Archive for juin, 2008
Un peu d’aréologie (1)
Ne cherchez pas la faute de frappe, il s'agit bien d'aréologie. Comme dans "aréopage", on trouve à la racine de ce mot Arès, le nom grec du dieu Mars; l'aréologie
désigne donc l'étude de la planète Mars. Comme ce n'est pas mon domaine (et il s'en faut de dizaines de millions de...
Le singe qui connaissait Shakespeare
Sources :Wikipédia parle beaucoup du paradoxe du singe savantTout un tas de choses à propos de pi en base 26
Vous pouvez retrouver une version inédite de cet article, avec beaucoup plus d'information, quelque part dans pi.
Mère porteuse : votre avis ?
La plupart des blogs politiques que je fréquente n’a pas réagi à au nouveau projet sur les mères porteuses, à l’exception de Koz, qui s’en tient toutefois à une critique de la démarche politique. Un petit avis de scienfitique (moi), sur le mode “la science avance, mais est-ce un progrès” ?
A chaque fois qu’un nouveau débat commence sur des questions éthiques posées par la science, je ne peux m’empêcher de penser à Jacques Testart et à son livre, “L’oeuf transparent”. Résumons en quelques mots sa thèse : lorsqu'une innovation scientifique apparaît, elle se trouve systématiquement appliquée en dépit des conséquences éthiques ou morales. L’un des thèmes du livre qui m’a particulièrement plu est la notion de banalisation due aux progrès scientifiques. En rendant des choses possibles, dans le même mouvement la science les rend acceptable . Du coup, les lignes jaunes ne cessent de reculer.
C’est particulièrement vrai dans le domaine de la procréation médicalement assistée. Les possibilités de la science légitiment le désir d’enfant et le renforcent; mais plus la science est grande, plus la souffrance de ne pas avoir d’enfants est insupportable, on accepte de faire reculer les limites. Testart y voit une dérive de l’individualisme et de la société de consommation, et une source de malheur et de frustration. La conséquence personnelle qu’il en a tirée est l’arrêt de toute recherche dans le domaine.
Evidemment, on a ici un cas d’école. D’abord le domaine, la procréation médicalement assistée, rendue possible par les techniques développées par Testart lui-même. Ensuite, on retrouve toute cette notion de désir personnel et de réponse médicale, façon de banaliser l’acte lui-même derrière la technique et d’effacer les questions morales derrière la souffrance individuelle :
Notre groupe s'est retrouvé face à la détresse de couples pour lesquels il n'y a pas de réponse législative, a expliqué Alain Milon, l'autre rapporteur du texte. Alors que les réponses médicales existent
Ensuite, la ligne jaune franchie, il est nécessaire d’en tracer de nouvelles. Je vous laisse regarder les détails complexes, entre droit de rétractation, nécessité d’avoir un parent génétique, nécessité pour la mère porteuse d’avoir déjà eu un enfant, pour les parents de vivre en France depuis deux ans, etc …
J’avoue pour ma part être plutôt contre, et suis plutôt sur la même ligne que Sylviane Agacinski. Je crois être complètement d’accord avec ce qu’elle dit sur la marchandisation des corps et des problèmes causés par cette possible légalisation. Mais je voudrais compléter par quelques réflexions à la Testart.
D’abord, force est de constater qu’à force de lois de notre nouveau gouvernement, la notion de parenté devient de plus en plus floue, mais ce qui me frappe est que même ici, la parenté est conçue avant tout comme génétique. Il faut que l’un des parents transmette ses gènes, comme il fallait que les enfants d’immigrés partagent une partie du patrimoine de leurs parents. Je ne sais pas si cela révèle quelque chose d’essentialiste sur le subsconscient de nos députés, mais cela me frappe. Si on ne partage pas le génome, on n’est pas un vrai parent ? La transmission, c’est d’abord et avant tout la transmission des gènes ?
Il y a donc deux visions du monde qui s’opposent, et on peut penser à des extensions légitimes de ce projet de mère porteuse :
- soit on pense que la transmission des gènes ne compte pas. Dans ce cas, je ne vois absolument pas pourquoi une mère porteuse ne pourrait pas porter un enfant complètement différent génétiquement de ses parents supposés. Il y aura forcément des cas où les deux parents seront stériles, et leur souffrance et frustration sera encore plus grande. Si la loi passe, je suis sûr que c’est la prochaine digue qui sautera. On aura alors une espèce de délocalisation complète de la reproduction : les gamètes d’autres dans le corps d’une autre. Si on peut choisir le corps de la mère, qu’est-ce qui empêchera ensuite de choisir les gamètes de son enfant ?
- soit on pense que la transmission des gènes compte. La prochaine digue à sauter prendra quelques années, voire quelques décennies, mais elle est déjà très claire. Beaucoup de gens travaillent sur les cellules souches; je suis persuadé que d’ici peu on arrivera à différencier des cellules adultes en spermatozoides ou ovule. On pourra alors potentiellement utiliser ces gamètes pour “soigner” la stérilité. On peut même envisager du clonage pur et simple à terme.
Je ne sais pas quel monde je préfère, mais je suis à peu près sûr que ce que dit Testart sur la banalisation de la science est vrai, dans le sens que ce qui nous choque aujourd’hui ne nous choquera plus du tout demain. Ce qui est possible sera fait, je n’en doute pas. C’est pour cela qu’il faut toujours s’interroger sur le coup d’après dans ces domaines. Il y aura toujours un scientifique pour réaliser l’étape suivante, il y aura toujours un pays avec une culture plus libérale sur ces sujets pour légaliser ces techniques. Doit-on toujours les suivre ?La seule conclusion possible, c’est que c’est au contrôle démocratique de mettre des lignes jaunes, et de ne pas céder. Evidemment, on peut être pessimiste quand on voit que clairement ici l’initiative vient du pouvoir législatif, au nom du progrès et de la souffrance des couples, et je partage la mauvaise surprise de Koz.
Au final, il me semble que la légalisation des mères porteuse poserait plus de problèmes, éthiques et moraux, qu’elle n’en résoudrait, je pense être donc plutôt contre. Chers lecteurs, qu’en pensez-vous ?
PS : on peut se poser les mêmes questions sur l’utilisation des cellules souches dans la recherche et à but thérapeutique. J’y suis plutôt favorable; les problèmes éthiques me semblent être d’un ordre différent car complètement religieux. Dire qu’une blastula est l’équivalent moral d’un être humain est à mon avis de l’ordre de la foi. Rappelons que la recherche sur les cellules souches n’est autorisée que depuis quelques années en France, et de façon temporaire par la loi de bioéthique. Autrement dit, elle pourrait parfaitement être de nouveau interdite du jour au lendemain. On verra quelle sera la position du législateur sur le sujet.
PS 2 : je n’ai pas d’enfants mais compte en avoir, peut-être que je changerai d’opinion un jour. Mais si j’étais stérile,e je crois que je préférerais adopter. Le parcours du combattant de l’adoption est-il plus terrible que celui de la procréation médicalement assistée ?
Science 2.0
Dans l'opinion Science et progrès ne vont plus systématiquement de paire. Très clairement, la croyance aveugle en un monde meilleur grâce au progrès scientifique et technologique a du plomb dans l'aile. En attestent les polémiques sur les OGMs, les nanotechnologies, le nucléaire, les ondes des téléphones portables, etc Face à cette crise de confiance somme toute assez récente dans nos sociétés les réactions du monde scientifique sont diverses :1. une réaction fréquente, explique ce divorce par le déficit de connaissance scientifique des foules. La parade c'est la vulgarisation. Expliquez la science au plus grand nombre, vous rétablirez la confiance. Les initiatives dans ce sens se multiplient, à commencer par la fête de la science.
2. autre piste pour rétablir la confiance : associer plus les citoyens aux décisions politiques qui ont des composantes scientifiques ou techniques. D'où l'organisation de forums citoyens qui réunissent pendant plusieurs jours (et sur un pied d'égalité théorique), des experts scientifiques, des décideurs politiques et des citoyens « lambda ». L'expérience a notamment été tentée sur la question OGM.
3. 3e piste qui n'a pas été conçue initialement pour rétablir la confiance mais qui va peut-être y contribuer : la science participative, où les chercheurs associent des non scientifiques à leurs travaux de recherche. Plusieurs formes possibles. La plus répandue utilise le réseau, ce sont les projets interneto-collaboratifs. Là , des équipes de recherche demandent aux internautes de prêter la puissance de calcul de leur ordinateur pour effectuer des tâches répétitives. Par exemple, décoder des données de radiotélescopes dans l'espoir de trouver des signaux extraterrestres (projet SETI).
La nouvelle génération de projets interneto-collaboratifs ne se contente pas d'utiliser l'ordinateur de M. Toulemonde mais directement son cerveau. Par exemple, le projet ReCAPCHA propose aux internautes de déchiffrer des manuscrits anciens que les programmes de reconnaissance automatique de caractères sont incapables de décoder.
Autre projet collaboratif lancé par le muséum d'histoire naturel, œL'observatoire des jardins fait appel aux particuliers pour dénombrer les papillons dans un jardin ou un parc public. Le but étant d'évaluer les variations de la biodiversité. Le projet a un réel succès, près de 20 000 jardins en France sont suivis de la sorte.
Enfin, dernier exemple de science participative que je voudrais évoquer, le projet œFoldIt que l'on pourrait traduire par œRepliez-la. De quoi s'agit-il? De protéines qui lorsque elles sont fabriquées dans une cellule sont d'abord linéaires comme de longs colliers de perles puis en quelques nanosecondes se replient sur elles-mêmes pour former une structure 3D essentielle à leur fonctionnement. Déterminer cette structure 3D est un problème important en biologie. « Foldit » se présente sous la forme d'un jeu sur ordinateur. Au fur et à mesure que l'internaute joue il fournit des solutions de repliement possibles de protéines de structure inconnue. Le jeu ne nécessite aucune connaissance biochimique préalable. Pas encore disponible sur Playstation, mais déjà assez élaboré. L'un des créateurs du jeu, Zoran Popovic, déclare : œnous espérons changer la manière dont la science est faite, et par qui elle est faite. Notre but ultime est de faire jouer des personnes ordinaires et en faire au final des candidats pour le prix Nobel
Changer la manière de faire de la science changera-t-il notre perception de la science? La question reste ouverte. En tout cas cet engouement pour les démarches participatives n'est pas restreint à la science. On a vu des projets d'orgasmes participatifs à l'échelle planétaire, plus sérieusement, on pense bien sûr au WEB 2.0, ses sites participatifs, ses wikis. A tel point que l'on a inventé un mot pour désigner ce type de démarche : le œcrowdsourcing que l'on pourrait traduire par « intelligence des foules ». L'idée sous-jacente est simple : une foule, un groupe, a une compétence qui dépasse la somme des compétences individuelles de chacun de ses membres. 1+1 est supérieur à 2. Belle revanche des foules, longtemps considérées comme a priori ignorantes, moutonnières voir dangereuses
JMG
Très chers doctorants
Les doctorants ne cessent de se plaindre de leur mauvaise rémunération mais nous avons dû refuser leur aide parce qu'ils ...
Des élèves et des chercheurs
Dans mon billet sur la difficulté de montrer la science en train de se faire, j'écrivais : s'ils savent que les scientifiques travaillent en groupes et que ce travail leur permet d'échanger des points de vue, les élèves ont une représentation naà¯ve de la "preuve" scientifique et de la construction d'une théorie, et une idée finalement vague des caractéristiques du travail des scientifiques
. A l'appui de ce constat, des références bibliographiques anglo-saxonnes tant il semble que cette question a peu interessé les enseignants ou chercheurs français.
Pourtant, je suis tombé récemment sur un encart intéressant au détour d'un article rapportant une expérience novatrice de pédagogie des sciences[1]. Cet encart présente brièvement les réponses d'enfants de cycle 3 (CE2 à CM2) à la question Quand tu fais des sciences à l'école, fais-tu un travail de chercheur ?
. Les réponses sont variées :
- oui : dans les deux cas, on cherche une réponse à une question, on
fait des choses sans savoir ce que ça va donner
et on explore des choses que l'on ignore - non : on ne cherche pas de la même façon (c'est plus difficile pour le chercheur qui cherche des choses inconnues), on ne se déplace pas et on n'invente pas, on cherche
dans les livres et pas dans le monde
.
C'est intéressant de voir qu'en effet, les élèves font très peu la différence qualitative entre la recherche au laboratoire et la recherche à l'école. Dans le premier cas pourtant, il n'y a aucun enseignant pour donner la bonne réponse : le doute est permanent. Dans le second cas, l'état de naà¯veté face aux résultats n'est que provisoire, le temps pour l'enseignant d'expliquer ce que l'on observe. Le chercheur est bien dans l'invention permanente, et il ne peut compter que sur lui-même pour mettre fin à l'état de doute qui le mine et le motive à la fois. Alors, oui, cela fait de l'activité du chercheur une activité quantitativement plus difficile que celle de l'élève. Mais cela en fait surtout quelque chose de tout autre. Cette nuance épistémologique, pourtant si évidente pour nous autres, est loin d'être acquise.
Dans le même genre, on se souviendra du concours de dessin "Dessine-moi un chercheur" dont les résultats furent présentés lors de la nuit des chercheurs 2007, à Paris. Extraits ci-dessous :


Tous les éléments de contexte y sont : le laboratoire, la blouse, le bécher, les étagères, le tableau blanc etc. Mais il faut croire qu'il manque finalement le plus important, qui ne se transmet pas par un dessin : ce qui fait la spécificité de ce professionnel, ses présupposés épistémologiques. L'image (véhiculée par la littérature et les films des années 50
explique Gianni Giardino) l'aurait emporté sur la compréhension plus intime de la raison d'être de ces chercheurs.
Pourtant, on observe la récurrence du danger dans le laboratoire vu par les enfants : "dang bombe", "boum"… Cela pourrait être leur façon de montrer que le chercheur explore l'inconnu, ce qui ne se fait pas sans risques. Pour que cette hypothèse soit valide, il faudrait que la notion de danger soit absente de leur vision des activités scientifiques à l'école. J'ignore si c'est le cas…
Notes
[1] Dominique Bioteau, "Qui apporte les glaçons ?", Cahiers pédagogiques, n° 409, décembre 2002, pp. 37-38.
Sérotonine et commerce équitable
La nouvelle Biologie pour le nouveau siècle
(voire pour le nouveau millénaire…)
Il y a 4 ans, Carl Woese,célèbre microbiologiste, publiait un papier de réflexion sur l’avenir de sa science, la biologie. Papier très intéressant et toujours d’actualité, particulièrement pour les physiciens (attention, polémique potentielle inside).
D’aucuns prétendent que la biologie touche à sa fin. L’approche génétique traditionnelle va permettre de connaître tous les gènes fonctionnels. Avec le séquençage du génome, nous aurons bientôt accès à toute l’information contenue dans l’ADN. Ce n’est qu’une question de temps, d’énergie (donc de nombre d’étudiants ) avant qu’on ne résolve définitivement tous les problèmes de la biologie, et qu’on puisse triompher en couverture de Time Magazine ! Hourra, Hourra !
Face à cet enthousiasme juvénile, le professeur Woese fait les gros yeux ! Que nenni ! Révisez vos cours d’histoire des sciences ! A la fin du XIXième siècle, on pensait la même chose à propos de la physique. La révolution industrielle avait consacré le triomphe de l’homme sur la nature, et d’aucuns pensaient que la physique était littérallement finie. Naifs, va ; quelques chats de Schrodinger, un vent d’éther inexistant et des jumeaux de Langevin ont tout mis par terre …
“Without a guiding vision there is no road ahead; the science becomes an engineering discipline, concerned with temporal practical problems.”
Sans vision d’ensemble, il n’y pas de chemin à suivre; la science devient de l’ingénierie, uniquement préoccupée par la résolution ponctuelle de problèmes pratiques.
“A society that permits biology to become an engineering discipline, that allows that science to slip into the role of changing the living world without trying to understand it, is a danger to itself.”
Une société qui transforme la biologie en ingéniérie, qui permet à la science de changer le monde sans essayer de le comprendre, est un danger pour elle-même.
En fait, ce que Woese déplore, c’est la mainmise d’une approche réductionniste, à visée purement pratique. Cette vision est en fait effectivement héritée de la physique du XIXième siècle. Celle-ci reposait sur une description du monde en atomes et forces fondamentales. Le tout n’était pas plus que la somme des parties : tout la beauté et la complexité du monde reposait sur un simple assemblage d’atomes qu’il suffisait de décrire. Du coup, l’étude des objets à grande échelle était en quelque sorte triviale, et donc inintéressante, annexe. Woese caricature un peu en disant que la biologie aujourd’hui en est à ce stade. La biologie moléculaire a permis de découvrir l’atome de la biologie : l’ADN, encodant les gènes. Elle fut une bénédiction dans le sens où elle a permis de mener une approche systématique, non biaisée, et très puissante. Mais elle a occulté toute vision globale ou holistique, et c’est cette dimension qui manque aujourd’hui.
A ce stade Woese revient sur la notion de réductionnismes avec un s. Car il y a en fait deux réductionnismes scientifiques, et le problème vient de la confusion entre les deux aspects. Le premier est le réductionnisme empirique : c’est avant tout une démarche méthodologique, un mode d’analyse cartésien qui consiste à diviser les problèmes en sous-problèmes, pour mieux les appréhender. Mais ce réductionnisme empirique ne fait pas d’hypothèses a priori sur la solution des problèmes : autrement dit, il peut échouer dans une quête de compréhension des choses car il peut être fondamentalement inefficace pour certains problèmes. A ce réductionnisme empirique s’oppose ce que Woese appelle le réductionnisme fondamentaliste, qui est l’affirmation que le monde peut être totalement compris par la seule étude de ses constituants élémentaires. C’est de fait une hypothèse sur la nature du monde; c’était celle des physiciens du XIXième et selon Woese, c’est l’implicite de nombreux biologistes.
. Ce réductionnisme fondamentaliste, particulièrement en biologie, néglige la possibilité de ce qu’on appelle les comportements émergents, c’est-à -dire les comportements qui ne peuvent justement être compris par l’étude des constituants individuels mais nécessitent une approche globale [1].
Le paradoxe pour Woese est qu’au moment même où la physique s’emparait des concepts de l’émergence, ouvrait le champ des sciences de la complexité, l’approche réductionniste fondamentaliste s’imposait en biologie. Woese va jusqu’à affirmer que la biologie moléculaire était en quelque sorte périmée dès sa naissance ! Là où le réductionnisme empirique suffisait, le fondamentaliste s’établissait de fait. Du coup, l’objet fondamental, le centre d’intérêt dans l’oeil du biologiste changeait. De l’organisme, on passait au gène en quelque sorte, et Woese le déplore, même si cette transition était nécessaire pour préparer le terrain pour la biologie du XXIième siècle.
“Knowing the parts of isolated entities is not enough. A musical metaphor expresses it best: molecular biology could read notes in the score, but it couldn't hear the music.
The molecular cup is now empty. The time has come to replace the purely reductionist œeyes-down molecular perspective with a new and genuinely holistic, œeyes-up, view of the living world, one whose primary focus is on evolution, emergence, and biology's innate complexity.”
Connaître les parties d’uns système isolé ne suffit pas. Dressons une métaphore musicale : la biologie moléculaire pouvait lire les notes sur une partition, mais ne pouvait entendre la musique.
La coupe moléculaire est maintenant pleine. Le temps est venu de remplacer la vision “vers le bas” purement réductionniste par une vision holistique “vers le haut” du monde vivant, dont les sujets principaux seront l’évolution, l’émergence et la complexité biologique intrinsèque.
La biologie moléculaire est très efficace pour résoudre des problèmes bien particuliers : en gros, tous ceux liés au gène. Mais cette approche rencontre maintenant ses limites. Un exemple de mon cru parmi d’autres : la réduction de comportements à certains gènes. J’avais parlé dans un billet précédent du “gène de la religion“, découvert après de très fines études statistiques, mais qui, lorsque son influence est quantifiée, n’intervient qu’à hauteur de quelques pour cents dans le comportement…. Preuve qu’à force de tout réduire, on finit par trouver des objets à l’influence elle-même réduite.
Autre exemple de Woese de biais réductionniste : les biologistes voient beaucoup de faits biologiques comme de simples “accidents”, essentiellement inexplicables. Si on pouvait remonter le temps, rembobiner l’évolution et rejouer l’histoire du vivant, selon eux,
d’autres organismes complètement différents apparaîtraient. En particulier, les aspects purement moléculaires (code génétique, forme des protéines …), les formes des animaux pourraient être différents. Le biais vient du fait que la méthode réductionniste ne permet pas vraiment d’aborder et d’étudier de telles questions, fondamentalement globales car impliquant énormément d’interactions (chimiques, physiques, écologiques). Il est donc “normal” dans cette vision de penser que le monde vivant tel que nous le connaissons est essentiellement accidentel, car rien ne permet de penser qu’il ne le soit pas. Mais il est possible que nous nous soyons inconsciemment aveuglés car cette vision est en fait très paradoxale. En effet, dans cette vision du monde, tout ce qui est “accidentel” est de fait placé en dehors de l’évolution ! D’un côté, l’évolution est le moteur, mais de l’autre, des aspects cruciaux de la biologie sont interpretés comme lui échappant. Cela ne colle pas selon Woese, et Il faut donc changer de perspective et les représentations traditionnelles de la biologie.
En particulier, la métaphore entre vivant et machine ne tient pas et occulte tout ce qui fait la singularité du vivant. Les machines sont stables et efficaces car elles ont été conçues ainsi. La stabilité d’un organisme est d’une toute autre origine : c’est ce qu’on appelle “l’homeostasie”, la capacité à s’autoréguler en permanence en réponse aux perturbations extérieures. Les organismes vivants ne sont pas à l’équilibre, ils sont pris dans le flot des choses, réagissent et s’adaptent en permanence. C’est cela qui définit le vivant : la faculté de réaction, d’adaptation et d’évolution qui est inaccessible aux approches réductionnistes car elle implique de considérer l’organisme comme un tout.
Que faire alors ? Woese affirme qu’il faut remettre la biologie dans le non-linéaire, dans le flot de l’évolution et de l’environnement. D’un point de vue théorique, une vision dynamique passe nécessairement par l’utilisation des outils développés par la physique pour les systèmes hors équilibres, et en particulier toute la physique non linéaire. Il faut repenser l’évolution en terme de flots, de points critiques et de transition de phase. Il faut du global; selon Woese, les transitions majeures dans l’évolution sont probablement émergentes, dans le sens où des nouvelles structures et de nouveaux niveaux d’organisation émergent de structures et de niveaux inférieurs. Woese propose comme illustration une vision de l’évolution de la vie primitive, dans laquelle les transferts de gènes horizontaux jouent un rôle crucial et permettent de mettre en commun les ressources pour évoluer d’abord de façon non darwinienne ( en particulier sans notion d’espèces ou d’individus), puis de façon darwinienne avec l’apparition de la cellule.
Selon Woese, la biologie est à un tournant. Aujourd’hui, la biologie est très proche de l’ingéniérie (l’exemple typique étant les OGM ou la biologie synthétique).
Soit elle continue dans cette voie et court à sa perte - remarquons que Nature a récemment soulevé un problème similaire sur les cellules souches-, soit elle prend un autre chemin, échappant à la vision réductionniste et visant à devenir une vraie science fondamentale. Cette voie implique de reconnaître l’importance de propriétés plus globales, émergentes et non linéaires. Le but premier de cette nouvelle biologie ne sera pas de comprendre la génétique ou la cellule, mais de comprendre l’évolution et la nature des formes biologiques (et c’est là où on a besoin de théoriciens et de physiciens).
society will come to see that biology is here to understand the world, not primarily to change it. Biology's primary job is to teach us. In that realization lies our hope of learning to live in harmony with our planet.
La société réalisera que la biologie permet avant tout de comprendre le monde, elle ne doit pas nécessairement chercher à le changer. Le but premier de la biologie est de nous apprendre (quelque chose sur le monde). Seule cette démarche nous permettra de vivre harmonieusement sur notre planète.
[1] Notons que ces deux visions de la science sont loin d’être sans conséquence dans nos débats de société autour de la science : elles correspondent aussi à ce que Enro appelait les différentes cultures épistémiques dans les débats sur les OGM. Vous avez d’un côté les pro-OGM, plutôt orientés bio mol (et donc réductionnisme fondamentalisme) vs les spécialistes en écologie et en biologie des populations (qui prennent en compte les interactions à plus grande échelle, genre Timothée par exemple - enfin je ne sais pas ce qu’il pense des OGM)
Référence
A New Biology for a New Century, Carl R. Woese,Microbiology and Molecular Biology Reviews, June 2004, p. 173-186, Vol. 68, No. 2 (lien vers l’article)
Good genes. Et c’est tout?
Ou l’auteur disserte (longuement) sur la théorie de la sélection sexuelle, et tente de faire passer en force l’une de ses brillantes intuitions sur l’application de la dite théorie à l’humain, tout en n’oubliant pas de parler de memetique en guise de conclusion

