Plaidoyer pour l’inutilité

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Mais ça sert à quoi? Qui ne s’est jamais posé cette question en lisant une actualité scientifique? Qui ne s’est jamais demandé à quoi pourra bien servir la découverte du Boson de Higgs ou encore l’étude des comportements nuptiaux chez la mouette tridactyle? Si beaucoup répondent à cette question en y allant de l’utilité probable et future de la recherche fondamentale, il me semble que peu de scientifiques osent répondre tout simplement que ça ne sert à rien!


Pour-quoi? A quoi ça sert?

Lorsque on regarde dans le dictionnaire la définition du verbe “servir” on tombe sur “qui est utile“. Soit, allons voir la définition de l’utilité: “Fait de servir à quelque chose“. Les deux définitions se renvoient la balle et on est pas plus avancé. Essayons quand même. Que se cache-t-il derrière le mot “utilité” dans notre monde moderne? Nous l’avons vu dans un article précédent, l’utilité d’une découverte renvoie directement à ses applications matérielles. La Science trouve sa place dans notre société libérale grâce à son pouvoir de production.

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Cependant, la Science est lentecoûteuse et imprévisible. Par exemple, la mise sur le marché d’un nouveau médicament peut demander entre 10 et 15 ans, tout en ayant aucune garantie pour son futur vendeur. Cette très grande inertie du champ scientifique le rend beaucoup moins intéressant pour notre monde 2.0 ou les I-Phones de nos enfants changent de taille plus vite que leurs chaussures. Puisque les résultats de la Science ne peuvent se constater qu’à une échelle de temps intergénérationnelle, ils ne peuvent servir à nos responsables politiques dont le but est de se faire élire pour des mandats forcément inférieurs. Bref, vous l’avez compris, la Science se distingue comme étant l’une des cibles privilégiées de coupes budgétaires. A ce titre, mentionnons que le ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur n’existe plus depuis un peu plus d’un an. On parle maintenant d’un secrétariat d’état de la recherche, rattaché au ministère de l’éducation.

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Ces coupes budgétaires sont accompagnées par une politique massive de privatisation de la recherche, notamment au travers du Crédit Impôt Recherche (CIR). La stratégie peut se résumer de la manière suivante: L’État n’ayant plus de sous, il délègue la recherche scientifique aux entreprises, qui se chargent donc de fixer les objectifs. Au sein d’une entreprise, la Science devient un produit, et le scientifique devient son moyen de production

Cependant, le rythme effréné de la vie économique d’une entreprise ne peut se concilier avec la lenteur de la recherche fondamentale. Il y a là un paradoxe, comment concilier les désirs de productivité d’une entreprise avec l’inutilité de la recherche fondamentale?

Le mot est lâché, inutilité.

Car oui, la recherche fondamentale est inutile par nature. Elle n’a pas le but d’augmenter la productivité matérielle, ni de rendre nos vies plus confortables. Pourtant, certains rétorqueront que la recherche fondamentale est nécessaire à la recherche appliquée.

En effet, la recherche appliquée permet de trouver des applications pour le présent (ou le futur très proche), tandis que la recherche fondamentale permettra peut être d’en trouver dans le futur. Qui n’a jamais entendu un scientifique défendre le caractère fondamental de ses travaux par les “hypothétiques débouchés” futurs? D’autre argumenteront que la recherche appliquée n’aurait plus que 20 ans devant elle si la recherche fondamentale disparaissait. Bref, les scientifiques passent leur temps à inscrire leurs travaux (fondamentaux ou appliqués) dans la dynamique productiviste du néo-libéralisme. Même dans sa tribune, Alain Cozzone (biochimiste) défend la recherche fondamentale à faisant la part belle à ses hypothétiques avancées.

Mais au fond, pourquoi rechercher une valeur matérielle à la recherche fondamentale? 

© Improbable Research
La connaissance n’est-elle pas une valeur en soit? Le désir de rendre le monde plus intelligible n’est-il pas lui aussi une valeur qui anime les Hommes depuis toujours? L’aurait-on oublié? En effet, personne n’a songé a demander à Newton a quoi servait sa théorie de la gravitation. Personne n’est allé frapper à la porte de Darwin en 1859 pour lui demander “Mais dit donc Charles, ça sert à quoi ce que tu nous racontes sur les espèces?“. L’époque était encore propice aux valeurs non-productivistes


Et il serait temps de les réhabiliter! 

Osons dire que certains travaux scientifiques ne servent à rien! J’en vois déjà quelques-uns qui sont septiques à l’idée de financer une activité inutile … et pourtant! Voici par exemple 3 raisons qui justifient la non-utilité de certains travaux scientifiques:

1)- Car un individu n’est pas fait que de matériel et de valeur marchande. La science, au même titre que l’art sert à l’émerveillement humain.

2)- Une découverte, la connaissance en général, ça n’a pas de propriété, ça appartient à tout le monde. De par son immatérialité, la connaissance peut se partager sans se diviser, contrairement aux productions de notre société industrielle.

3)- Plus spécifique à la biologie: L’augmentation de notre compréhension du monde vivant peut être un formidable levier pour une prise de conscience écologique. En effet, à l’instar de l’ethnologue qui en appelle à respecter les autres cultures, l’écologue représente la première marche vers un respect du monde vivant.

Et il en manque d’autres!

N’hésitez pas à laisser dans les commentaires vos raisons qui permettraient de sauvegarder la recherche scientifique, sans en appeler à un but productiviste!
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#psSortDuPlacard – Homos et don du sang

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La chronique de Stéphany démarre à 2:06:16. » Ecoute sur Soundcloud C’est un des avantages du métier de journaliste : devoir creuser des sujets sur lesquels on ne s’était parfois jamais posé de questions. C’est ce qui c’est passé pour le don de sang et l’exclusion de hommes ayant des relations avec des hommes, les […]
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Quelques réflexions à propos de l’affaire Voinnet

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Fraude scientifique
Depuis le mois de janvier, le biologiste des plantes Olivier Voinnet est dans la tourmente. Sur le site de commentaires par les pairs post-publication PubPeer, ce sont près de 40 articles étalés sur plus de 15 ans qui sont pointés du doigt. En cause, des données qui semblent trafiquées, notamment des figures de résultats expérimentaux qui semblent avoir été montées de toutes pièces sous Photoshop. Alors, fraude ou négligence ?
Sans hurler avec les loups, Olivier Voinnet et al. semblent avoir été négligents dans un un grand nombre de publis https://t.co/NT0fqZACqy — Antoine Blanchard (@Enroweb) 18 Janvier 2015
Olivier Voinnet nommé à l’Académie des sciences. Je me demande ce qu’ils feront si les soupçons de fraude sont avérés http://t.co/YRfI2Asxsx — Antoine Blanchard (@Enroweb) 29 Janvier 2015
Nous étions encore à nous interroger quand, le 1er avril, une chercheuse du même domaine témoignait sur le site PubPeer des aléas d’un article d’Olivier Voinnet dont elle s’est retrouvée rapporteuse à trois reprises (deux fois l’article fut refusé, pour être accepté la troisième fois). Elle raconte ainsi que les auteurs ont fait dire différentes choses aux mêmes figures, jetant le trouble sur l’authenticité de leur travail et leur intégrité. Et le 7 avril, Vicky Vance rendait public son rapport de relectrice de l’époque. Le 9 avril, le CNRS (qui emploie Olivier Voinnet, où il est Directeur de recherche 1e classe) et l’ETH de Zürich (où il est détaché et dirige une équipe d’une trentaine de personnes) annonçaient installer chacun une commission d’enquête composée d’experts indépendants afin de faire toute la lumière sur ces accusations. Il suffit donc désormais d’attendre leur rapport ? Ce n’est malheureusement pas si simple, et il y a plusieurs raisons d’être inquiet. D’une part, alors que le CNRS et l’ETH verrouillaient la communication de crise et interdisaient aux protagonistes de communiquer pendant le travail des commissions d’experts, ces deux institutions ne purent s’empêcher d’aller au-delà du factuel dans leur communiqué de presse, pour exprimer leur avis sur les reproches formulés à l’encontre d’Olivier Voinnet :
Indépendamment des travaux de cette commission, le CNRS constate à ce stade que les mises en cause publiques ont porté sur la présentation de certaines figures, mais qu’à sa connaissance, aucune déclaration n’a remis en cause les résultats généraux obtenus par Olivier Voinnet et ses collaborateurs sur le rôle des petits ARN dans la régulation de l’expression des gènes et la réponse antivirale, résultats par ailleurs confirmés à plusieurs reprises, sur le même matériel ou sur d’autres, par différents groupes à travers le monde.
These allegations have come as a surprise to the Executive Board at ETH Zurich. Olivier Voinnet is a scientist whose outstanding research findings have been confirmed repeatedly by other research groups, says Günther (le Vice-président de l’ETH en charge de la recherche et des relations institutionnelles).
Or, comme leur a répondu Vicky Vance dans une lettre ouverte publiée dimanche 12 avril :
I have read that the posts showing fabrication of data in the figures of many of Prof. Voinnet’s articles were viewed by some people as having little importance. The rationale being provided is that the results are still valid because other labs have been able to show the same results. That is NOT completely true. The practice of fabrication of data by the Voinnet lab has had serious negative impact on the field of RNA silencing. Many investigators are, in fact, not able to repeat some aspects of his reported results or have conflicting data. However, once results are published in high impact journals by a powerful and important senior investigator such as Prof. Voinnet, there is little chance to get funding to pursue conflicting data and further experimental approaches are stalled.
Pour reprendre la formule des sociologues David Pontille et Didier Torny, if the absence of reproducibility is often considered a clue to falsification, the opposite is not necessarily true. C’est-à-dire que contrairement aux rayons N et à la mémoire de l’eau qui se sont dégonflés dès le pot aux roses découvert, le domaine des ARN interférents ouvert par Voinnet subsistera après lui. Mais dans quel état ? Le tri entre les résultats valables et les résultats non valables sera considérable, et on réalisera quel coup a été porté contre l’avancée des connaissances et l’éthique scientifique. À cet égard, l’attitude déculpabilisante des tutelles est irresponsable et inadmissible. D’autre part, la France a un lourd passif en matière de gestion de la fraude scientifique. Revenons un peu en arrière : en septembre 1998, l’éditorial de Science et Vie titré Fraude scientifique : l’exception française regrettait que
il n’existe en France aucune déontologie scientifique. Nulle protection n’est offerte aux dénonciateurs, qui honorent la science en proclamant la vérité au risque de briser leur carrière. Il est temps de s’attaquer sérieusement au mal. Hélas, quand on lit le communiqué de l’Inserm, qui indique que, à sa connaissance, aucune mauvaise conduite scientifique de l’unité 391 n’a pu être démontrée, on n’a pas l’impression d’en prendre le chemin…
Ce qui valait l’ire de l’éditorialiste était l’affaire Bihain, du nom de ce chercheur Inserm bardé de contrats industriels qui annonça avoir découvert un gène de l’obésité susceptible de donner naissance à des traitements révolutionnaires… jusqu’à ce que des soupçons de fraude émergent. Le traitement de l’affaire aussi bien par l’Inserm que par le Ministère fut lamentable (comme en témoigne le résumé qu’en fit Nature) et si bien minoré qu’aujourd’hui cet épisode a été oublié (contrairement à la mémoire de l’eau, qui est pourtant plus vieille de 10 ans) et brille par son absence sur la page Wikipédia dudit Bernard Bihain. Dix ans plus tard, la France faisait encore figure de mauvais élève dans la lutte contre la fraude scientifique, ce qui n’augure pas de bonnes choses pour l’affaire Voinnet. Mais certains observateurs (je protège mes sources !) estiment que ce scandale qui éclabousse un chercheur médaillé d’argent du CNRS, sans doute le premier grand scandale scientifique de l’histoire du CNRS, ne pourra pas être étouffé comme le fut l’affaire Bihain. Continue reading

Retranscription du crossover Tales of the World

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Retranscription du Podcast science #147 – Crossover Tales of the World avec Ruxandra Stoicescu. Un immense merci à Guillain (Seuillot) pour son gros gros boulot !   Alan : Pour démarrer, je propose, histoire qu’on sache qui tu es (pour nos auditeurs qui n’auraient pas encore la chance de te connaître et qui vont rapidement s’abonner à […]
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