De Pierre Boulle à Roy Lewis, la science (ne) fait (pas) le bonheur

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Dans son livre intitulé Les Jeux de l’esprit (1971), Boulle imagine ce que Saint-Simon avait proposé un siècle auparavant dans ses Lettres d’un citoyen de Genève (1802) : un monde gouverné par un groupe de savants, le “conseil de Newton”, et une humanité vouée à la production et à la science. Chez Boulle, le conseil de Newton a seulement été renommé le Gouvernement scientifique mondial (GSM). Oh que cela plairait à tous les scientistes d’aujourd’hui ! En effet, écrit Pierre Boulle,
les savants étaient arrivés à considérer qu’ils formaient de par le monde la véritable internationale, la seule valable, celle de la connaissance et de l’intelligence. La science était pour eux à la fois l’âme du monde et la seule puissance en mesure de réaliser les grands destins de celui-ci, après l’avoir arraché aux préoccupations triviales et infantiles de politiciens ignares et bavards. Alors, au cours de nombreux entretiens amicaux, presque fraternels, était peu à peu apparue la vision d’un avenir triomphant, d’une planète unie, enfin gouvernée par le savoir et la sagesse.
Car une seule chose animait la communauté des savants :
l’idéal connaissance était le pôle commun à tous les esprits scientifiques de cette époque. Pour les physiciens, il s’agissait d’une véritable religion ; pour les biologistes, d’une sorte d’éthique, un acte gratuit dont il sentaient confusément la nécessité impérieuse pour échapper au désespoir du néant. Les uns et les autres estimaient que cette connaissance totale ne serait atteinte que par les efforts conjugués de l’humanité toute entière.
Or les savants sont partageurs. Comment pourraient-ils garder pour eux un tel idéal de connaissance et de sagesse ? Les voici donc lancés dans un programme de prise de conscience scientifique du monde. Car ils ne veulent plus refaire les mêmes erreurs et tiennent à éviter l’écueil dangereux, autrefois sarcastiquement signalé par les romanciers d’anticipation : le partage de l’humanité en deux classes, les savants et les autres, ceux-ci condamnés aux travaux grossiers et utilitaires, ceux-là enfermés dans une tour d’ivoire, bien trop exiguë pour permettre l’épanouissement total de l’esprit. C’est là que Boulle fait une description visionnaire, qui rejoint tellement le rêve de certains vulgarisateurs et popularisateurs des sciences :
Un immense réseau de culture scientifique enserrait le monde. Un peu partout, des établissements grandioses s’étaient élevés, avec des amphithéâtres assez nombreux et assez vastes pour que, par un roulement savamment organisé, la population entière des villes et des campagnes pût y prendre place en une journée, avec des bibliothèques contenant en milliers d’exemplaires tout ce que l’homme devait apprendre pour s’élever l’esprit, depuis les rudiments des sciences jusqu’aux théories les plus modernes et les plus complexes. Ces centres étaient également pourvus d’un nombre considérable de salles d’étude, avec microfilms, appareils de projection, télévision, permettant à chacun de se familiariser avec les aspects infinis de l’Univers. Dans des laboratoires équipés des instruments les plus modernes, tout étudiant pouvait faire des expériences personnelles sur les atomes, provoquer lui-même des désintégrations, suivre le tourbillon magique des particules à travers bêtatrons et cyclotrons, mesurer avec des appareils d’une délicatesse extrême les durées de quelques milliardièmes de seconde séparant la naissance et la mort de certains mésons.
Tout va bien dans le meilleur des mondes ? Non, parce que Boulle est un adepte du “renversement ironique”, comme le nota si bien le critique Jacques Goimard. Très souvent, il s’est attelé à faire ressortir les paradoxes de l’esprit humain et le côté dérisoire de nos aspirations utopiques. Car rapidement, le GSM ne peut que constater les échecs essuyés en matière d’instruction mondiale :
Chaque famille voulait avoir sa maison particulière avec piscine. Cette soif de bien-être, ce désir du monde de s’approprier les acquisitions de la science et de la technique sans en comprendre l’esprit et sans avoir participé à l’effort intellectuel de découverte, ne se limitaient pas aux habitations. (…) Des savants, des cerveaux précieux devaient interrompre ou ralentir leurs travaux de recherche fondamentale, dirigés vers le vrai progrès, pour se mettre au service du monde et satisfaire ses besoins immodérés de confort, de luxe et de raffinement matériels.
Eh oui ! La chute est d’autant plus rude que le rêve était grand : rien à faire, l’Homme restera l’être paradoxal qu’il est, autant capable de pensées absolues que de désirs de confort matériel. Ce que Roy Lewis (à qui l’on doit le célèbre Pourquoi j’ai mangé mon père) décrit également dans son uchronie mordante La Véritable Histoire du dernier roi socialiste (1990). Sa prémisse, c’est celle d’une civilisation “socialiste” qui a mis la science et les savants sous la protection de l’Inpatco (International Patent Convention), allant au bout de quatre grands courants de pensée en vogue en 1848 :
  • les craintes prémonitoires des romantiques selon lesquelles la science et la technologie allaient séparer l’homme de la nature et de Dieu
  • le luddisme, ce mouvement ouvrier qui démolit les métiers à tisser pour sauvegarder le gagne-pain des drapiers et tisserands
  • le socialisme, conçu en réaction contre le capitalisme et le système industriel
  • la théorie darwinienne de l’évolution, qui fit entrevoir l’accession des machines à la faculté de penser et, par conséquent, la réduction de la fonction humaine au service des machines et au développement de leurs capacités.
Dans cette uchronie, une version alternative de l’Histoire telle qu’elle aurait pu être si les révolutions de 1848 avait tourné différemment, l’Inpatco n’est rien d’autre qu’un “trust universel” auquel est confié la propriété, au nom de l’humanité, de toutes les nouvelles inventions, à charge de ne les mettre en circulation que lorsqu’elles produiraient des emplois et des améliorations des conditions d’existence sans entraîner désastres ni chômage, ni destruction de la nature. Pas question par exemple d’introduire l’électricité, qui mettrait à mal les travailleurs du gaz. La bicyclette, elle, fut mise en circulation avec un grand succès, alors que une suggestion de doter les villes de vélos-taxis efficaces ou de voitures à pédalier a été repoussée avec violence par les cochers de fiacre. Résultat :
Vers le milieu des années 1860, les gouvernements et les populations laïques avaient perdu le contact avec les travaux et les objectifs des savants et des techniciens. Vers 1880, ils n’étaient plus au courant de ce qui se passait dans les réserves [laboratoires de l’Inpatco]. Le XXe siècle était déjà bien entamé qu’on sous-estimait encore largement les progrès réalisés par l’Inpatco dans les domaines scientifique et technique. Les réserves furent fermées au public. Les publications spécialisées de l’Inpatco étaient protégées et interdites de vente dans les librairies coopératives. De toutes façons, le citoyen socialiste profane n’aurait pu les comprendre.
À défaut, les peuples d’Europe et d’Amérique s’ennuient et se droguent à l’opium, distribué légalement : à eux les paysages exotiques et érotiques, bien qu’illusoires et destructeurs de cellules grises, de l’empire du pavot… Alors que chez Pierre Boulle le gouvernement scientifique produisait une humanité vautrée dans le confort, chez Roy Lewis ce luxe est inaccessible et seule la griserie de la drogue permet d’échapper à un morne quotidien. Deux extrêmes donc, mais un point commun à vingt ans d’écart : ces deux contes servent surtout à illustrer le côté dérisoire de nos aspirations modernes, et l’impossibilité pour notre société de devenir aussi savante que ses savants. Ce point de vue est intéressant, et bien traité dans les deux cas. Mais ce qui m’étonne, c’est que ces auteurs interrogent nullement les motivations des savants, lesquels ne font que ce que les gouvernements leur demande. Je fais l’hypothèse qu’aujourd’hui, avec l’essor de la sociologie des sciences, la littérature s’intéressera de plus en plus à ce qui meut les savants collectivement et individuellement. C’est le cas de quelques (grands) romans que j’ai lu récemment et que je vous recommande : Intuition d’Allegra Goodman (2006), thriller psychologique sur une suspicion de fraude dans un laboratoire de biologie ; Des éclairs de Jean Echenoz (2010), biographie romancé de Nikola Tesla ; et Solaire de Ian McEwan (2010), roman cynique sur un prix Nobel de physique en prise avec sa vie et sa carrière. N.B. : La partie sur Les Jeux de l’esprit est tirée de mon article “Retour sur le colloque Pari d’avenir : pourquoi changer les pratiques de la culture scientifique ?” (août 2008). Continue reading

Saison Brune

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Dans le Montana, il existe une saison brune, hésitante, oscillant entre hiver et printemps. Preuve que le climat a aussi ses périodes d’hésitations. Des variabilités saisonnières aux variabilités climatiques, il n’y a qu’un livre, ou plutôt une Bande Dessinée. Saison Brune est un ouvrage urgent, qui traite des changements climatiques, de leurs conséquences dramatiques et des solutions possibles. Même si sa parution date de mars 2012, il est encore et toujours d’actualité. L’auteur Philippe Squarzoni réussit le pari fou d’aborder ce sujet sensible, sous toutes ses facettes, et à mille lieux des idées reçues. Ainsi, il décrit notre société telle qu’elle est. Une société consciente des crises à venir, mais qui préfère en profiter tant que c’est encore possible. On est très loin des climato-sceptiques, mais aussi très loin des adeptes naïfs d’une sobriété heureuse. Philippe Squarzoni ne nous prend pas pour des cons, et c’est ce qui fait la force de ce livre. Très noir, oui, mais courageux.
 

Saison Brune est une somme de plus de quatre cent pages ! C’est tout à la fois une mine d’informations précieuses et une réflexion synthétique, une enquête auprès des climatologues et des économistes, un documentaire, un questionnement. Cet exercice difficile, pour ne pas dire casse-gueule en bande dessinée, réussit à nous tenir en haleine grâce au “montage”, très librement inspiré du cinéma. L’auteur maîtrise le rythme en superposant avec subtilité chiffres en tout genre et ressentis émotionnels. Ces instants bienvenus de calme ancré dans le réel aèrent le récit. Ils permettent de prendre le temps d’assimiler les informations abstraites et de les mettre en lien avec notre quotidien. C’est aussi une enquête le plus loin possible de toute idéologie, car même si Philippe Squarzoni est membre de l’association ATTAC, il ne fait que présenter des faits scientifiques avérés et prouvés. Ainsi, au travers de six chapitres, l’auteur nous emmène de l’exploration d’une science à l’exploration d’une société. 


Les deux premières parties expliquent tout d’abord ce qu’est le climat, comment il est étudié, et comment sont évaluées les modifications causées par l’activité humaine. La température moyenne globale augmentera d’au moins deux degrés d’ici à 2100 par rapport au niveau préindustriel ! Le dernier rapport du GIEC confirme les prévisions passées et est encore plus pessimiste. Selon Jean-Marc Jancovici, spécialiste des questions énergie et climat, “le scénario catastrophe ne se distingue pas beaucoup de la voie que nous suivons actuellement“.
Puis les deux chapitres suivants nous parlent du futur. Le monde change perpétuellement, alors deux petits degrés de plus, la belle affaire ! Et bien, nous allons vivre sur une autre planète. Ces changements trop rapides entraîneront plus de sécheresses dans les endroits déjà secs, une hausse du niveau de la mer, des déplacements massifs de populations, la propagation de maladies nouvelles, d’épidémies, et une baisse drastique de biodiversité. La réduction de la biodiversité aura des conséquences dramatiques sur nos assiettes et l’épuisement des ressources fossiles et minières qui sont à la base de nos modes de vie affaiblira d’autant plus notre capacité d’adaptation. Tous ces effets, se combinant bien sûr, risqueront de provoquer des déstabilisations majeures en renforçant les inégalités sociales déjà existantes. Et dire que c’est le scénario le plus “optimiste” ! Alors, oui, les régions tempérées comme la nôtre seront dans un premier temps gagnantes. Mais pendant combien de temps ? Nous aimerions croire pouvoir arranger les choses, les contrôler un temps soit peu. Mais devant l’ampleur des bouleversements à venir, que valent nos petites actions quotidiennes et individuelles ?


Souvent, quand on ne sait pas attaquer un problème, on parle d’autre chose“, dit Stéphane Hallegatte, économiste et ingénieur climatologue. Bien que chacun se doit d’agir selon ses convictions, ce n’est pas en achetant des voitures qui consomment moins que le problème sera réglé. Les véritables enjeux se jouent à un niveau institutionnel, structurel, au travers des décisions politiques. D’ailleurs, “ce n’est pas le climat qu’il s’agit de sauver. Ce qu’on veut sauver c’est la possibilité pour les sociétés humaines de vivre dignement, démocratiquement“, Geneviève Azam, économiste. Pour cela, il est nécessaire de faire le lien entre les trois impératifs sociaux, économiques et climatiques. Il n’y a pas trente-six solutions : si l’on veut s’adapter aux changements à venir tout en gardant un climat de paix et démocratie, il faut anticiper, il faut que les pays riches “payent”, partagent les ressources avec les pays pauvres et réduisent leurs émissions. On ne peut pas parler de développement durable sans vouloir réduire les inégalités sociales déjà présentes. Bien sûr, il y a un tas de gens qui sont contre cette solution. Ces gens font partie des politiques, des industriels, du monde de la finance. Précisément ceux qui ont le pouvoir et aucun intérêt à le perdre. Ces gens-là nous laissent croire que nos sacrifices quotidiens et la technologie pourront sauver la mise.


Rien de très joyeux donc, mais une œuvre impressionnante. Un ouvrage que l’on ouvre encore et encore pour y puiser un chiffre ou revenir sur une notion plus difficile. Il faut prendre le temps de lire, comme Philippe Squarzoni a pris le temps d’écrire et de dessiner (5 ans de recherche). Et puis, le récit recèle de subtiles bonnes idées graphiques comme les fausses publicités succulentes sur le greenwashingou le traitement atypique des chiffres, ancrés dans le réel plutôt que dématérialisés. Comme si l’on voulait nous faire revenir les pieds sur Terre.

Mais là où l’auteur se différencie profondément des nombreux autres écrits sur le réchauffement, c’est dans sa conclusion. Plutôt que de nous donner envie de ce changement en nous décrivant les bienfaits d’une nouvelle vie faite de sobriété et de modération, il a le courage d’être honnête avec lui-même. Selon lui, il existe encore une porte de sortie, qui se referme un peu plus chaque jour. Et on ne la prendra pas. Non, le changement sera subi. Empreint de catastrophes, de conflits. Très loin de toute démocratie. Et nos petites actions individuelles ou nos nouveautés technologiques sont loin d’être suffisantes.

Saison brune, sombre, nostalgique. Quand finit l’innocence ? Quand commence la prise de conscience ? En parallèle à cette histoire cruelle du futur, Philippe Squarzoni nous fait partager son inquiétude, ses questionnements plus spirituels sur le passage du temps, le sens de l’existence. Après une expansion sans limite, innocente, nous basculons dans une deuxième période où nous subissons les contraintes environnementales et économiques. Un peu comme dans la vraie vie, non ?! À ceci près que rien ne prouve que les civilisations soient vouées à mourir.
Saison Brune, Editions Delcourt.
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Étienne Klein, le philosophe que les chercheurs aimaient

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Pour le grand physicien et vulgarisateur Richard Feynman, “la philosophie des sciences est aussi utile aux scientifiques que l’ornithologie aux oiseaux”. Les scientifiques n’ont donc pas besoin de philosopher… et pourtant ils ont une “philosophie spontanée” comme l’appelle le philosophe Louis Althusser : la croyance en la réalité objective de contenus de la connaissances ; la croyance dans la capacité de la connaissance à maîtriser objectivement ces contenus ; la croyance en l’efficacité de la méthode qui produit les contenus scientifiques. Je suis convaincu que s’il y a un philosophe que lisent les scientifiques, c’est Étienne Klein. D’une part parce qu’il est un peu comme eux : ingénieur centralien avant d’être philosophe, directeur d’un laboratoire de physique dans un institut de recherches expérimentales (le CEA). D’autre part, parce que ses livres confortent le scientisme et le matérialisme du chercheur au lieu de les questionner. Sauf dans son dernier ouvrage, “Allons-nous liquider la science ?”, qui lui vaut une épiphanie. L’auteur commence par une anecdote parisienne : invité à un dîner avec cinq chefs indiens d’Amazonie, Étienne Klein les écoute fasciner se révolter devant la menace que fait peser notre monde occidental et technologique sur le leur. Naïf (c’est lui qu’il le dit), il s’étonne que des peuples reculés tiennent un discours raisonné, logique, argumenté, précis… et constate que ce discours sur la finitude du monde rappelle celui de nos contrées. Naïf toujours (c’est moi qui le dit), il se met alors à lire les ethnologues Claude Lévi-Strauss et Philippe Descola. Surprise ! Ces peuples qui ne sont pas du tout primitifs mettent en œuvre une pensée qui est aussi la nôtre dès lors que nous cessons de penser comme des scientifiques, et se révèlent bien plus proches de la nature que le chercheur dont le métier consiste pourtant à étudier la nature. Quel coup dur ! Klein comprend alors que les problèmes posés par la puissance de la (techno)science étaient en germe dans le geste qui a fondé la science moderne : la proclamation par Galilée que la nature est écrite en langue mathématique. Cette épiphanie a ses limites : Klein refuse d’admettre que l’abstraction de l’univers apparent au profit d’un univers mathématique nous ont fait sombrer dans un objectivisme tous azimuts qui aurait totalement dévitalisé notre rapport au monde, à la nature : une certaine technoscience est devenue inquiétante, mais je n’en conclurai pas pour autant que la science moderne serait, par essence, barbare et inhumaine. Ainsi, si la physique nucléaire a rendu possible la bombe atomique, il ne lui a jamais prescrit ce but et l’homme reste l’unique responsable de ce projet de mort. Pour Klein, la science n’a jamais dit un mot à l’homme de ce qu’il doit faire… mais on risquerait de marginaliser la science en proclamant trop fort qu’elle nous dit ce qui est mais pas du tout ce qui devrait être. Klein préfère une posture de surplomb qui fait de la science une autorité pour indiquer ce que nous ne pouvons plus croire, et comment agir sur certains phénomènes. À l’inverse par exemple d’un Stephen Jay Gould, autre scientifique à penchant “philosophe”, pour qui :
les chercheurs, spécialement depuis qu’ils ont acquis la puissance et l’autorité en tant que membres d’une institution désormais bien établie, se sont aventurés au-delà de leurs domaines d’expertise personnels et ont pris part à des débats éthiques en arguant — ce qui est illogique — de la supériorité de leur savoir factuel. (Ma connaissance technique de la génétique du clonage ne me confère aucun droit d’influencer des décisions légales ou morales de créer, par exemple, une copie génétique d’un enfant mort.)
Jusqu’où les chercheurs qui avaient une inclinaison naturelle pour Étienne Klein le suivront-ils ? J’aimerais bien le savoir… Continue reading

Pourquoi la recherche est-elle inégalitaire ?

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Yves Gingras était de passage hier au Centre Emile Durkheim de Bordeaux, pour un séminaire consacré aux dérives de l’évaluation de la recherche, et au mauvais usage de la bibliométrie (d’après le titre de son dernier ouvrage). Je vous épargne son argumentation, que vous retrouverez en bref sur le site de l’UQÀM ou en plus long dans une note de recherche ; mais le livre ne fait que 122 pages et coûte 8 €, je vous conseille donc fortement sa lecture ! Ce qui m’intéresse, c’est la réaction de la discutante apprenant que toutes les distributions bibliométriques sont de “type Pareto” et suivent une loi dite “80-20” : ainsi, 20% des chercheurs reçoivent 80% des citations et des financements. Quel choc ! Cette anthropologue, directrice de recherche au CNRS, n’arrivait pas à s’en remettre : ainsi, la science serait fondamentalement inégalitaire ? Où est passée la république des savants ? Le monde académique a-t-il besoin de cette structure pyramidale pour produire des énoncés scientifiquement pertinents ? Yves Gingras entra alors dans l’explication due à Derek J. de Solla Price de la “distribution des avantages cumulés”. Celle-ci correspond au phénomène sociologique qui veut que la richesse entraîne la richesse, ce que constate la sagesse populaire qui affirme qu’on ne prête qu’aux riches ; phénomène portant le joli nom d’effet Matthieu (d’après l’évangile selon St Matthieu 25-29 : “Car on donnera à celui qui a et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré”). Ainsi, même si nous partons à peu près tous égaux en terme de capital scientifique, de faibles différences au démarrage vont s’amplifier par effet Matthieu et provoquer une importante stratification sociale. Je fis alors remarquer qu’on pourrait voir la masse anonyme des 80% de chercheurs comme des chercheurs besogneux, produisant de la “science normale” (dans le sens de Thomas Kuhn), consolidant le socle des connaissances, utiles sans faire de vagues. Yves Gingras reconnut dans ma proposition l’hypothèse Ortega. D’après Wikipédia :
The Ortega hypothesis holds that average or mediocre scientists contribute substantially to the advancement of science. According to this hypothesis, scientific progress occurs mainly by the accumulation of a mass of modest, narrowly specialized intellectual contributions. On this view, major breakthroughs draw heavily upon a large body of minor and little-known work, without which the major advances could not happen.
Pourquoi “l’hypothèse Ortega” ? Parce que le philosophe Jose Ortega y Gasset écrivait dans son livre La rebelión de las masas (trad. anglaise The Revolt of the Masses, 1932) (je souligne) :
For it is necessary to insist upon this extraordinary but undeniable fact: experimental science has progressed thanks in great part to the work of men astoundingly mediocre, and even less than mediocre. That is to say, modern science, the root and symbol of our actual civilization, finds a place for the intellectually commonplace man and allows him to work therein with success. In this way the majority of scientists help the general advance of science while shut up in the narrow cell of their laboratory, like the bee in the cell of its hive, or the turnspit of its wheel.
Les auteurs de l’ouvrage “Social Stratification Science”, qui avait justement inspiré Derek J. de Solla Price, se sont notamment intéressé à l’hypothèse Ortega. Ils ont démontré en 1972 que celle-ci était fausse (mais leur démonstration, à base de calcul de citations, est discutable selon moi). Les implications politiques sont potentiellement énormes : les auteurs suggèrent qu’on pourrait réduire le nombre d’étudiants en doctorat et supprimer les formations doctorales des plus mauvaises universités sans que ça n’altère l’avancement des connaissances ! Mais en 1985, l’un des deux auteurs publia un article avec un économiste pour montrer que le nombre de chercheurs qui auront une contribution scientifique significative est directement proportionnel au nombre de personnes qui entament une carrière de chercheur. Dans ce cas, mieux vaut ne pas diminuer le nombre de doctorants et de chercheurs ! On pourrait poursuivre cette exégèse de l’hypothèse Ortega jusqu’à épuisement du sujet. Google Scholar recense seulement 17 articles qui lui sont consacrés : qui veut se lancer dans une review complète ? Continue reading

Lecture printanière : “La science pour qui ?” sous la direction de Janine Guespin-Michel et Annick Jacq

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La science pour qui?
Coordonné par deux chercheuses en biologie et microbiologie mais co-écrit avec cinq autres, ce petit livre paru fin 2013 s’inscrit dans la collection “Enjeux et débats” de l’association Espaces Marx et des Éditions du Croquant. Il synthétise des années de débat et d’analyse au sein d’Espaces Marx (en lien avec d’autres mobilisations) visant à replacer les difficultés de la recherche publique à la fois dans le cadre d’un capitalisme financiarisé en mal d’innovation et dans celui du déficit démocratique marquant les relations entre la science et la société (p. 13). On sent les auteurs passionnés par ces questions, convoquant tour à tour des travaux académiques de philosophie des sciences ou des ouvrages plus « grand public », le programme de certains partis politiques ou les conclusions d’un Conseil européen récent. Les auteurs structurent leur ouvrage de façon thématique, avec quatre parties encadrées d’une introduction et d’une conclusion. Je vais essayer ici de rendre compte plutôt de la progression logique de leur argumentation. 9782365120357FS.gif La première partie du livre s’attache à un état des lieux de la recherche française et occidentale. Revenant au tiraillement historique des sciences entre une autonomie nécessaire et une dépendance à l’égard des financeurs et des attentes de la société, ils traitent d’abord de cette question délicate de l’autonomie : la revendication du retour à l’autonomie imprègne une partie de la communauté scientifique (p. 20). Elle trouve des relais dans les mouvements de chercheurs comme “Sauvons la recherche”, qui s’opposent aux normes externes de rentabilité et d’efficacité imposées par le “nouveau management public” (p. 22). Mais comment faire abstraction de l’intrication très forte entre sciences et technique (à visée économique) ? Les auteurs nous amènent alors à étudier les rapports entre sciences et technique. La technique, écrivent-ils, est consubstantielle à l’humanité en ce qu’elle est partout présente dans nos actes quotidiens, tout ce qu’on sait faire, ce qu’ont transfère à des outils, et le rapport qu’on établit avec eux (p. 23) — au-delà même des activités de production. Vers 1820, les grandes écoles d’ingénieurs ont développé le concept des sciences appliquées pour désigner les techniques mises en œuvre dans l’industrie naissante (p. 25). C’est là qu’est née l’idée de techniques de productions rationnelles — comme directement issues des sciences —, devenue un des thèmes centraux du libéralisme puis de l’esprit républicain. Aujourd’hui, le terme de « technologie », plus noble, a remplacé chez les élites celui de « technique », d’où sont exclues les sciences humaines et sociales. Et dans la guerre économique mondiale, la technologie est devenue la base de la compétitivité avec le mot-clé « innovation ». Les auteurs s’attaquent alors à cette notion d’innovation, qui apparaît au sein du vocable « recherche et innovation » comme l’alpha et oméga des relations entre science et société. L’occasion de rappeler la stratégie de Lisbonne lancée en 2000 par le Conseil européen, pour faire de l’Europe la première « économie de la connaissance » du monde. De fait, l’innovation se retrouve placée au cœur de l’économie, et la recherche devient un maillon essentiel de la prospérité économique. Toute la recherche publique s’oriente alors dans le but de produire des innovations, la recherche fondamentale étant même réduite à des champs disciplinaires susceptibles de produire de l’innovation à très court terme, et la R&D privée reportée sur le public avec des dispositifs comme le Crédit d’impôt recherche (CIR). L’imprévisibilité et le hasard heureux (sérendipité), qui seuls peuvent déboucher sur du vraiment neuf, n’existent plus. Le champ libre est laissé à une économie de la promesse, basée sur la promesse de bienfaits sans précédent pour l’humanité, tellement spéculative qu’elle contribue à générer des bulles technologiques qui finissent forcément par éclater (p. 34). Alors qu’une innovation doit rencontrer un imaginaire social pour trouver son marché, les politiques d’innovation actuelles échouent à la fois à engager le consommateur pour définir des valeurs d’usage définies collectivement, et à trouver dans le citoyen un soutien acceptant les risques engendrés par les innovations. C’est alors que les auteurs abordent la question des publics de la science (au sens de John Dewey) : comment peuvent-ils investir les questions posées par la science et ses effets qui les concernent ? (p. 50). Sur le plan de l’éducation, la culture technique reste une « culture du pauvre » distinguant les filières professionnelles et techniques des filières générales, alors même que toute culture générale devrait inclure une réflexion sur la technique. Les actions de culture scientifique, technique et industrielle (CSTI) vont dans ce sens mais elles restent notoirement insuffisantes (en quantité ou en qualité, les auteurs ne le précisent pas). Sur le plan de l’intervention citoyenne, le débat sur les choix scientifiques et techniques reste confisqué ou exclut les profanes, laissant dans la course les seules associations dont les membres, professionnellement ou socialement, sont très proches des producteurs de science et de technologies (p. 54). L’expert est valorisé voire sacralisé, quand bien même la spécialisation des formations scientifique et la césure entre sciences de la nature et sciences humaines revient à faire des scientifiques des êtres quasiment incultes dans tous les domaines dont ils ne sont pas spécialistes, des ingénieurs formatés, (…) ou des décideurs sans formation scientifique (p. 55). Après cet état des lieux de la recherche scientifique, les auteurs reviennent sur les mobilisations et les luttes des quinze dernières années. Qui se souvient que l’European Research Council, destiné à soutenir la recherche fondamentale, fut un cadeau de l’Union européenne aux chercheurs en colère (p. 40) ? Que l’Unesco publia en 1998 une Déclaration mondiale sur l’enseignement supérieur pour le XXIe siècle, si humaniste et opposée à l’éthique néo-libérale (p. 106) ? Que le syndicat de l’enseignement supérieur SNESUP a participé en 1998 à la création de l’association Attac, puis en 2000-2011au lancement du Forum social mondial (avec le syndicat de la recherche SNCS) ? Les luttes décrites par les auteurs, dont les mouvements Sauvons la recherche (2004) et Sauvons l’université (2009), sont mues par l’idée que la recherche est un bien commun universel, qui ne peut être défendu que dans le cadre d’un service publics (p. 61). Malheureusement, elles n’ont pas toujours été couronnées de succès : les recommandations des états généraux de la recherche conclus à Grenoble en octobre 2004 ont été perverties par les équipes ministérielles successives en charge de la recherche (…) au bénéfice de la stratégie de Lisbonne (p. 64) et si les mesures portant atteinte à l’indépendance statutaire des enseignants-chercheurs ont été retirées, aucun des autres aspects de la loi Pécresse n’a été modifié. Quant aux Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche organisées à l’automne 2012, des promesses ont été faites à la communauté scientifique dont il ne reste à peu près rien (p. 65). Enfin, les auteurs énoncent un ensemble de propositions qui sont autant de pistes pour redéfinir l’entreprise scientifique. Admettant avec humilité que leur réflexion les a conduits à faire face à de nombreuses contradictions, tensions, difficultés (p. 16), et à défaut de pouvoir en donner des résolutions définitives, ils proposent des leviers pour avancer, dans un esprit de pluralisme et de diversité. Ainsi, ils recommandent d’abord de recontextualiser la recherche, les chercheurs se devant d’être impartiaux mais pas d’être neutres : à eux de tenir compte de tout le contexte d’actions, de valeurs, de représentations, d’expériences (p. 86) dans lesquels s’insère le phénomène qu’ils étudient — une notion empruntée au philosophe Hugh Lacey, mais aussi à la philosophie féministe des sciences. Ils décrivent également la recherche participative, tout en pointant ses limites. Ils proposent de redonner du sens à la notion de science comme bien commun (l’une des co-auteurs du livre, Danièle Bourcier, est responsable scientifique des licences Creative Commons pour la France). Ils défendent l’importance d’un débat citoyen pour définir les priorités de recherche (et pas seulement trancher les choix techniques), qu’ils ne veulent pas confier aux seuls scientifiques. Ils invitent les travailleurs scientifiques et les citoyens à se rencontrer pour inventer une démocratie scientifique, et convoquent les militants des mouvements sociaux et des partis de gauche pour qu’ils s’emparent des questions scientifiques au lieu de les déléguer aux seuls scientifiques — et, ce faisant, aux détenteurs du capital (p. 103). Le cri central de l’ouvrage est un appel à la vigilance citoyenne pour résister contre les risques et les dérives de la technoscience, et pour le développement de recherches “libres” (p. 49). Mais tout en se revendiquant de gauche, les auteurs n’hésitent pas à égratigner le gouvernement actuel et sa ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, quand elle soutient l’Opération d’intérêt national (OIN) du plateau de Saclay lancée par la droite ou qu’elle poursuit avec la loi Fioraso la même vision du rôle de la recherche que dans la loi Pécresse. Ce travail synthétique donne des armes pour comprendre la politique contemporaine de la recherche. Bien qu’émaillé d’exemples concrets, ses formules définitives manquent parfois d’illustrations concrètes. Par exemple, quand les auteurs regrettent la réduction des champs disciplinaires à ceux qui paraissent susceptibles de produire de l’innovation à très court terme (p. 31) : comment expliquer alors que l’Inra s’éloigne de la recherche appliquée à l’agriculture pour aller vers une recherche d’apparence plus fondamentale en génomique, biologie des systèmes etc. ? Ceci s’explique par le mouvement concomitant de mondialisation de la recherche qui nécessité de publier dans des revues à fort facteur d’impact. Les auteurs concluent leur propos en regrettant que la science [soit] détournée au seul service de la rentabilité d’un capital concentré aux mains d’une oligarchie financière de plus en plus réduite et puissante (p. 121). Ce langage connoté politiquement ne doit pas éloigner le lecteur curieux des transformations actuelles de la recherche, qui trouvera dans cet ouvrage un vade-mecum utile à la réflexion et l’action. Continue reading

Quels sont les effets de la médiation scientifique en général, et de l’art-science en particulier ?

Pas plus tard que mardi dernier, je discutais avec trois étudiants du master bordelais de médiation scientifique. Ils s’étonnaient du nombre relativement élevé de formations universitaires (ou écoles de journalisme) en médiation-communication des sciences, pour un domaine qui n’est finalement qu’un microcosme ou presque. Ce fut l’occasion de leur sortir la fameuse hypothèse de Joëlle Le Marec, qui continue de “fonctionner” 5 ans plus tard. Lors d’une conférence donnée à l’ENS Lyon, elle proposait l’idée que le développement des actions de culture scientifique avait moins fait pour le développement des filières scientifiques que pour celui… des filières de médiation scientifique. Qu’on pense aussi à tous les scientifiques arrivés jusqu’en licence ou en master et qui bifurquent vers les formations puis les métiers de la communication scientifique (si je me fie aux CV de candidats stagiaires reçus chez Deuxième labo, par exemple). Et on peut sans doute les comprendre vu l’état anémique des carrière scientifiques à l’université française, là où la médiation scientifique a le vent en poupe. Ainsi, la justification de “lutter contre la désaffection des étudiants pour les sciences” par la culture scientifique ne serait qu’un alibi ? C’est l’une des deux ambiguïtés (pour ne pas dire plus) du discours institutionnel sur la culture scientifique, technique et industriel (CSTI) dont je parle dans une note bibliographique publiée sur le blog de Deuxième labo. La seconde ambiguïté, puisque la question vous brûle les lèvres, concerne la cible véritable de la vulgarisation : Baudoin Jurdant défend depuis longtemps l’hypothèse selon laquelle la CSTI remplirait une fonction d’oralisation de la science profitant avant tout au scientifique qui vulgarise, plutôt qu’au public qu’il est censé informer. En effet, combien de fois avons-nous entendu je vulgarise pour mieux comprendre ce que je fais ? Voici une autre position à contre-courant de la “pensée unique” sur la CSTI. Et, sans prétendre me mesurer à ces iconoclastes, j’avais décrit de mon côté l’idée d’une vulgarisation visant simplement à engager la conversation et créer du lien social, autour des sujets rassembleurs, étonnants… que sont les sujets scientifiques. Une hypothèse, écrivais-je, qui joue beaucoup moins sur les cordes sensibles des financeurs et institutionnels de la recherche…. D’où l’intérêt, finalement, de mieux comprendre les effets des actions et politiques publiques de CSTI, pour passer des objectifs imaginés aux accomplissements réels. C’est l’objet de cette petite note bibliographique. J’y défends le principe d’une évaluation sérieuse de la CSTI, qui est étonnamment très très rare. En insistant sur la nuance introduite par Pascal Lapointe en commentaire : il ne sert à rien de mesurer la “culture scientifique” hors de tout contexte en interrogeant à intervalles réguliers un panel de citoyens sur quelques connaissances scientifiques, comme le fait par exemple l’Eurobaromètre. C’est au mieux inutile (les scores n’ayant pas bougé entre 1992 et 2001, comme sous l’effet d’un fond culturel à grande inertie) et au pire contre-productif (car on s’imagine qu’être cultivé scientifiquement, c’est savoir que la Terre tourne autour du soleil). Par contre, un questionnaire adapté à l’activité de CST auquel le public vient de participer est tout à fait pertinent pour comprendre les effets de cette activité. Je citerai un très bon exemple tiré de l’ouvrage de 2013 dirigé par Masseran et Chavot, dont j’ai donné un compte-rendu par ailleurs : il s’agit d’une étude de Joanne Clavel sur la réception par le public d’un spectacle de danse à contenu scientifique. Elle part du postulat selon lequel la dimension esthétique et sensible apporte une autre forme de communication, l’art proposant en particulier une quasi absence de contrôle du sens vis-à-vis du destinataire. Ce qui nous emmène dans une terra incognita par rapport aux pratiques classiques de vulgarisation. D’où l’importance de se demander ce que le public fait du spectacle auquel il assiste, et comment il en construit le sens. Sans entrer dans le détail, Joanne montre que le prospectus “scientifique” qui accompagne le spectacle est finalement très peu lu. Les spectateurs sont surpris par le spectacle de danse qui se déroule dans les allées de la ménagerie du Jardin des plantes et s’arrêtent pour y assister. Une fois leur intérêt enclenché, ils comprennent ce qu’ils voient (plus de 80% des spectateurs ont reconnu une interprétation d’oiseaux), et ressenti des émotions assez fortes (note moyenne de 3,5 sur une échelle allant de -5 à 5). Il s’agit clairement d’une approche alternative à la transmission de connaissances : la médiation par la danse renvoie ici aux dimensions esthétiques et éthiques de la biologie de la conservation et pas uniquement à sa dimension cognitive classique. Mais les résultats de l’évaluation montrent bien que cette approche donne des résultats. Cette recherche n’est pas anodine. D’une part, elle aide les professionnels de la médiation à comprendre le statut des spectacles art-science : toucher le spectateur par l’enchantement du monde qu’elle propose ? Fournir un marchepied à la vulgarisation classique ? Renvoyer à d’autres dimensions de la science comme l’éthique ? D’autre part, elle concerne aussi les décideurs qui élaborent les politiques de culture scientifique. En effet, la médiation des sciences par l’art (“art-science”) a le vent en poupe, et s’institutionnalise de plus en plus. Ainsi, la région Île-de-France précisait dans son appel à projets 2014 de soutien à la promotion de la culture scientifique que, pour être éligibles, les actions à dimension artistique auront comme objectifs premiers la culture scientifique et devront également être accompagnés par une médiation scientifique ou une mise en débat. Or si 77 % des spectateurs ne lisent pas le prospectus scientifique, et que le dispositif transmet bien des connaissances transformées en émotion et en expérience, on peut se demander au nom de quoi il faudrait l’enrober de ceci ou cela… Continue reading

Quelles tendances pour la culture scientifique en 2014 ? (2/3)

Episode 2 : Quoi de neuf côté arts – sciences – technologies ?

Laurent Mulot, Middle of nowhere. Copie d’écran – http://mofn.ens-lyon.fr/ 
Entre art et science. D’abord, la poursuite de l’exploration à la fois ethnographique et artistique du plasticien Laurent Mulot. Après sa résidence à Grenoble et le projet Thinkrotron (dont la mise en public s’est réalisée à travers l’exposition « La chambre d’écho » présentée au Muséum de Grenoble), après sa grande exposition « Les fantômes de la liberté » présentée au Plateau de la région Rhône-Alpes à Lyon, Laurent Mulot sera en résidence au nouveau Pôle de Culture Spatiale, l’agrandissement du Planétarium de Vaulx-en-Velin (Rhône). Cette nouvelle aventure artistique et scientifique va se dérouler dans le cadre d’un ambitieux projet intitulé « La Métis », piloté par Arnaud Zohou de la Rotonde, le centre de culture scientifique de l’Ecole des Mines de St-Etienne, et en passe d’être financé par les Investissements d’Avenir grâce à l’appel à projet permanent « CSTI / égalité des chances ».
Territoire créatif (1) : Toulouse. En 2014, nos regards se tourneront aussi vers Toulouse, pour la prochaine édition de La Novela. Après “Passions Gaïa” présenté en 2013, quel sera le nouveau projet artistique et scientifique de Bruno Latour, chercheur invité pour 3 ans par Toulouse Métropole ? C’est une agglomération qui fait partie des rares villes en France qui misent clairement sur la culture scientifique dans leur politique culturelle territoriale, c’est donc un site à suivre de très près en 2014. Espérons que les élections municipales de mars prochain confirment cette dynamique qui s’appuie sur des acteurs majeurs tels que la Cité de l’Espace, un superbe Muséum d’histoire naturelle, ou encore l’équipe créative de Science Animation.
Territoire créatif (2) : Nantes. Autre territoire à suivre, Nantes et son projet de Quartier de la Création. Situé sur l’île de Nantes, ce grand projet urbain vise à développer les synergies entres science, technologie et création. Bénéficiant d’acteurs culturels majeurs tels que les Machines de l’Ile, Stéréolux et le festival Scopitone, le Lieu Unique, sans oublier le Muséum d’histoire naturelle dont Philippe Guillet (également président de l’AMCSTI) vient de prendre la direction, ce territoire a les moyens d’aller très loin en matière d’innovation culturelle et de création contemporaine. Rappelez-vous seulement l’expérience du Grand Bazar desSavoirs imaginée en 2012 par Catherine Blondeau, directrice du Grand T (Maison de la culture Loire Atlantique) et Didier Ruiz, directeur de la Compagnie des Hommes…

Et sur Grenoble ?


Art, technologie, numérique. 2014 ne verra pas de nouvelle édition des Rencontres i, puisque c’est une biennale (prochaine édition en 2015). Ce qui n’empêchera pas de nouveaux projets d’émerger et d’être présentés lors du salon Experimenta d’Octobre 2014. Comme par exemple le projet “Cyclique” du Collectif Coin, démarré lors d’une résidence au Fablab de la Casemate en 2013 et qui commence à tourner depuis décembre dernier dans plusieurs festivals en France et à l’étranger. Ou encore un ambitieux projet de création – en cours de discussion – porté par le metteur en scène Joris Mathieu, connu notamment pour ses spectacles inspirés de l’œuvre de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Cette fois-ci, Joris Mathieu imagine un spectacle se déroulant à l’intérieur d’une imprimante 3D géante. Clin d’œil aux Fablabs et au monde des makers ou parabole sur la création ? A découvrir en fin d’année sur le plateau de l’Hexagone Scène Nationale Art-Science de Meylan.
* * *
En attendant toute ces réalisations, pourquoi ne pas faire un tour à Paris, au Musée de la Chasse et de la Nature ? Celui-ci a ouvert ses portes au collectif Art Orienté Objet, connu pour ses approches radicales de la biologie et de l’écologie. Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin présentent jusqu’au 2 mars prochain une quarantaine de leurs œuvres (de la photographie à l’installation) pour questionner notre rapport à la nature et aux autres espèces animales en travaillant notamment avec des scientifiques, mais de manière non conventionnelle (à lire si vous ne connaissez pas leur travail, le très complet dossier pédagogique intitulé « la part animale » réalisé par le centre d’art contemporain Rurarten 2011).

Et d’après vous ? Quelles tendances ou grand rendez-vous mêlant création et savoirs contemporains sont à suivre en 2014 ?

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Quelles tendances pour la culture scientifique en 2014 ? (1/3)

Le démarrage d’une nouvelle année (et les congés qui vont souvent avec) donne l’occasion de prendre un peu de distance par-rapport à son activité quotidienne et de s’interroger, par exemple, sur les grandes tendances qu’on décèle pour les mois à venir. Ambitieux programme un poil présomptueux, l’exercice de la prospective vise à ouvrir la discussion avec vous plutôt qu’à asséner des vérités que l’avenir se chargera de déconstruire…
Premier épisode : les tendances décelées par Google. Je tape 3 mots-clés dans l’outil Google Trends : CCSTI, Fablab, art et science. Bien sûr, ce sont les sujets qui m’intéressent et dont nous reparlerons par la suite. Surprise ! Sur la période de janvier 2004 à décembre 2013, pour la zone France, on observe une chute assez sévère de l’intérêt pour la recherche de « CCSTI » de 2004 à 2009, puis une stabilisation environ au dixième de l’intérêt pour cette recherche de 2009 à 2013 (voir schéma ci-après). L’intérêt pour la recherche sur « art et science » démarre, toujours selon Google, seulement en novembre 2007, et suit environ le même régime que « CCSTI » pour les années suivantes, c’est-à-dire, un intérêt (très) faible.
Comparativement, l’intérêt pour le sujet « Fablab », inexistant (pour Google) jusqu’en janvier 2011, connaît un succès inverse à « CCSTI » et s’envole littéralement à partir de juillet 2012 pour atteindre, de façon quasi symétrique et en l’espace d’une année, les mêmes sommets que « CCSTI » de juin 2004 en novembre 2013 (sûrement l’effet de l’annonce des résultats de l’appel à projet national lancé par Fleur Pellerin). Que conclure, pour 2014, d’un tel graphique ?
Vraisemblablement pas grand chose (même la fonction « prévisions » de Google reste inactive). Surtout si on tente de comprendre ce que signifient les chiffres proposés par Google Trends (en gros un pourcentage relatif au nombre de recherche le plus élevé sur la période considérée – si vous n’avez rien compris, n’hésitez pas à lire les explications proposées par Google). En même temps, la répartition géographique me pose question : est-ce parce que je suis en Rhône-Alpes que cette région apparaît en tête des recherches (pour « CCSTI » et « Art et science ») ? Un rapide coup d’œil à l’onglet « fablab » place les régions Midi-Pyrénées et Bretagne devant Rhône-Alpes, ce qui me semble traduire une certaine réalité avec le fablab Artilect à Toulouse et toutes les actions de ScienceAnimation sur la région, ou encore le dynamisme breton en la matière porté par Rennes (entre autres).
Pas grand-chose à se mettre sous la dent donc, via Google Industries, si ce n’est d’une part la confirmation pour un intérêt récent et exponentiel pour les Fablabs (mode passagère ?) et, d’autre part, le relatif désintérêt pour la marque « CCSTI », abandonnée, il faut le souligner, par nombre de structures très dynamiques par ailleurs (CapSciences, Relais d’science, Exploradome, etc.) au profit de l’appellation « centre de science » (traduction littérale de l’anglais international Science Centre).

Et ailleurs, en Europe ?

Il faudra attendre mai 2014 et la prochaine conférence annuelle du réseau européen ECSITE pour en savoir plus sur les tendances dans notre domaine à l’échelle internationale. En effet, depuis plusieurs mois, au sein du comité de programme de cette conférence, nous avons lancé un groupe de travail sur les tendances de la culture et de la communication publiques des sciences et des innovations, en association avec le projet européen PLACES. Des chercheurs de l’université de Dublin nous accompagnent pour analyser, à partir des contenus des conférences annuelles ECSITE et de celles du réseau PCST (Public Communication on Science and Technology – un réseau international de chercheurs sur la CSTI), les principales dimensions de nos actions. Sans dévoiler ce qui sera discuté au Museon à La Haye en juin prochain, on peut dire qu’une des grandes tendances de ces dix dernière années consiste à travailler du côté de la participation et de l’engagement des publics dans les actions de CSTI plutôt que de rester, de manière classique, sur les notions d’éducation (y compris informelle) aux sciences… Il semblerait que le « tournant de la participation » diagnostiqué par les science studies dans les années 90 diffuse – enfin ? – dans le monde de la culture scientifique.
2014, année de la participation ? de la co-construction de la culture scientifique avec les publics ? Et vous, qu’en pensez-vous ? *** à suivre : quelles tendances pour arts et sciences en 2014 ? *** PS : pour patienter jusqu’en mai et participer à la 25ème conférence annuelle ECSITE, Maarten Okkersen et son équipe du Museon ont eu l’idée amusante de publier chaque semaine une vidéo à base d’interviews des participants de la conférence de 2013. Ces vidéos sont diffusées sur le site de ECSITE pendant les 25 semaines précédents la conférence (exemple ci-dessous). Enjoy :)
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Emploi CNRS 2014

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De retour de l’AGU Fall meeting 2013 a San Francisco, ou des collegues Francais me faisaient part de l’etat deplorable des recrutements de chercheurs cette annee, au pays… Je lis en effet que le CNRS recrute cette anne “300 chercheurs” – ce qui, de prime abord, peut sembler beaucoup au quidam[...]