Combien de fois avons-nous entendu proclamer que le XXIe siècle serait celui de la course à  l’or bleu ? Qu’on y verrait les peuples se déchirer encore un peu plus pour accaparer les maigres ressources d’un fleuve ou d’une nappe phréatique ? L’eau, principale source des désordres géopolitiques à  venir ? Pas si sûr

 La Recherche, numéro spécial été 2008

D’autres crises apparaîtront sans doute bien avant. Cela dit, l’accès à  l’eau reste indiscutablement un des enjeux majeurs des décennies à  venir. Le réchauffement de la planète, la pollution, la surconsommation bouleversent les équilibres en jeu alors que les hommes sont de plus en plus nombreux. Il y aura toujours plus de gosiers à  désaltérer et de bouches à  nourrir

On a souvent parlé de l’eau douce comme d’un stock, à  l’instar du pétrole ou des autres ressources fossiles qui ne se renouvellent pas. Or l’eau fait intervenir des mécanismes bien plus complexes. Il n’y a pas de stocks d’eau potable à  proprement parler, mais une addition complexe de flux. C’est le cycle de l’eau. Vous avez bu une molécule d’eau dans laquelle vous vous êtes baignés il y a quelques années, avant vous vous étiez lavés avec cette même molécule qui avait aussi servi à  irriguer les cultures aux alentours du delta du Nil, il y a de ça quelques millénaires [La liste est non exhaustive et partiellement inexacte car une molécule d’eau ne reste pas forcément en l’état ; ses atomes pouvant se combiner et participer à  d’autres molécules.]

Bref, le cycle de l’eau est une série de processus complexes qu’il est indispensable de cerner pour espérer comprendre les problématiques relatives à  l’accès à  l’eau. La livraison estivale du magazine La Recherche consacre un dossier très complet sur le sujet, dans un style résolument pluridisciplinaire. Notons par exemple, l’interview de l’économiste Bernard Barraqué (à  écouter sur le site) qui explique que les guerres de l’eau sont improbables, les différents usagers ayant toujours, au gré de l’Histoire, géré communément les ressources en eau douce. Guerres improbables, certes, mais les problèmes que soulèvent l’accès à  l’eau ne manquent pas. Et d’autres apparaîtront à  mesure que l’humanité se développera. Par exemple, l’urbanisation de Pékin a eu pour conséquence l’assèchement des marais alentours, obligeant ces “nouveaux” citadins à  s’approvisionner en eau beaucoup plus loin. Le dessalement de l’eau de mer, solution miracle ? Sans doute pas car très coûteuse en énergie et potentiellement dévastatrice pour les écosystèmes à  proximité des usines. Ou encore, les problèmes soulevés par l’exploitation des nappes d’eau souterraines. Ce numéro de La Recherche multiplie les exemples significatifs, même s’ils sont parfois rédigés d’une manière un peu aride (c’est un comble !) pour le commun des mortels.

La somme des informations présentées dans ce numéro spécial et les nombreux suppléments qui l’accompagnent gratuitement sur le site du magazine donnent le vertige. Mais nous aurons tout l’été pour les digérer et y réfléchir Les hommes sont assez peu gourmands en eau pour boire et se laver. Mais sont très dépensiers quand il s’agit de faire pousser leur pitance ou celle des bêtes qu’ils mangeront. Il faut en effet 100 litres d’eau pour produire 1 kg de pommes de terre, 13 000 pour un steak d’1 kg Dans l’article intitulé ”La crise de l’eau n’aura pas lieu” qui ouvre ce dossier, l’hydrologue Jean-Marie Fritsch estime que “l’Humanité ne mourra probablement pas de soif, [mais] elle risque d’avoir sérieusement faim à  l’horizon du demi-siècle prochain“. Le XXIe siècle, finalement, pourrait bien être encore celui de la faim. S’il y a des fleuves où l’on ne se baigne jamais deux fois, il y a aussi des problèmes où l’on n’a pas fini de baigner.

Jonathan Parienté et Enro (billet sponsorisé par La Recherche contre un lien sur leur site)