Universcience TV organise régulièrement des face-à-face. La semaine dernière, le débat (visible ici) concernait le climat avec les contributions de Luc Abbadie, professeur d’écologie à l’Université Pierre et Marie Curie (université paris 6) et Hervé Le Treut, physicien du climat et directeur de l’Institut Pierre Simon Laplace à Paris. Intitulée « Le changement climatique contesté à tort ? », cette discussion sera l’occasion de revenir sur les problèmes de diagnostic, prévisions et incertitudes.

Diagnostic : Docteur ? Qu’est-ce qu’il se passe?
Changement climatique et biodiversité impliquent des notions compliquées et plus ou moins difficiles à appréhender par le grand public : prévisions, diagnostic ou encore projections… Hervé Le Treut, spécialiste du climat, souligne que l’incompréhension du public est liée au décalage entre les prévisions qui ont commencé dès les années 70 (premières simulations vers 1975) et le constat d’un éventuel changement visible seulement depuis les années 90. La différence entre ce que l’on observe quotidiennement à toutes les échelles, comme les événements météorologiques, et ce qui est considéré comme preuves scientifiques, par exemple l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, est un facteur de confusion. Étonnamment les chercheurs en écologie rencontrent un problème similaire En effet, il est très difficile de mesurer le changement de biodiversité. Ils privilégient alors une démarche prospective plutôt que de rester sur l’étude du constat en essayant de comprendre les relations logiques qui existent entre les différents organismes. Or depuis quelques temps l’effet du changement climatique, qui joue notamment sur le changement de période de floraison, s’ajoute aux lois déjà établies en écologie sur l’habitat, les ressources, la richesse en espèces etc… Ça ne veut pas dire que d’autres facteurs ne jouent pas mais quelle part attribuer au changement climatique ? En écologie, les observations permettent d’effectuer des corrélations. Ainsi, au niveau local, les chercheurs disposent de bonnes observations. Par contre, il est bien plus difficile d’établir des tendances globales et c’est là que la modélisation intervient. Grande différence avec l’étude du climat ! En effet, les climatologues peuvent analyser de façon cohérente les fluctuations du système climatique global mais sont mis en difficulté lorsqu’il s’agit de descendre à l’échelle régionale.
(vidéo : Peut-on prédire l’impact du changement climatique sur la distribution géographique des espèces )
Savoir, c’est prévoir (Auguste Comte)
Le terme « prévision » prête rapidement à confusion à cause de son utilisation dans de nombreux domaines (économie, météorologie etc…) . De fait, son sens est difficile à admettre pour beaucoup de gens. En climatologie, les prévisions sont venues d’un exercice de compréhension des mécanismes physiques qui règlent le climat, pour savoir si les lois de la physique étaient capables de reproduire des phénomènes comme les alizés, le Gulf Stream etc… En d’autres termes cela revient à se demander s’il est possible de reproduire (numériquement) une planète qui ressemble à la notre ? La réponse des spécialistes est a priori positive. Imaginer une planète jumelle parallèle à la notre sur laquelle les chercheurs peuvent expérimenter et tester leurs hypothèses ne relève plus de la science fiction. Pour ce qui est de leur fiabilité, les scientifiques s’appuient sur la reconstruction des climats passés. Hervé Le Treut parle d’une « confiance raisonnée mais assez grande si on se limite à un domaine de validité des modèles ». Dans le domaine de la biodiversité c’est encore plus compliqué selon Luc Abbadie. « On peut dire que le réseau de relations va changer mais on ne sait ni le décrire ni le quantifier ». Les relations qui existaient entre les espèces vont changer car celles-ci n’auront plus le même voisinage. La raison? Chaque espèce a une vitesse de migration différente et le changement climatique influence voire provoque cette migration. D’autre part, des espèces disparaissent et la tendance au catastrophisme n’est pas loin. Luc Abaddie pose la question en terme d’importance du nombre d’espèces dans la production biologique. La solidité des écosystèmes dépend-t-elle d’une biodiversité importante ? La réponse n’est pas la même selon les échelles de temps. A court terme, les résultats peuvent être interprétés de façon très différente, mais à long terme le maintien d’une forte variabilité permet une bonne assurance pour l’avenir.

La Terre (copyright Nasa)
Le problème de l’incertitude
Hervé Le Treut souligne à un moment que la question du changement climatique est finalement venue d’une interrogation sociale précise. « On met des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, est ce qu’on peut continuer comme ça ? » Seulement, le rythme de réduction éventuel des émissions est lent voire insuffisant. Des changements non-désirés peuvent se produire et les questions adressées aux spécialistes changent; elles sont plutôt de l’ordre de la fréquence et de la localisation de ces changements. Comment construire ? Quels habitats et infrastructures ? Même si les incertitudes sont fortes, il est possible de donner des éléments de réponse à des questions précises. Pour Luc Abbadie également, la définition du terme incertitude doit être clarifiée car elle possède plusieurs interprétations : par exemples, les incertitudes quantitatives sont différentes des incertitudes conceptuelles, qui correspondent à la façon dont on se représente les choses. Exemple : une solution pour stocker le carbone consiste à planter des arbres. Mais les chercheurs en écologie savent que cela ne donne pas forcément les résultats escomptés.
Enfin, la discussion s’est achevée en évoquant la question du progrès. Celle-ci constitue un point extrêmement important car il divise les chercheurs. Ici, Luc Abbadie souligne clairement que pour lui la science et la technique ne suffiront pas et qu’il faut considérer une nouvelle trajectoire de développement.
Note : C’est quoi l’écologie ?
Non, il ne s’agit pas seulement d’une tendance politique ! C’est également et d’abord une discipline scientifique. La définition de ce concept est expliquée dans ce billet .
Pour en savoir plus, voici quelques liens vers des laboratoires d’écologie ainsi que quelques témoignage de chercheurs :
Le labo d’Orsay
Le labo de Jussieu
Les chercheurs en écologie éclaircissent quelques points :
Quel est l’impact du changement climatique sur les écosystèmes
Quel est l’impact du changement climatique sur le cycle de vie des espèces
De nombreuses vidéos (dont celles présentées) sont visibles sur le site du GIS Climat