Archive for juillet, 2007

Secret (mal) gardé

Retour dans le monde opaque de la recherche privée. Après mon "échec" pour percer les secrets des accéléromètres , j'ai ...

Des chasseurs de primes scientifiques ?

L’éternité, c’est long

Surtout vers la fin... [Woody Allen]

Mais c'est pourtant aujourd'hui que sort le jeu "Eternity II" dont je vais me faire un plaisir d'un faire la publicité pendant tout un article !
Eternity II, c'est ça (Une soixantaine d'euros dans tous les bons magasins de jouets) :

eternityII


Il s'agit en fait d'un simple puzzle de 256 pièces, et en le terminant, on peut gagner la modique somme de 2000000 de dollars.
Deux millions de dollars pour un simple puzzle de 256 pièces, il doit surement y avoir une arnaque quelque part... Et vous n'avez pas tord de le penser !

En fait, les 256 pièces sont toutes carrées, avec un demis-motifs sur chaque côtés. Le but du jeu est de reconstituer le carré 16à—16 avec les petites pièces, de manière à  ce que chaque pièce corresponde avec sa voisine. Ma description n'est pas claire, le plus simple étant de tester la version en ligne, avec 16 pièces.

Le plus amusant la dedans est que l'on ne peut savoir si l'assemblage est bon seulement avant d'avoir posé la dernière pièce, comme on peut le voir sur cette image :

rat_

Mais revenons en au véritable jeu, à  256 pièces. Tout est là  pour nous aider : on a déjà  la position de l'une des pièces dessinée sur le plateau, on sait quels sont les 4 coins ainsi que les pièces du bord. On sait même qu'il y a 20 000 solutions différentes !

Bon, imaginons que l'on place toutes les pièces totalement au hasard : 256 pièces avec 4 angles différents possibles, ça donne 256!à—4^256 façon de les placer, soit approximativement... 1,1à—10^561 façons de les arranger...
Dans mon calcul, j'ai pas tenu compte des coins et de la pièce déjà  placée, mais si je le fait, je trouve 4!à—56!à—195!à—4^195 façons de les placer au hasard astucieusement.
Ce calcul donne
111531198469622492899759608971914595420947197274350519487727469101946513455
069377676358191758547254409098250127814533366537520303714516904568624054580
457715452150218419881603342689862313004029178711324849404505256052275017987
734577907767291619938991043571658075515174233907285048188722138784099296270
534509243817733468845560076206020218546046771585537232438151046330793578226
302780416097998170704433957446872507749953327176975289802388296970098802251
975215311015541008230129409675866681048622432256000000000000000000000000000
000000000000000000000000000000000
façons de placer nos 256 pièces (1,11à—10^557). (Enfin, il y en a encore moins si on considère les pièces symétriques)
Même quand on sait qu'il y a 20 000 possibilités de réponses différentes, cela laisse une chance sur 10^552 d'avoir une bonne réponse en les plaçant de manière totalement aléatoire (à  côté, l'Asaṃkhyeya est minuscule, et je ne parle pas des probabilités de gagner au loto, totalement ridicules)

Et pourquoi ne pas utiliser un ordinateur, alors ? Plusieurs solutions s'offriraient à  nous :
* Essayer toutes les 10^552 solutions différentes, et regarder si elles fonctionnent. J'ai du oublier de préciser que le jeu est limité dans le temps, il faut trouver la solution avant le 31 décembre 2008 pour espérer gagner le 2 millions de dollars. Dépasser de très loin l'âge de l'Univers pour répondre à  la question est tout à  fait déconseillé...
* Programmer un logiciel permettant de résoudre la question le plus rapidement possible en prenant le problème dans sa globabilité, et donc, en utilisant la mathématique des nombres complexes, l'analyse combinatoire, la théorie des probabilités, mais aussi et surtout la théorie des pavages dits quasi périodiques, qui n'a qu'une trentaine d'années d'existence...

En fait, dans les deux cas, ça ne sert à  rien de l'envisager, c'est pas possible, on a pas assez de temps... Le plus simple, finalement, c'est de prendre son temps et le faire à  la main...
...

Et pendant ce temps là , l'institut allemand Fraunhofer IPK tente de reconstruitre le plus grand puzzle du monde, avec 600 millions de pièces, en numérisant toutes les pièces à  l'aide de scanner à  haute résolution et de bons ordinateurs. Le projet, c'est Stasi Puzzle project. Tout ça pour reconstituer les archives de la STASI de l'ex-RDA, que les agents de cette police secrète ont détruit au dernier moment après la chute du mur de Berlin. 16,5 km d'informations sur la population est-allemande sont à  reconstruire pour que les familles puissent accéder à  leur dossier. 600 millions de pièces, ce sont des fragments de page A4 déchirées à  la main en 8, 12 voire 20 ou 40 morceaux. Ce projet devrait mettre normalement 5 ans à  se boucler.
...

En attendant, le grand public a Eternity II pour gagner deux millions de dollars, ou au moins, passer le temps et s'amuser avec un vrai challenge !...


Sources :
Site officiel de Eternity II
L'article du Monde sur le sujet
Archives de la Stasi - Sciences & Vie n°1060, janvier 2006

à€ l’est de l’identité politique européenne

Andrei PleÅŸu, philosophe roumain, interviewé par l’association Notre Europe :

Nous allons vous apporter une certaine lassitude historique. Car, oui, nous sommes fatigués. Mais cette fatigue peut aussi devenir une vertu, parce que l’Europe a oublié d’avoir l’air fatigué : elle est trop active, trop dynamique, elle parle toujours de l’avenir, elle fait des projets. Pourtant, l’Europe, c’est aussi un passé“ et l’Est va peut-être pouvoir lui apporter un peu de recul, un peu de calme, un peu du silence analytique qui lui est aussi nécessaire que le dynamisme du citoyen de l’Ouest.

Ces quelques lignes, à  mon sens très justes, m’ont convaincu à  nouveau d’une opinion que je m’étais formé il y a quelques mois, en scrutant les travaux de recherche universitaires sur la politique européenne : nous commençons à  peine à  lire les esprits de l’Est, que nous connaissons autrement très mal. Intuitivement, je ne vois pas comment comment nous pourrons nous passer de la pensée tchèque, roumaine, hongroise, polonaise.

L’Union européenne devrait profiter de ses objectifs de société de la connaissance et de sa portée juridique communautaire pour organiser la jonction intellectuelle entre les deux mondes : jumelage des universités, des musées ou traductions croisées, par exemple. La démarche est peut-être extensible à  toute forme de recherche. Elle semble très appropriée pour la science politique.

Crossrefs : Pierre Maura.

Avec mes excuses pour la coupure radicale d’activité ; bon été !

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Recherche polaire

La hausse estivale des températures (au moins dans certaines régions) incite à  parler de sujets rafraîchissants, comme la recherche polaire (particulièrement en cette année polaire internationale). La recherche en Antarctique est décrite par la romancière Marie Darrieussecq dans White (Gallimard Folio, 2005) avec, on l'imagine, beaucoup de justesse :

Pete Tomson désœuvré se penche sur l'œilleton du carottage. Il ne voit rien, évidemment, puisque l'œil humain ne peut rendre compte d'un boyau long de trois kilomètres et pas plus large que deux mains en cercle, d'un carottage, donc, surtout qu'il y a encore quelques semaines le mot "carotte" n'évoquait pour lui que "légume" et "orange". (…) Comme on approche du but on a abandonné foreuse, rotors et lubrifiants, pas question de polluer l'eau avec du glycol ; on descend une tête chauffante hi-tech, qui fond proprement la glace au bout d'un câble. (…) Les tronçons de carotte sont classés dans un congélateur selon l'ancienneté de la glace : moins mille ans, moins deux mille ans… à  mesure qu'on descend on croise les Romains, Cro-Magnon, Lucy — et puis plus personne sans doute, des dinosaures, des algues, des amibes, et puis vraiment plus personne, n'importe quoi, des gaz, de la lave, de l'inimaginable, du truc, rien qui offre une prise… (p. 116)

Into the ice shelf ©© sandwichgirl

Plus prosaà¯quement, voyons un peu comment se constitue cette recherche. Ma source : un article de scientométrie de 2005 [1].

Les pays les plus actifs sur le continent Antarctique, d'après le nombre de publications, sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie (qui vient en voisine), l'Allemagne, l'Italie et la France ; tous sont signataires à  titre consultatif du Traité sur l'Antarctique (ATS). En fait, tous les membres du top 20 sont des parties consultatives, à  l'exception du Canada. Des parties non-consultatives comme le Canada, le Danemark, la Suisse, l'Autriche, la Hongrie et la République tchèque n'en sont pas moins actifs sur le continent. Et même des pays qui n'ont pas ratifié l'ATS comme l'Irlande, Israel ou Taà¯wan envoyent des chercheurs. Ce qui constitue un total d'environ 4 000 scientifiques !

Malgré la présence de 37 stations de recherche occupées toute l'année, opérées par 20 pays, les collaborations internationales sont de plus en plus fréquentes. Ainsi, en dehors des recherches traditionnelles sur le climat, l'atmosphère ou la faune (notamment en Terre Adélie), la nouvelle station Concordia que partagent la France et l'Italie est idéale pour des observations astronomiques précises. Eric Fossat en avait longuement parlé dans l'émission "Continent sciences" ; il avait notamment expliqué que l'Australie, invitée à  titre gracieux à  participer à  ce programme, est exclue depuis que des chercheurs australiens ont publié des résultats sans remerciement ou co-signature des chercheurs français et italiens... Des chercheurs travaillent également à  la détection de neutrinos ou la découverte de météorites !

Allez, quittons-nous sur un autre extrait de Marie Darrieussecq :

C'est une seule longue journée : avec une aube, une aurore : un soleil qui pointe… effectue son cercle… replonge légèrement… se lève un peu plus haut, à  chaque tour un peu plus haut… sur une bonne cinquantaine de journées humaines, rose et orange.
Puis il reste accroché : Nord, Est, Sud et Ouest, autour de la calotte blanche. Le ciel est jaune pâle, diffus, bleu dans la hauteur. Ca dure une centaine de journées humaines. Puis la courbe se creusera, à  chaque tour plus sinusoà¯dale, le soleil finira par toucher, par s'enfoncer, par disparaître, et ce sera le crépuscule.
Ensuite, la nuit pour plusieurs mois, pendant qu'il fait jour au pôle Nord. C'est comme ça que ça marche, sur cette planète. (p. 65)

Au pôle sud ©© zutalegh

Bonnes vacances, rendez-vous en septembre !

Notes

[1] Prabir G. Dastidar et Olle Persson (2005), "Mapping the global structure of Antarctic research vis-à -vis Antarctic Treaty System", Current Science, vol. 89, n° 9, 10 novembre, pp. 1552-1554 (version PDF)

En direct de Paris-Montagne

Pari difficile : amener à  la science des jeunes qui n'y vont pas d'eux-mêmes, ceux qui ne forment pas le public habituel de la Cité des sciences ou du Palais de la découverte.

Pari délicat : météo pluvieuse, organisation ambitieuse, approche qui se veut originale et ludique.

Pari personnel : intéresser les enfants à  une vision "sociologisante" et "informationnelle" de l'activité scientifique, par le biais des écrits des chercheurs (demande de financement, cahier de laboratoire, communication des résultats de la recherche, vulgarisation, thèse de doctorat, brevet) ; heureusement que Béné et sa fibre pédagogique marchent du tonnerre sur le terrain !

Pari non impossible : l'Ecole normale supérieure et l'écosystème de la Montagne Ste Geneviève prêtent leurs locaux, leurs bénévoles et leur énergie ; des grands noms comme Jean-Marie Lehn ou François Jacob parrainent le festival depuis la première édition qui eut un certain succès.

Pari tenu ? Réponse mercredi soir, ou jeudi midi après le colloque "Pari d'avenir" !

Au-dessus de la moyenne

"Un grand patron français gagne en moyenne 300 smics", "La durée de vie moyenne d'une faille est de 348 jours", "j'ai déjà  vu des threads où la taille moyenne allait autour des 20", "J'ai eu mon semestre avec 16 de moyenne" ou "C'est quoi la vitesse moyenne des coureurs du Tour de France ?" ...
Le mot "moyenne", tout le monde l'emploie, et d'ailleurs, tout le monde sait globalement à  quoi cela correspond : une valeur représentative de tout un ensemble de données. Une sorte de milieu, en fait.

Pour la calculer, ça aussi, n'importe quel allergique aux maths peut le faire, parce que ça sert toujours en cours de français pour savoir quelle note il va falloir au prochain contrôle pour rattraper ce 03/20 dans un contrôle sur les probabilités.
Cette moyenne, c'est la moyenne arithmétique. On additionne toutes les valeurs et on divise par leur nombre.

La moyenne harmonique...
Et la vitesse moyenne du coureur cycliste ? Celui qui fait du 20km/h sur 1km en montée et du 80 km/h sur une descente de 1 km ?
Je vous laisse réfléchir.............
(20+80)/2=50. Il aurait donc une moyenne de 50 km/h ?...
Si je pose la question, c'est évidemment parce que cette réponse est fausse. Il aurait plutôt fallu répondre 32km/h, puisque notre ami le coureur va passer beaucoup plus de temps sur la montée que sur la descente (Je ne fais pas le détail des calculs ici).
Avec nos données, on a eu trop vite tendance à  calculer la moyenne arithmétique, alors que c'est la moyenne harmonique qu'il fallait utiliser. (On divise le nombre de valeurs par la somme des inverses des données)


La moyenne géométrique...
Autre situation, autre problème.
Le 7 mars 2006, 400 000 personnes (selon la police) ou 1 000 000 (selon la CGT) manifestent à  travers la France contre le CPE.
Quels chiffres croire ? La police a plutôt tendance à  amoindrir le nombre, et les organisateurs ont tendance à  le grossir, en plus de l'imprécision du compte.
Faire une moyenne arithmétique (700 000 personnes), ça donne un très net avantage à  la CGT ; en imaginant que la police donne 10 fois moins de manifestants (-90%), la moyenne arithmétique atteindrait 520 000 personnes (-26%). Le chiffre de la CGT écrase celui de la police.
Imaginons plutôt que la police et la CGT fonctionnent de la même manière : d'un côte, la police sous-compte (par exemple, pour 4 manifestants, 3 seront comptés, soit -25%) et de l'autre côté, la CGT sur-compte (pour 4 manifestants, 5 seront comptés, soit +25%). Les deux utilisant les même coefficients. C'est là  que la moyenne géométrique intervient ! Il suffit de calculer la racine carrée du produit des deux valeurs.
Dans notre cas, on peut estimer le nombre de manifestants du 7 mars 2006 à  632 500 (La CGT risque de faire la gueule...)


Les autres
Il existe d'autre types de moyenne qui ont leur utilité en mathématiques, comme la moyenne quadratique, la moyenne arithmético-géométrique, la moyenne glissante...

Et histoire de finir joliment cette note, pour tous les gens venant de google cherchant des informations sur les moyennes, voici une petite liste récapitulative :

Moyenne arithmétique :
arithm_tique

Moyenne harmonique :
harmonique

Moyenne géométrique :

g_om_trique

Moyenne quadratique :
quadratique

Et pour finir en beauté, le cas général :
g_n_ral

  • pour m = 1, on a la moyenne arithmétique
  • pour m = 2, on a la moyenne quadratique
  • pour m = -1, on a la moyenne harmonique
  • pour m tendant vers 0, on a la moyenne géométrique
  • pour m tendant vers l'infini, on a la plus grande valeur de la série.

Sources :
BibMath et Wikipédia

Les leçons du trou de la couche d’ozone

Dans le numéro de juillet-août 2007 de La Recherche (n° 410), la rubrique "Opinion" revient à  Didier Hauglustaine pour un laà¯us sur le réchauffement climatique. Celui-ci brocarde Claude Allègre, accusé de vouloir discréditer un travail scientifique rigoureux, et donne l'exemple du protocole de Montréal de 1987 interdisant la production de polluants incriminés dans le trou de la couche d'ozone (CFC notamment). Ce résultat, explique-t-il, fut le fruit d'une mobilisation de la communauté scientifique [qui] permit d'établir rapidement une théorie robuste et de mettre en accusation des constituants chlorés — les chlorofluorocarbures ou CFC — rejetés par millions de tonnes par différents usages domestiques et industriels. Pourtant, à  la même époque, des voix s'élevèrent, dénonçant une imposture scientifique. Ces voix discordantes soutenaient par exemple que le trou d'ozone avait toujours existé ou qu'il avait pour origine des variations de la luminosité solaire. Vingt ans plus tard, ces interventions ont sombré dans l'oubli, et l'auteur de réclamer que l'analogie entre le trou d'ozone et le changement climatique soit poussée plus loin afin de pouvoir clamer dans vingt ans que de nouveau, le pire a été évité.

Mais l'essentiel n'est pas là . Il est dans cette remarque comme quoi l'entrée en vigueur du protocole de Montréal ne s'est pas fait sans coût. Rien qu'aux Etats-Unis, cinq mille compagnies réalisant un chiffre d'affaire de près de 30 milliards produisaient ou utilisaient les CFC. La conclusion que chacun tire est qu'un accord sur le changement climatique, malgré son énorme coût pour l'économie mondiale, est possible. Et que la science, universelle et robuste, peut dépasser les intérêts des uns et des autres pour le bien de la planète. Vision bien naà¯ve…

Naà¯ve parce qu'elle met la raison du côté des scientifiques, l'intérêt économique du côté de l'industrie, circulez y'a rien à  voir. Le lecteur curieux trouve une version un peu différente de cet épisode dans la thèse en sciences économiques de Stéphane de Cara (''Dimensions stratégiques des négociations internationales sur le changement climatique", Université de Paris-X, 2001) :

Dans ce cas précis [du protocole de Montréal], plusieurs éléments de nature différente ont convergé pour permettre d’aboutir à  un accord. La pression médiatique et l’urgence de l’action (néanmoins, comme dans le cas de l’effet de serre, les conclusions des études scientifiques sur la question n'étaient pas consensuelles) ont favorisé un processus de décision relativement rapide. Les sources d'émissions étaient relativement contrôlables, bien identifiées et suffisamment localisées. Enfin, des technologies alternatives et abordables étaient disponibles de sorte que l’aboutissement d’une convention restrictive n’entraînait pas un coût important pour les entreprises et était même susceptible de fournir un avantage comparatif aux firmes sises dans les pays signataires. (p. 17)

Eh oui. La vision est déjà  moins naà¯ve et l'on découvre un "objet CFC", érigé en coupable par les scientifiques et défendu a priori par les industriels, qui se retrouve finalement arranger tout le monde. Il fait consensus, quand bien même le trou d'ozone lui-même ne le fait pas. Du coup, la résolution du problème fut facile. Selon le sociologue Daniel Sarewitz[1] (dont j'ai déjà  parlé ailleurs), ceci fait de l'histoire des CFC non pas un exemple de controverse résolue par la science mais de rétroaction positive entre des tendances scientifique, politique, diplomatique et technologique convergentes !

Car l'histoire ne s'arrête pas là  (je cite toujours la thèse de de Cara) :

Pour les deux plus gros producteurs mondiaux –tous deux américains– qu'étaient Du Pont de Nemours et Imperial Chemical Industries (ICI), l’adoption d’un Protocole maximaliste –tant du côté de la production que de la consommation– était susceptible d’asseoir leur pouvoir de marché sur ce secteur. Ces deux producteurs disposaient en effet d’une avance importante en termes de R&D sur la production des substituts aux CFC qui aurait pu leur permettre d'éliminer une concurrence devant faire face à  une réorganisation importante.

Les succès de la science ne se font pas sans l'économie. Et le chercheur, le scientifique, ne joue finalement pas tant à  "faire entendre raison" qu'à  construire des objets politiques avec d'autres acteurs, hétérogènes. Pour citer Bruno Latour[2], un scientifique n'est pas quelqu'un qui fait de la politique avec des moyens politiques ; c'est quelqu'un qui fait de la politique avec d'autres moyens.

Notes

[1] "How science makes environmental controversies worse", Environmental Science & Policy, vol. 7, 2004, p. 397

[2] Le métier de chercheur : regard d'un anthropologue, INRA éditions, 2001, p. 78

Des virus qui soignent

La supraconductivité n’est pas morte

Une bonne nouvelle vient relancer les recherches en supraconductivité.

Il y a quelques mois, la communauté des physiciens était ...

Le cerveau et ses mises en scène

On compare souvent notre cerveau à  un ordinateur constate le magazine La Recherche en ouverture de son dossier "Spécial cerveau" (n° 410, juillet-août 2007). Mais voilà , un journaliste du temps de Descartes aurait pu écrire : On compare souvent notre cerveau à  une clepsydre. Et un journaliste du temps de Platon écrire : On compare souvent notre cerveau à  une tablette de cire vierge. C'est ce que met en évidence J. David Bolter dans son livre Turing's Man (University of North Carolina Press, 1984) : à  chaque époque, le cerveau a été comparé à  la technologie la plus avancée, représenté tour à  tour par un dispositif d'écriture, une prouesse mécanique et horlogère ou un outil de calcul.

Plus près de nous, Igor Babou a enquêté pour sa thèse sur les représentations du cerveau à  la télévision : il en a tiré un livre, Le cerveau vu par la télévision. Un article disponible sur Internet nous donne un aperçu de ses thèses... Pour lui, étudier la manière dont les médias et les chercheurs ont vulgarisé le cerveau revient à  décrire les interactions entre des processus historiques, sociaux et communicationnels de construction des discours à  propos de sciences. Aini, il constate que la mise en scène du cerveau par la télé évolue entre les années 1975-1982, 1987 et 1994.

Comme l'illustre le schéma ci-dessus, le discours scientifique et le discours télévisuel (médiatique) ont une légitimité qui évolue, au sein même de la télé (en bas du schéma). Ce qui correspond à  divers modalités d'énonciation (en haut du schéma). Ainsi, entre 1975 et 1979, la télévision se déplace dans les lieux de science, fait longuement s'exprimer les chercheurs, les expériences sont exposées en détail : la médiation télévisuelle s'efface devant les contenus scientifiques considérés comme un spectacle suffisant et légitime. Au début des années 1980, le discours télévisuel et la médiation s'impose : le journaliste est valorisé (ce qui correspond également à  une évolution sociologique de son champ professionnel) et reformule la parole du scientifique, la parole profane est convoquée (micro-trottoirs etc.). Les adresses verbales aident à  faire exister le téléspectateur en tant que tel. En 1987, la télévision apparaît encore plus en position dominante et prend plus radicalement ses distances avec les scientifiques : ils sont exclus de l'image et les lieux scientifiques ne sont plus filmés. Le discours de la télévision est alors celui de l'évidence naturelle (...) et le savoir scientifique est présenté comme si les faits parlaient d'eux-mêmes. Cette évolution est sans doute liée à  une perte de légitimité de la science dans la sphère publique, la télé s'érigeant à  la place comme détenteur d'un savoir indépendant. En 1994, la science revient sur le devant de la scène car elle a plus de choses à  montrer : elle ne produit plus seulement un discours mais des images (IRM, scanners etc.) et des vidéos (tests de comportement ou de psychologie) qui s'introduisent naturellement dans la médiation télévisuelle. Celle-ci se met donc à  citer abondamment toute sorte de matériel audiovisuel : c'est l'ère de l'autoréférence. Dans le même temps, les scientifiques à  qui l'on donne la parole (sur le plateau et non plus dans leur laboratoire) sont confrontés à  des profanes : ils ne sont pas mis en scène seuls, leur parole ne fait sens que confrontée au vécu de chacun.

Mais le cerveau est-il un objet particulier pour la vulgarisation ? Ou bien est-il traité comme le seraient les OGM, l'eau ou l'exploration spatiale ? Etonnamment, il apparaît que l'exposition de 2002 à  la Cité des sciences privilégie le registre des émotions et du sujet individuel, comme le montre son découpage thématique : "Ce qui agit en moi", "Ce que je ressens", "Ce que je sais", "Ce que je pense" et "Ce que je suis". Le volume sonore de l'exposition rend les conversations presque impossibles et de nombreux dispositifs muséographiques sont prévus pour une seule personne. L'exposition met donc l'individu face à  lui-même, dans une ambiance d'immersion sensorielle. Bref, tout se passe comme si la scénographie prenait appui sur certains acquis des neurosciences concernant le rôle de l'émotion dans le raisonnement, mais sans intégrer l'émotion au raisonnement. Et comme si l'artiste prenait le pas sur le politique ou le scientifique...

Mais nous refermons déjà  le numéro de La Recherche, en lisant sur la quatrième de couverture (une publicité pour le neurodon) :

Investissez dans l'ordinateur le plus précieux au monde : le cerveau.

S'il fallait enfoncer le clou...

Nouvelles du front (6)

Comme promis un nouveau volume dans la foulée, je crois que j'ai rattrapé le retard que j'avais accumulé en mai et juin…

Le 18 mai, un article de Paul Bloom et Deena S. Weisberg dans Science donnait quelques raisons à  la "résistance à  la science" que manifestent les enfants et se retrouve chez les adultes (via Rationally Speaking). Cette résistance à  la science, malgré un nom qui peut laisser penser à  un concept très riche, désigne ce que d'autres appellent l'attrait pour les para-sciences et les explications fumeuses : croire en l'astrologie ou que la raison d'être des nuages est de donner la pluie. Cela est en fait dû aux pré-conceptions du jeune enfant, basées sur sa perception du monde, qui persiste chez l'adulte (parfois à  ses dépends, comme le prouve ce test : à  votre avis, à  la sortie d'un tube en demi-cercle, est-ce qu'une balle continue tout droit ou remonte pour boucler son mouvement circulaire ?). Dans ces conceptions, la Terre est forcément aplatie et les animaux créés tels quels. Quant aux assertions sur des sujets complexes comme la théorie des cordes ou l'étiologie de l'autisme, elles sont acceptées ou non par le profane en fonction du crédit qu'il attribue à  la source… En conclusion,

These developmental data suggest that resistance to science will arise in children when scientific claims clash with early emerging, intuitive expectations. This resistance will persist through adulthood if the scientific claims are contested within a society, and it will be especially strong if there is a nonscientific alternative that is rooted in common sense and championed by people who are thought of as reliable and trustworthy [e.g. evolution vs. creationism].

Un article paru dans PLoS Computational Biology le 16 mars a été rétracté quelques semaines plus tard à  cause d'un bug dans le programme en Perl qui avait servi à  obtenir les résultats. Enfin, en théorie puisque la rétractation n'est toujours pas indiquée sur la page de l'article en question. Justement, une news de la revue Nature datée du 17 mai revenait sur la lettre de Murat Cokol et al., s'essayant à  la modélisation des taux de rétractation en fonction du facteur d'impact des journaux (via Medical Writing). Où il apparaît que les revues à  fort impact (Nature, Cell et les autres) ont une plus grand probabilité de voir leurs articles rétractés. Une explication ? On peut avancer le fait que ces revues publient des articles plus novateurs, dans des domaines plus disputés, et donc sont plus propices aux erreurs et fraudes. Ou bien qu'elles sont plus lues et donc que les erreurs ont plus de chance d'être détectées et rapportées, hypothèse qui permet d'envisager un effet "revues en accès libre" augmentant le nombre de rétractations (dont l'exemple ci-dessus est peut-être le fruit). Mais comme ce courrier n'a pas été évalué par les pairs avant publication, la controverse fait rage, portant notamment sur la qualité et la fiabilité des données utilisées (9,4 millions d'articles obtenus par la base PubMed). Toujours au sujet des rétractations, mais avec un regard éthique, je conseille ce billet à  lire sur Adventures in Ethics and Science.

Dans le même esprit, mais sans doute plus rare, l'éditorial du 20 juin de la revue Macroporous and Mesoporous Materials dénonce un cas de plagiat d'article et promet qu'il n'acceptera plus de soumissions de l'auteur fautif (et pourquoi pas de son co-auteur, n'était-il pas au courant ?). Ils avaient même repris presque mot pour mot le titre de l'article original, vieux de 12 ans et sans doute publié dans une revue obscure !

Le 25 juin dernier, The Inoculated Mind (blog très moche mais intéressant au demeurant) faisait le bilan d'un débat qui a agité la blogosphère scientifique anglophone : pourquoi les scientifiques sont-ils de moins en moins disponibles pour les journalistes scientifiques ? Et ce billet de prendre la défense des journalistes qui, oui, sont indispensables et doivent être traités avec respect… Et les communiqués de presse des universités elles-mêmes sont souvent les premiers fautifs de la mauvaise couverture de l'actualité scientifique !

En juin aussi, les chimistes iraniens qui avaient été exclus par l'American Chemical Sociey (ACS) ont été réintégrés. Ca a pris du temps mais après vérification par ACS, il est apparu que cette décision n'était pas contrainte par l'embargo des Etats-Unis, qui ne s'applique pas à  la fourniture d'information scientifique. Une victoire pour la communauté scientifique qui s'était mobilisée !

En France, on connaissait le programme PICRI de la région Île-de-France, qui met ensemble des associations et des laboratoires de recherche. Voilà  la région Bretagne qui se lance à  son tour. Chic…

Et enfin, deux mises en scène ironiques du créationnisme :

via Science Humor

Une machine à  PCR à  la California State University, Chico ©© njhdiver

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