Elifsu est épidémiologiste mais elle s’intéresse aussi à  la sociologie des sciences, à  la pédagogie des sciences, aux recherches sur le genre, à  la philosophie des sciences, aux études de controverse Il lui a donc fallu faire un choix et c’est finalement d’une controverse de cette année, qui s’est étendue au-delà  de sa discipline, qu’elle a choisi de nous parler.

On m’a dit « trouve un sujet sexy en épidémio ». Sexy ? C’est sexy un zizi circoncis ?Même si vous ne savez pas tout-tout-tout sur le zizi, vous avez peut-être entendu parler de la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annoncée en mars dernier : circoncir pour freiner la progression de l’épidémie du SIDA/VIH en Afrique. Le lien entre le virus et la circoncision est intéressant en soi mais en plus, et ce n’est pas pour me déplaire, le sujet est au centre d’une vraie controverse scientifique. Voilà  l’affaire telle que je l’ai comprise par mes lectures, des conférences, et l’interview d’un des protagonistes (je rencontre l’autre dans deux semaines).

Rappel des faits

Bertran Auvert (j’ai pas oublié le « d » de Bertran, il n’en a pas), son équipe et deux autres groupes américains ont mené des essais randomisés contrôlés dans 3 pays africains. Ce type d’essai, où l’on compare deux conditions (ici : circoncis vs non circoncis (contrôle)) et on assigne les volontaires de façon aléatoire à  l’un ou l’autre des groupes, est considéré comme le « golden standard » en épidémiologie. Donc déjà , a priori favorable pour ces études.

Plus précisément, voici comment les essais se sont déroulés. 3000 hommes volontaires séronégatifs ont été recrutés en 2005 pour se faire circoncire. On les répartit aléatoirement en deux groupes. On en circoncit la moitié et on dit aux autres qu’on va les circoncire dans 21 mois. On relâche tout le monde dans la nature, et on les rappelle régulièrement pour des prises de sang. A la visite des 18 mois, il y a moins de deux fois moins de séropositifs chez les circoncis que chez les non-circoncis (20 contre 49). Du coup, par éthique (on doit faire profiter à  tous les volontaires du meilleur « traitement » disponible), on circoncit les gens du groupe contrôle, et on arrête la manip prématurément.

La conclusion de cette expérience est que la circoncision diminue le risque de contamination à  18 mois. Mais les chercheurs vont jusqu’à  dire que la circoncision “offre une protection équivalente à  celle d’un vaccin efficace” : “Male circumcision provides a degree of protection against acquiring HIV infection, equivalent to what a vaccine of high efficacy would have achieved” (Auvert et al., PLOS Med 2005).

Avant de remettre en question l’équivalence entre ces deux formulations, étudions les conséquences immédiates de ce qu’ils affirment.

Circoncision et VIH

Pour commencer, ce scoop n’en est pas un. Les démographes et épidémiologistes étudiant les couples discordants (homme séronégatif + femme séropositive) avaient déjà  constaté un risque réduit de 50% face aux nouvelles contaminations chez le compagnon circoncis. Cette approche s’appelle l’épidémiologie d’observation (on regarde directement au niveau de la population), par opposition à  la démarche expérimentale (dans un cadre contrôlé) de M. Auvert, et elle est sujette à  plus de méfiance (parce qu’on ne contrôle pas tout, justement).

Si la circoncision protège, on s’attendrait à  ce qu’il y ait moins de cas de SIDA dans les populations où les hommes sont circoncis. Or ce n’est pas le cas. à‡a ne marche pas quand on compare les Etats-Unis (70% de circoncis) et l’Europe (moins de 20%) sur des populations comparables (on ne compare pas les vieux curés et les jeunes toxicos, bien-sûr) : il y a plus de HIV aux Etats-Unis qu’en Europe. Sur le continent africain, ça a l’air de bien marcher quand on regarde une carte très grossière : les régions où la circoncision est plus pratiquée semblent globalement moins touchées par le VIH, à  des exceptions près. Mais ça ne marche plus dès qu’on fait une analyse plus fine, à  l’échelle des régions ou des groupes ethniques (en la comparant avec l’ethnie voisine). Dans l’ensemble de l’Afrique, si on travaille pays par pays, on ne trouve pas de différence de séroprévalence du VIH entre les groupes circoncis et les groupes non-circoncis. Donc, problème.

Comment expliquer ces différences ? Si l’on croit les résultats de l’essai randomisé, et je suis convaincue qu’il faut le faire, comment expliquer que la circoncision ne soit pas associée à  un taux de prévalence plus faible du VIH ?

Une réponse très simple pourrait être que la circoncision offre une réduction temporaire du risque, mais pas de véritable protection. De plus, les hommes circoncis ont davantage de comportement à  risques, plus de rapports non protégés et/ou avec des personnes elles-mêmes plus à  risque. Il s’agirait d’un « facteur de confusion» qu’on n’avait pas pensé à  prendre en compte et qui expliquerait les résultats observés sans remettre en question l’hypothèse que la circoncison réduit le risque de transmission du VIH chez l’homme. Et on peut imaginer que la pratique de la circoncision soit corrélée avec des cultures différentes, et des comportement maritaux et sexuels différents (sexualité avant le mariage, âge du mariage, fidélité). Mais ce facteur a été vérifié (contrôlé), et il ne suffit pas à  expliquer que la circoncision n’est pas associée à  une prévalence plus faible du VIH.

Et la politique ? Et l’éthique ? Et la santé publique ?

Seulement voilà  : l’effet “protecteur” de la circoncision est devenu une vérité officielle et il est très difficile de publier des données qui le contrediraient. Revenons par exemple sur la déclaration de l’OMS en mars dernier. Les voix discordantes, comme Michel Garenne de l’Institut Pasteur qui a fait de nombreuses études en Afrique, n’avaient tout simplement pas été invitées au congrès. D’autres chercheurs présents n’ont pas eu droit à  la parole. Je trouve cela très décevant, même si je croyais avoir déjà  perdu toutes mes illusions sur le monde de la recherche et de son amour hypothétique de la vérité, du débat, de l’impartialité. Si Michel Garenne a pu publier deux lettres sur le sujet, c’est uniquement parce que ces lettres n’ont pas eu à  passer l’examen par les pairs. Tant pis pour mon rêve qu’un grand journal médical, intrigué par ces résultats discordants, les publie pour lancer le débat au sein de la communauté des chercheurs. Et lancer des pistes pour la recherche future dans ce domaine.

Il y a aussi le problème éthique de la recommandation de l’OMS. Pour la prévention du SIDA, le trio gagnant est quand même abstinence + fidélité + préservatif. Comment peut-on faire une recommandation alors que de vraies solutions existent et que leur mise en oeuvre a déjà  pu changer le cours des choses (comme en Thaà¯lande et en Afrique du sud) ? Selon Michel Garenne, c’est comme proposer la méthode Ogino alors que la pilule est disponible. C’est vrai que la méthode Ogino marche parfois ! Si elle est utile quand on ne dispose que d’elle, elle devient inacceptable dès qu’une solution infiniment plus efficace existe. Ces recommandations peuvent même devenir dangereuses en faisant prendre encore plus de risques à  des personnes se croyant protégées et en diluant des messages simples comme le préservatif.

Les limites de notre compréhension

On peut enfin revenir à  la question de la formulation : pourquoi ces deux affirmations sont-elles si différentes ?

  1. la circoncision baisse de 60% la probabilité de contracter le VIH sur 18 mois. Et à  chaque rapport non protégé ;
  2. la circoncision protège l’individu et la population du VIH, comme le ferait un bon vaccin.

C’est différent parce qu’on ne comprend pas encore correctement la dynamique de l’épidémie de VIH. Donc il n’y a pas de relation simple (linéaire, par exemple) entre la probabilité de s’infecter sur le court terme et la probabilité d’être infecté au cours de sa vie, après des années de comportement à  risque. Les personnes circoncises n’auront peut-être qu’un décalage dans le temps de leur contamination.

Bien qu’on ait décrit très précisément de nombreux aspects moléculaires du virus, de son interaction avec les cellules de l’hôte, qu’on possède la séquence complète des deux virus (depuis 1983 et 1987) etc., on ne sait toujours pas expliquer les dynamiques d’épidémie du VIH. C’est bien simple : si on essaye de mettre tous les paramètres connus dans un modèle mathématique, on ne sait pas reproduire la dynamique virale (à  partir d’un virus présent dans une population, comment évoluent sa quantité, sa vitesse de multiplication, son taux de transmission, son équilibre, où on le retrouve, à  quel moment et en quelle quantité ). C’est donc qu’il y a encore des éléments qui nous échappent. En fait, la question de la dynamique du VIH reste un vrai casse-tête, ce qui explique sans doute pourquoi on se retrouve à  faire des recommandations empiriques et largement discutables

Pour en savoir plus, Elifsu vous conseille les liens suivants :