyage dans le temps. Partis explorer la Grande-Bretagne de la Seconde Guerre mondiale, trois historiens vont se retrouver coincés à Londres pendant le Blitz et s’interroger sur la nature du continuum espace-temps (c’est un roman de science-fiction) : est-ce qu’ils peuvent intervenir sur les événements ? Quel est l’impact de leurs interventions ? Comment le continuum peut-il se rétablir ? Les deux tomes m’ont tenu en haleine cet été et je ne les ai plus lâchés jusqu’à la fin ! black-out-de-connie-willis.jpg Continue reading

Plaidoyer pour l’inutilité

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Mais ça sert à quoi? Qui ne s’est jamais posé cette question en lisant une actualité scientifique? Qui ne s’est jamais demandé à quoi pourra bien servir la découverte du Boson de Higgs ou encore l’étude des comportements nuptiaux chez la mouette tridactyle? Si beaucoup répondent à cette question en y allant de l’utilité probable et future de la recherche fondamentale, il me semble que peu de scientifiques osent répondre tout simplement que ça ne sert à rien!


Pour-quoi? A quoi ça sert?

Lorsque on regarde dans le dictionnaire la définition du verbe “servir” on tombe sur “qui est utile“. Soit, allons voir la définition de l’utilité: “Fait de servir à quelque chose“. Les deux définitions se renvoient la balle et on est pas plus avancé. Essayons quand même. Que se cache-t-il derrière le mot “utilité” dans notre monde moderne? Nous l’avons vu dans un article précédent, l’utilité d’une découverte renvoie directement à ses applications matérielles. La Science trouve sa place dans notre société libérale grâce à son pouvoir de production.

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Cependant, la Science est lentecoûteuse et imprévisible. Par exemple, la mise sur le marché d’un nouveau médicament peut demander entre 10 et 15 ans, tout en ayant aucune garantie pour son futur vendeur. Cette très grande inertie du champ scientifique le rend beaucoup moins intéressant pour notre monde 2.0 ou les I-Phones de nos enfants changent de taille plus vite que leurs chaussures. Puisque les résultats de la Science ne peuvent se constater qu’à une échelle de temps intergénérationnelle, ils ne peuvent servir à nos responsables politiques dont le but est de se faire élire pour des mandats forcément inférieurs. Bref, vous l’avez compris, la Science se distingue comme étant l’une des cibles privilégiées de coupes budgétaires. A ce titre, mentionnons que le ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur n’existe plus depuis un peu plus d’un an. On parle maintenant d’un secrétariat d’état de la recherche, rattaché au ministère de l’éducation.

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Ces coupes budgétaires sont accompagnées par une politique massive de privatisation de la recherche, notamment au travers du Crédit Impôt Recherche (CIR). La stratégie peut se résumer de la manière suivante: L’État n’ayant plus de sous, il délègue la recherche scientifique aux entreprises, qui se chargent donc de fixer les objectifs. Au sein d’une entreprise, la Science devient un produit, et le scientifique devient son moyen de production

Cependant, le rythme effréné de la vie économique d’une entreprise ne peut se concilier avec la lenteur de la recherche fondamentale. Il y a là un paradoxe, comment concilier les désirs de productivité d’une entreprise avec l’inutilité de la recherche fondamentale?

Le mot est lâché, inutilité.

Car oui, la recherche fondamentale est inutile par nature. Elle n’a pas le but d’augmenter la productivité matérielle, ni de rendre nos vies plus confortables. Pourtant, certains rétorqueront que la recherche fondamentale est nécessaire à la recherche appliquée.

En effet, la recherche appliquée permet de trouver des applications pour le présent (ou le futur très proche), tandis que la recherche fondamentale permettra peut être d’en trouver dans le futur. Qui n’a jamais entendu un scientifique défendre le caractère fondamental de ses travaux par les “hypothétiques débouchés” futurs? D’autre argumenteront que la recherche appliquée n’aurait plus que 20 ans devant elle si la recherche fondamentale disparaissait. Bref, les scientifiques passent leur temps à inscrire leurs travaux (fondamentaux ou appliqués) dans la dynamique productiviste du néo-libéralisme. Même dans sa tribune, Alain Cozzone (biochimiste) défend la recherche fondamentale à faisant la part belle à ses hypothétiques avancées.

Mais au fond, pourquoi rechercher une valeur matérielle à la recherche fondamentale? 

© Improbable Research
La connaissance n’est-elle pas une valeur en soit? Le désir de rendre le monde plus intelligible n’est-il pas lui aussi une valeur qui anime les Hommes depuis toujours? L’aurait-on oublié? En effet, personne n’a songé a demander à Newton a quoi servait sa théorie de la gravitation. Personne n’est allé frapper à la porte de Darwin en 1859 pour lui demander “Mais dit donc Charles, ça sert à quoi ce que tu nous racontes sur les espèces?“. L’époque était encore propice aux valeurs non-productivistes


Et il serait temps de les réhabiliter! 

Osons dire que certains travaux scientifiques ne servent à rien! J’en vois déjà quelques-uns qui sont septiques à l’idée de financer une activité inutile … et pourtant! Voici par exemple 3 raisons qui justifient la non-utilité de certains travaux scientifiques:

1)- Car un individu n’est pas fait que de matériel et de valeur marchande. La science, au même titre que l’art sert à l’émerveillement humain.

2)- Une découverte, la connaissance en général, ça n’a pas de propriété, ça appartient à tout le monde. De par son immatérialité, la connaissance peut se partager sans se diviser, contrairement aux productions de notre société industrielle.

3)- Plus spécifique à la biologie: L’augmentation de notre compréhension du monde vivant peut être un formidable levier pour une prise de conscience écologique. En effet, à l’instar de l’ethnologue qui en appelle à respecter les autres cultures, l’écologue représente la première marche vers un respect du monde vivant.

Et il en manque d’autres!

N’hésitez pas à laisser dans les commentaires vos raisons qui permettraient de sauvegarder la recherche scientifique, sans en appeler à un but productiviste!
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