Malgré mon exil géographique, je n’ai pas échappé à la déferlante Bogdanoff suite à la publication de leur dernier livre, intitulé “Le Visage de Dieu”. Je ne l’ai évidemment pas lu, mais leur thèse telle qu’elle a été exposée dans les diverses interviews mérite une réflexion, tant elle a mis en évidence une lacune dans la façon de concevoir la science, à la fois dans leur esprit et celui du public.
Les Bogdanoff semblent dans leur dernier livre surfer sur une vague en physique des hautes énergies, tendant à affirmer que de nombreux paramètres physiques sont très ajustés pour rendre l’univers compatible avec l’émergence de la vie (j’en avais parlé notamment dans ce billet). L’explication retenue par certains physiciens est celle des “multivers” : en gros, rien n’interdit qu’il existe une infinité d’univers parallèles, et notre univers particulier se retrouverait être celui avec de “bons” paramètres. Nous ne serions alors guère plus prédestinés que le joueur de loto du dimanche qui remporte un jour le jackpot.
Les Bogdanoff rejettent cette explication car non scientifique (non réfutable). Mais paradoxalement, ils semblent vouloir en rester là d’un point de vue physique et virent immédiatement dans la métaphysique. Pour eux, si la courbure de l’univers est presque plate, c’est qu’il y a mystère, presque au sens religieux, et en définitive quelque part, une puissance supérieure.
Il y a quelques chose de fascinant à voir, à travers les siècles, se reproduire toujours et encore la même tendance. L’homme a besoin d’explication, ce qui est sain en soi, mais comme le propose Lewis Wolpert, cette soif de connaissance a un revers : lorsque l’homme ne comprend pas (ou lorsqu’il est émerveillé), il a la fâcheuse tendance à se tourner vers Dieu. La science, par nécessité et par devoir, s’interdit ce saut dans la foi : l’homme de science, avant de chercher quelque explication, doit prendre sur lui-même, reconnaître son ignorance et s’interdire cet appel à l’irrationnel qui n’explique rien au bout du compte.
Force est de constater pourtant que ce genre de raisonnement (mystère->Dieu) rencontre un certain écho. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de critiquer le fait de croire en Dieu. Il s’agit de critiquer le raisonnement qui fait appel à Dieu pour expliquer un phénomène. Ce n’est pas une attitude seulement a-scientifique, c’est une position fondamentalement obscurantiste et anti-scientifique, d’autant plus gênante lorsqu’elle est tenue par des gens qui prétendent parler en scientifique. Et nul besoin d’être scientifique pour débusquer et réfuter ce raisonnement. C’est sur ce genre de détails que lentement mais sûrement, la science, l’esprit scientifique, peuvent reculer dans le grand public.
Je n’ai aucun doute que les Bogdanoff sont sincères, mais je n’ai aucun doute non plus sur le fait que ce genre de positions est assez vendeur tant il épouse une tendance bien naturelle de l’esprit humain. Mais le scientifique, en face d’un mystère, ne s’arrête pas à la métaphysique et n’en fait pas un livre; au pire il reconnaît que ce problème est (pour l’instant) inaccessible à la science – comme dans le cas de l’hypothèse des multivers -, au mieux il retrousse les manches, et justifie son existence misérable en cherchant une explication scientifique (donc réfutable) à ce qui semble extraordinairement impossible ou improbable. On notera au passage que certains scientifiques préfèrent nier qu’il y ait mystère ou problème précisément par crainte des explications métaphysiques qui ne manquent pas de surgir (cf les tribunes récentes du Monde sur les contraintes de l’évolution suite à la sortie d’Avatar) … Sur le sujet précis des constantes de la physique ajustées [1], on a certainement besoin de pas mal d’imagination, et certains comme Lee Smolin ont essayé de lancer quelques pistes.
[1] Encore faut-il qu’elles soient vraiment constantes
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