Climatologie : discipliner la Terre
ICE s’est mis à bloguer après avoir fréquenté le C@fé des sciences, ce qui ne nous rend pas peu fier. D’autant que la climatologie, qu’il couvre avec intelligence dans ses billets, est au coeur de nombreux débats. Pour cette contribution inédite, il a pris le temps d’une réflexion sur sa discipline, ou plutôt sur les disciplines qui constituent son champ d’étude
Les “climatologues”, les “experts du GIEC”, les “scientifiques du climat”, les “chercheurs” Dans la presse généraliste, on trouve souvent des expressions assez générales pour désigner les auteurs des travaux sur l’évolution du climat terrestre. Expressions qui entraînent un certain flou sur la représentation de ce que peut être un “climatologue”, ou du moins quelqu’un qui fait de la “science climatique”.
Vous avez dit climatologie ?
Qu’est-ce qu’un “climatologue” alors ? Au sens strict, définition facile : quelqu’un qui étudie le climat et ses mécanismes, c’est-à -dire la description statistique du “temps qu’il fait” aux différentes échelles spatio-temporelles, qui étudie ses variations et les mécanismes de ces variations : variabilité naturelle intrinsèque, variabilité générée par des forçages naturels (volcan, soleil ) ou anthropiques (gaz à effet de serre (GES), aérosols, land-use ). L’outil de travail indispensable du climatologue est donc bien sûr devenu le modèle de climat, seule façon d’intégrer quantitativement les mécanismes nombreux qui concourent à donner à la Terre son climat : modéliser pour vérifier sa compréhension du système, modéliser pour être capable de faire des projections. Mais à la différence des modèles de météorologie, qui s’intéressent à la prévision déterministe du temps quelques jours à l’avance et pour laquelle la modélisation de l’atmosphère suffit, les modèles de climat se doivent de prendre en compte, en plus, les composantes lentes du climat : océan, végétation, surfaces continentales, banquises, glaces.
Ainsi, aux études qui concernent, a priori, plus “directement” le climat ” comme les structures atmosphériques et leurs oscillations, les transferts d’énergie dans l’atmosphère, etc ” , s’ajoutent très vite les travaux d’océanographes, d’écologues, d’hydrologues, de glaciologues, etc. afin de fournir une description mécaniste (un modèle, donc) du système climatique la plus complète possible (et aussi détaillée que nécessaire pour le but recherché, ce qui est une question délicate à résoudre ).
Si en plus on s’intéresse, comme dans le cas du changement climatique, à l’évolution des forçages auxquels répond ce système, alors d’autres disciplines s’invitent rapidement : des astrophysiciens pour l’évolution du forçage solaire, des biogéochimistes continentaux, océaniques, des chimistes de l’atmosphère pour décrire les cycles des éléments chimiques dans les différents compartiments du système (essentiellement carbone et azote) et le devenir des molécules de GES, des aérologues pour la dynamique et l’effet des aérosols . Comme le climat s’étudie par définition sur des échelles de temps longues, il est nécessaire également d’avoir des informations sur le climat terrestre bien avant la période tout récente de mesures et d’instrumentation : voici les géologues, géochimistes, palynologues, dendrochronologistes, qui retrouvent la trace des climats passés dans les sédiments, les formations géologiques, les pollens. Quant à la surveillance actuelle du globe, par mesures in-situ ou par satellites, il fait appel lui aussi à ses propres spécialistes (télédétection, instrumentalistes, statisticiens ).
Toute cette communauté scientifique, qui cohabite souvent au sein des même laboratoires ou instituts, ne s’identifie donc certainement pas en bloc comme “climatologue”, même si tous contribuent pour partie à la science du climat. Il est d’ailleurs fort probable qu’un scientifique pris isolément au sein d’une communauté particulière, n’ait pas une connaissance exhaustive et pointue de l’ensemble du système : par exemple un océanographe spécialiste de la salinité nord-atlantique n’aura pas forcément un avis plus circonstancié que ça sur la reconstruction du forçage solaire sur le 20e siècle, ou sur la chimie atmosphérique du méthane. Pour autant, cette multidisciplinarité implique quand même un “dénominateur commun” scientifique, partagé par chacun, dans les connaissances, les méthodes, les outils.
La modélisation comme clé de voûte
La climatologie deviendrait donc en fait de plus en plus, peut-être, un effort d’intégration multi-disciplinaire des sciences de l’environnement. Intégration qui trouverait son expression dans la poursuite ” utopique ? ” d’une modélisation d’un “Système Terre” : océan-atmosphère-biosphère-cryosphère-anthroposphère (voir par exemple le programme international IGBP.
On objectera sans doute que cette démarche accorde trop d’importance à la modélisation, dont les incertitudes restent considérables, et que multiplier les modèles les uns par les autres amplifient ces erreurs et ces incertitudes. Ceci ” qui est vrai ” amène à un second point : tous les modèles sont, in fine, faux, par définition ” mais ils ont chacun leurs qualités et leurs faiblesse, pour tel ou tel aspect du système climatique : le niveau de complexité en jeu fait que le résultat n’est plus si binaire que ça. Par exemple certains phénomènes atmosphériques (oscillations, moussons) ou océaniques (plongées thermohalines) peuvent ne pas émerger correctement dans un modèle : est-ce pour autant que le modèle, dans son entier, est faux ? A partir de quand n’est-on plus “réaliste” ?
Il faut comparer aux données, bien sûr; mais le problème à l’échelle globale se pose également dans la qualité des données: les données satellites doivent être travaillées, les données locales spatialisées, etc…. Il s’avère que la validation sur données (démarche a priori “classique”) ne va pas ici de soi ” et elle n’est pas toujours l’obsession des modélisateurs, qui procèdent aussi beaucoup par intercomparaison de modèles. Surtout, valider sur les données actuelles ou passées ne suffit pas nécessairement : par exemple, Vizy & Cook montraient récemment que parmi la vingtaine de modèles couplés océan-atmosphère servant au dernier rapport du GIEC, seuls 3 reproduisent de façon vraiment satisfaisante la mousson ouest-africaine du 20e siècle (sur les données de pluies et de structure atmosphérique) ; mais malheureusement, ces trois là divergent complètement sur les prévisions du devenir de cette mousson au 21e siècle Ce qui illustre la difficulté à cerner la validité des modèles, voir même leur validité “relative” (quel est le meilleur ?).
Paradoxalement, il n’est donc pas pertinent de chercher à sélectionner et conserver le “meilleur modèle” pour concentrer les travaux de recherche sur celui-ci. Il reste aujourd’hui plus intéressant de continuer à privilégier la diversité : que tant de modèles “aussi faux les uns que les autres” donnent certains résultats convergents est précisément ce qui fonde les quelques projections quantitatives possibles. Certains aspects du changement climatique, en revanche (notamment les précipitations dans les Tropiques), échappent pour l’instant à toute convergence.
Conséquences face au grand public
Un des points caractéristiques de cette science du climat semble donc être cette nécessité de naviguer ainsi entre de vastes plages d’incertitude, dans les données, les mécanismes, les simulations, tout en étant capable, fondamentalement, de discerner des réponses robustes, ne dépendant pas d’un modèle spécifique, et de les quantifier au maximum. Cela résulte, lorsque les scientifiques s’expriment directement, en un langage fleuri ponctué de “il est très probable que”, “on ne peut pas exclure que”, “il parait possible que” et autres tournures probabilistes ” que malheureusement la presse généraliste a souvent tôt fait de convertir au futur indicatif simple : en conséquence, les individus lambdas et profanes qui s’essaient à “soulever le capot” et voir comment fonctionne la science du climat sont souvent étonnés, pour ne pas dire plus, du contraste entre les approximations, les incertitudes qu’ils découvrent, et les quasi-certitudes relayées par les médias (de fait bien des sceptiques du climat pourfendent en fait davantage un certain alarmisme médiatique facile et sensationnaliste que les travaux réels des chercheurs).
Ici, comme ailleurs, les scientifiques gagneraient donc peut-être beaucoup à communiquer davantage sur leurs travaux, et notamment aussi sur leurs incertitudes : cela permettrait sans doute de lever bien des malentendus, et, non seulement n’affaiblirait pas le signal d’alarme qu’ils envoient, mais permettrait sans doute de le rendre plus compréhensible et plus audible.

funnyface le 15 déc 2007 à 2:17 #
éventuellement, par hasard, est-il probable qu’il ne pleuve pas ce week-end?
Juste une question, je n’y connais rien en modélisation alors c’est vraiment de la question de néophyte, désolée. Pour modéliser vous vous basez sur des données passées ou sur d’autres critères? ou est-ce juste de la réadaptation de modèles pré-existants?
Tom Roud le 15 déc 2007 à 4:25 #
Merci pour ce billet !
Je serais un peu plus réservé que toi sur la nécessité de communiquer les incertitudes. Le cas du réchauffement climatique est en effet typique du domaine scientifique où les enjeux et les passions sont telles que bien souvent, on n’entend que ce qu’on veut bien entendre, et le doute scientifique est parfois invoqué à mauvais escient à mon avis pour justifier un certain immobilisme.
Sinon, pour le rôle des médias, espérons que les blogs de science contribueront à améliorer les choses !
tresdrôleletitre le 16 déc 2007 à 12:41 #
“discipliner la Terre”…..rien que ça! Ce qu’il faut retenir c’est qu’il vaut mieux faire des modèles même si il ne se passe rien, plutôt que de prendre le risque de ne pas les faire et qu’il se passe quelque chose.
ICE le 16 déc 2007 à 3:49 #
#Funnyface
les données observées de l’actuel et du passé servent principalement à tester et valider les modèles (le pb étant aussi l’incertitude sur ces données). Les équations des modèles sont issues de connaissance pré-existantes je dirais, parfois c’est de la physique “théorique” (dynamique des fluides pour l’atmosphère ou l’océan, par exemple), parfois c’est plus “empirique” et paramétrisé (beaucoup pour la biosphere par exemple, car pour le vivant on n’a pas trop d’équation fondamentale). Ca dépend aussi de l’échelle des phénomènes par rapport à la résolution des modèles.
Une bonne introduction, meilleure que tout ce que je pourrais dire, se trouve ici, si tu veux : http://www.giss.nasa.gov/research/briefs/schmidt_04/francais.html
# tomroud
tu as peut-être raison aussi (tout l’enjeu étant de faire comprendre que les incertitudes ne justifient plus l’inaction - au mieux elles justifient la mise en place d’objectifs explicitement évolutifs en fonction de l’amélioration des connaissances à venir), mais qd je vois des articles comme http://www.naturavox.fr/article.php3?id_article=2817
je me dis qu’il y a aussi un pb qq part …
#tredroleletitre
oserais-je avouer que le titre n’est pas tout à fait de moi ?
moi je trouve le jeu de mot pas mal…
Enro le 16 déc 2007 à 10:46 #
Puisque quelqu’un a fait un commentaire sur le titre, une petite remarque : il vient de moi, mais il est dans la lignée de ce qu’ICE m’avait proposé. Le verbe “discipliner” avec ce sens là se retrouve en sociologie des sciences et notamment chez Christophe Bonneuil qui a montré comment la science, dans les colonies françaises, avait contribué à “discipliner les Tropiques”.
IRA le 13 déc 2008 à 2:00 #
très bien fait, ICE MAN
I greatly respect your approach to climatology.
You never speak like a “zealot” or a “prophet”
AND you always ground your arguments both in hard science + psychology.
Bravo !
“parfois c’est plus “empirique†et paramétrisé (beaucoup pour la biosphere par exemple, car pour le vivant on n’a pas trop d’équation fondamentale)”
yep! — tu as raison — there aren’t too many fundamental equations for living beings